ERMENONVILLE

Je n'avais nulle envie de dormir. J'allai à Montagny pour revoir

la maison de mon oncle. Une grande tristesse me gagna dès que j'en

entrevis la façade jaune et les contrevents verts. Tout semblait dans

le même état qu'autrefois; seulement, il fallut aller chez le fermier

pour avoir la clef de la porte. Une fois les volets ouverts, je revis

avec attendrissement les vieux meubles conservés dans le même état

et qu'on frottait de temps en temps, la haute armoire de noyer, deux

tableaux flamands qu'on disait l'ouvrage d'un ancien peintre, notre

aïeul; de grandes estampes d'après Boucher, et toute une série encadrée

de gravures de l'_Émile_ et de _la Nouvelle Héloïse_, par Moreau; sur

la table, un chien empaillé que j'avais connu vivant, ancien compagnon

de mes courses dans les bois, le dernier carlin peut-être, car il

appartenait à cette race perdue.»

--Quant au perroquet, me dit le fermier, il vit toujours; je l'ai

retiré chez moi.

Le jardin présentait un magnifique tableau de végétation sauvage. J'y

reconnus, dans un angle, un jardin d'enfant que j'avais tracé jadis.

J'entrai tout frémissant dans le cabinet, où se voyait encore la petite

bibliothèque pleine de livres choisis. Vieux amis de celui qui n'était

plus, et sur le bureau quelques débris antiques trouvés dans son

jardin, des vases, des médailles romaines, collection locale qui le

rendait heureux.

--Allons voir le perroquet, dis-je au fermier.

Le perroquet demandait à déjeuner comme en ses plus beaux jours, et me

regarda de cet œil rond, bordé d'une peau chargée de rides, qui fait

penser au regard expérimenté des vieillards.

Plein des idées tristes qu'amenait ce retour tardif en des lieux si

aimés, je sentis le besoin de revoir Sylvie, seule figure vivante et

jeune encore qui me rattachât à ce pays. Je repris la route de Loisy.

C'était au milieu du jour; tout le monde dormait, fatigué de la fête.

Il me vint l'idée de me distraire par une promenade à Ermenonville,

distant d'une lieue par le chemin de la forêt. C'était par un beau

temps d'été. Je pris plaisir d'abord à la fraîcheur de cette route

qui semble l'allée d'un parc. Les grands chênes d'un vert uniforme

n'étaient variés que par les troncs blancs des bouleaux au feuillage

frissonnant. Les oiseaux se taisaient, et j'entendais seulement le

bruit que fait le pivert en frappant les arbres pour y creuser son nid.

Un instant, je risquai de me perdre, car les poteaux dont les palettes

annoncent diverses routes n'offrent plus, par endroits, que des

caractères effacés. Enfin, laissant le _Désert_ à gauche, j'arrivai au

rond-point de la danse, où subsiste encore le banc des vieillards. Tous

les souvenirs de l'antiquité philosophique, ressuscités par l'ancien

possesseur du domaine, me revenaient en foule devant cette réalisation

pittoresque de l'_Anacharsis_ et de l'_Émile._

Lorsque je vis briller les eaux du lac à travers les branches des

saules et des coudriers, je reconnus tout à fait un lieu où mon oncle,

dans ses promenades, m'avait conduit bien des fois: c'est le _Temple de

la philosophie,_ que son fondateur n'a pas eu le bonheur de terminer.

Il a la forme du temple de la sibylle Tiburtine, et, debout encore,

sous l'abri d'un bouquet de pins, il étale tous ces grands noms de la

pensée qui commencent par Montaigne et Descartes, et qui s'arrêtent à

Rousseau. Cet édifice inachevé n'est déjà plus qu'une ruine, le lierre

le festonne avec grâce, la ronce envahit les marches disjointes. Là,

tout enfant, j'ai vu des fêtes où les jeunes filles vêtues de blanc

venaient recevoir des prix d'étude et de sagesse. Où sont les buissons

de roses qui entouraient la colline? L'églantier et le framboisier en

cachent les derniers plants, qui retournent à l'état sauvage.--Quant

aux lauriers, les a-t-on coupés, comme le dit la chanson des jeunes

filles qui ne veulent plus aller au bois? Non, ces arbustes de la douce

Italie ont péri sous notre ciel brumeux. Heureusement, le troëne de

Virgile fleurit encore, comme pour appuyer la parole du maître inscrite

au-dessus de la porte: _Rerum cognoscere causas!--_Oui, ce temple tombe

comme tant d'autres, les hommes oublieux ou fatigués se détourneront de

ses abords, la nature indifférente reprendra le terrain que l'art lui

disputait; mais la soif de connaître restera éternelle, mobile de toute

force et de toute activité!

Voici les peupliers de l'Ile, et la tombe de Rousseau, vide de ses

cendres. O sage! tu nous avais donné le lait des forts, et nous étions

trop faibles pour qu'il pût nous profiter. Nous avons oublié tes leçons

que savaient nos pères, et nous avons perdu le sens de ta parole,

dernier écho des sagesses antiques. Pourtant ne désespérons pas, et,

comme tu fis à ton suprême instant, tournons nos yeux vers le soleil!

J'ai revu le château, les eaux paisibles qui le bordent, la cascade qui

gémit dans les roches, et cette chaussée réunissant les deux parties

du village, dont quatre colombiers marquent les angles, la pelouse qui

s'étend au delà comme une savane, dominée par des coteaux ombreux;

la tour de Gabrielle se reflète de loin sur les eaux d'un lac factice

étoilé de fleurs éphémères; l'écume bouillonne, l'insecte bruit...

Il faut échapper à l'air perfide qui s'exhale, en gagnant les grès

poudreux du désert et les landes où la bruyère rose relève le vert des

fougères. Que tout cela est solitaire et triste! Le regard enchanté

de Sylvie, ses courses folles, ses cris joyeux, donnaient autrefois

tant de charme aux lieux que je viens de parcourir! C'était encore

une enfant sauvage, ses pieds étaient nus, sa peau hâlée, malgré son

chapeau de paille, dont le large ruban flottait pêle-mêle avec ses

tresses de cheveux noirs. Nous allions boire du lait à la ferme suisse,

et l'on me disait:

--Qu'elle est jolie, ton amoureuse, petit Parisien!

Oh! ce n'est pas alors qu'un paysan aurait dansé avec elle! Elle ne

dansait qu'avec moi, une fois par an, à la fête de l'arc.

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Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 53 / 254 题