LE GRAND FRISÉ

J'ai repris le chemin de Loisy; tout le monde était réveillé. Sylvie

avait une toilette de demoiselle, presque dans le goût de la ville.

Elle me fit monter à sa chambre avec toute l'ingénuité d'autrefois. Son

œil étincelait toujours dans un sourire plein de charme, mais l'arc

prononcé de ses sourcils lui donnait par instants un air sérieux. La

chambre était décorée avec simplicité, pourtant les meubles étaient

modernes, une glace à bordure dorée avait remplacé l'antique trumeau,

où se voyait un berger d'idylle offrant un nid à une bergère bleue et

rose. Le lit à colonnes, chastement drapé de vieille perse à ramage,

était remplacé par une couchette de noyer garnie du rideau à flèche; à

la fenêtre, dans la cage où jadis étaient les fauvettes, il y avait des

canaris. J'étais pressé de sortir de cette chambre où je ne trouvais

rien du passé.

--Vous ne travaillerez point à votre dentelle aujourd'hui? dis-je à

Sylvie.

--Oh! je ne fais plus de dentelle, on n'en demande plus dans le pays;

même à Chantilly, la fabrique est fermée.

--Que faites-vous donc?

Elle alla chercher dans un coin de la chambre un instrument en fer qui

ressemblait à une longue pince.

--Qu'est-ce que c'est que cela?

--C'est ce qu'on appelle la mécanique; c'est pour maintenir la peau des

gants afin de les coudre.

--Ah! vous êtes gantière, Sylvie?

--Oui, nous travaillons ici pour Dammartin, cela donne beaucoup dans ce

moment; mais je ne fais rien aujourd'hui; allons où vous voudrez.

Je tournais les yeux vers la route d'Othys: elle secoua la tête; je

compris que la vieille tante n'existait plus. Sylvie appela un petit

garçon et lui fit seller un âne.

--Je suis encore fatiguée d'hier, dit-elle, mais la promenade me fera

du bien; allons à Châalis.

Et nous voilà traversant la forêt, suivis du petit garçon armé d'une

branche. Bientôt Sylvie voulut s'arrêter, et je l'embrassai en

l'engageant à s'asseoir. La conversation entre nous ne pouvait plus

être bien intime. Il fallut lui raconter ma vie à Paris, mes voyages ...

--Comment peut-on aller si loin! dit-elle.

--Je m'en étonne en vous revoyant.

--Oh! cela se dit!

--Et convenez que vous étiez moins jolie autrefois.

--Je n'en sais rien.

--Vous souvenez-vous du temps où nous étions enfants et vous la plus

grande?

--Et vous le plus sage!

--Oh! Sylvie!

--On nous mettait sur l'âne chacun dans un panier.

--Et nous ne nous disions pas _vous ..._ Te rappelles-tu que tu

m'apprenais à pêcher des écrevisses sous les ponts de la Thève et de la

Nonette?

--Et toi, te souviens-tu de ton frère de lait qui t'a un jour retiré

... _de l'iau._

--Le _grand frisé_ c'est lui qui m'avait dit qu'on pouvait la passer,

_l'iau!_

Je me hâtai de changer la conversation. Ce souvenir m'avait vivement

rappelé l'époque où je venais dans le pays, vêtu d'un petit habit à

l'anglaise qui faisait rire les paysans. Sylvie seule me trouvait bien

mis; mais je n'osais lui rappeler cette opinion d'un temps si ancien.

Je ne sais pourquoi ma pensée se porta sur les habits de noces que nous

avions revêtus chez la vieille tante à Othys. Je demandai ce qu'ils

étaient devenus.

--Ah! la bonne tante, dit Sylvie, elle m'avait prêté sa robe pour

aller danser au carnaval à Dammartin, il y a de cela deux ans. L'année

d'après, elle est morte, la pauvre tante!

Elle soupirait et pleurait, si bien que je ne pus lui demander par

quelle circonstance elle était allée à un bal masqué; mais, grâce à

ses talents d'ouvrière, je comprenais assez que Sylvie n'était plus

une paysanne. Ses parents seuls étaient restés dans leur condition,

et elle vivait au milieu d'eux comme une fée industrieuse, répandant

l'abondance autour d'elle.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 54 / 254 题