LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE

Un livre d'actualité: _Dans l'intimité du sultan du Maroc_, par Gabriel

Veyre[1].

[Note 1: Librairie Universelle, 1 vol., 3 fr. 50.]

Un premier mérite de ce livre, et qu'on peut lui accorder _a priori_ sur

le seul vu de son titre, c'est l'opportunité; il paraît au moment où la

question marocaine occupe le premier plan de l'actualité, s'impose à

l'attention de l'Europe et met particulièrement en jeu la politique

extérieure de la France. Les autres mérites, le chapitre introductif les

fait pressentir par les explications de l'auteur touchant les motifs et

les conditions de son séjour au Maroc.

M. Gabriel Veyre est un ingénieur dont on a eu plus d'une fois

l'occasion de remarquer le nom dans _L'Illustration,_ sous

d'intéressants documents relatifs précisément au sujet qu'il traite

aujourd'hui. Après avoir déjà pas mal couru le monde, il se reposait aux

bords du Rhône, lorsqu'il apprit qu'on cherchait un homme capable

d'enseigner tout d'abord au sultan Mouley Abd-el-Aziz la photographie

pour laquelle il s'était passionné, puis de l'initier, au besoin, aux

plus récentes inventions: cinématographe, applications de l'électricité

à la télégraphie, à la téléphonie, à la phonographie, à l'éclairage;

modes de locomotion modernes, bicyclette, voire automobile. Tenté par

l'attrait d'un pays nouveau, plus mystérieux et plus fermé encore que

tous ceux qu'il avait parcourus jusque-là, il posait sa candidature,

était agréé, débarquait à Tanger au commencement de 1901 Son séjour,

qui, suivant ses prévisions, ne devait guère excéder une durée de six

mois, se prolongea quatre ans, et, à son retour en France, à la fin de

1904, il possédait, pour une utile contribution à l'histoire de

l'Afrique contemporaine, de précieux éléments, sinon régulièrement notés

sur des carnets et systématiquement classés dans des dossiers, du moins

nettement fixés dans sa mémoire.

Car M. Veyre, il tient à le déclarer, n'avait pas le dessein préconçu de

faire un livre. La moindre ambition littéraire était si loin de sa

pensée qu'à aucun moment il ne tint de «journal» et que, pour préciser

ses souvenirs sur certains points, il a dû feuilleter, avant d'écrire

ces pages, tout un lot de lettres adressées de Marakech et de Fez à ses

proches, à des amis, «conversations très libres au courant de la plume».

Cet aveu n'est pas, tant s'en faut, de nature à déprécier la valeur de

l'ouvrage ainsi composé.

Les auteurs de relations de voyage et autres travaux similaires

pourraient, en effet, se diviser en trois catégories: 1° le voyageur qui

passe rapidement, note à la hâte quelques observations superficielles,

quelques impressions fugitives, et, mettant dans son récit plus

d'imagination et de littérature que de faits positifs et scrupuleusement

vérifiés, risque des affirmations téméraires comme le proverbial: «Ici,

toutes les femmes sont rousses»; 2° le chargé de mission--officielle ou

officieuse--embarrassé d'un programme ou trop vaste ou trop étroit, qui,

dans un temps limité, accumule documents, statistiques, renseignements

de seconde main, regarde les réalités à travers les verres brouillés ou

déformateurs de lunettes spéciales, et, rédigeant sa relation en style

de rapport, y fait tout converge vers des conclusions préméditées et

tendancieuses; 3° l'hôte indépendant,--commerçant, industriel,

ingénieur, peu importe!--séjournant un temps assez long parmi les

étrangers pour s'initier peu à peu, par la force même de l'habitude, à

leur vie qu'il partage, observant d'un oeil curieux mais tranquille

hommes et choses, caractères et moeurs, sachant simplement voir, écouter

et retenir.

M. Veyre appartient à cette troisième catégorie, la meilleure, à notre

sens, parce que c'est celle qui présente le plus de garanties de

sincérité, d'impartialité, partant d'exactitude, et l'on a eu bien

raison de l'engager à réunir, rédiger et publier les souvenirs

personnels que sa situation tout exceptionnelle et privilégiée là-bas

lui a permis de recueillir sur le jeune sultan et la cour chérifienne;

certes, surtout dans les circonstances actuelles, l'intérêt n'en est pas

douteux. Il les a, d'ailleurs, résumés, coordonnés et présentés

d'excellente façon, en une série de chapitres bien coupés: _Comment

j'abordai au Maroc.--Les Commencements d'un règne.--El Menebhy, ministre

de la Guerre.--Le Caïd Mac Lean.--Dans la cour des Amusements.--La Vie

au palais: une journée du sultan.--Mouley Abd-el-Aziz: l'homme, le

souverain.--Moeurs marocaines: l'esclavage.--La France au Maroc: la

«pénétration pacifique»_.

Ce chapitre final contient, au sujet du rôle de notre diplomatie,

diverses critiques et indications formulées avec beaucoup de réserve et

de modestie par un homme étrange--il s'empresse de le proclame--aux

subtilités de la politique, mais qui n'en semblent pas moins fort

judicieuses et dignes d'être prises en sérieuse considération.

En somme, un volume à la fois maniable et substantiel, dont le texte

s'agrémente et se complète de nombreuses reproductions photographiques;

une narration sans prétention, mais claire, concise, alerte, relevée

fréquemment d'une note pittoresque, d'une pointe d'humour, abondante en

anecdotes caractéristiques; des portraits qu'on sent dépourvus

d'artifices conventionnels, tant les personnages apparaissent vivants;

un livre de bonne foi, mieux approprié que tels ouvrages compacts, de

pâte ferme, à la propagation d'utiles enseignements, parce que, sous la

légèreté de la forme, qui n'exclut pas la solidité du fond, il est plus

accessible à tous et, d'une lecture captivante, répand la lumière sans

engendrer l'ennui.

L'Illustration, No. 3259, 12 Août 1905 · 第 18 / 39 题