J'ai vu le soleil de minuit ou plutôt, j'ai vu le soleil à minuit. Il y
a eu sur le bateau, pendant toute la journée, une effervescence, et,
dans les groupes, les savants ont expliqué le phénomène. On dîne en
hâte, et l'on va prendre sa place sur le pont, la lorgnette à la main.
Nous sommes arrivés un peu tôt à la sortie du Lygenfiord et, en
attendant l'heure de la représentation, notre bateau décrit un grand
cercle dans la baie. Il est onze heures du soir. Le soleil brille d'un
éclat affaibli. Vraiment il faut saluer. Devant un tel spectacle, les
sentiments religieux s'exaltent, naissent ou ressuscitent en chacun de
nous. Nous sommes d'abord effarés, car nos yeux reçoivent des
impressions de couleurs qu'ils n'ont jamais ressenties. Nous sommes
devant un spectacle tellement différent de ceux que nous avons
l'habitude de contempler qu'il y a certainement une inquiétude, un
trouble, tout au moins dans notre admiration.
Devant nous, la pleine mer et le soleil.
Au-dessus de l'horizon et sur une ligne parallèle, de petits nuages
verts, rares comme des choses très précieuses et très belles, nous
étonnent, car ils sont à la fois verts comme du bronze et délicats comme
une soie vaporeuse effilochée.
Voilà ce qui est devant nous. A droite et à gauche, de hautes montagnes
avec des plis verticaux, dans lesquels la neige est restée et qui font
de larges lignes blanches sinueuses du sommet jusqu'à la mer, et non
seulement jusqu'à la mer, mais jusqu'à nous, par leurs reflets dans
l'eau.
Au fond, loin, des glaciers.
Tout cela si grand, si beau, n'est rien en soi... Cela vaut par
l'éclairage. Ce qui est extraordinaire ici, c'est la lumière, elle est
autre et cela rend l'évocation presque impossible. Elle est différente à
ce point de celle dont nous avons l'habitude que la sensation
persistante est celle d'être non pas dépaysé, mais déplanétisé.
A vrai dire, le paysage est, en bien, un paysage de la terre. Il y a
autre part la mer, des montagnes neigeuses et des glaciers, mais la
coloration qui les baigne ici les rend tels que la comparaison qui vient
à plusieurs de nous est que nous pourrions nous croire dans la planète
Mars... On s'aperçoit du petit nombre de mots que nous possédons pour
désigner les couleurs...
Dans la partie que le soleil couchant n'éclaire pas, la masse sombre et
lumineuse pourtant est éclairée par des neiges qui sont bleues et
mauves. Le reflet dans la mer moire tout cela dans une vibration lente.
Vers le soleil, c'est une coulée d'or. D'un bout à l'autre de la baie,
il y a jusqu'à l'horizon, jusqu'au soleil, une succession de vagues
minces comme des frissons, parallèles, et qui sont véritablement de l'or
vert en fusion.
La mer derrière nous, vers les glaciers, est grise, mais du gris le plus
fin et le plus varié, le plus lumineux. Il faut encore évoquer ici
l'idée d'un métal en fusion, mais d'un métal léger, fluide. Ces gris
comportent des violets et des blancs effacés.
Le rire d'un groupe de passagers qui échappent à l'émotion générale nous
irrite jusqu'à la crispation. On voudrait un silence absolu. Seule la
petite musique que fait l'eau refoulée doucement par l'étrave ne détonne
pas ici.
Nous sommes à l'extrême-avant. De là, en nous retournant, nous voyons se
projeter sur les glaciers voisins la cheminée et les mâts de notre
bateau, qui deviennent gigantesques et fantastiques, dans la solitude,
dans la désolation du paysage. Grosse surprise: lorsque nous détournons
nos yeux éblouis, toutes les colorations sont changées, et le pavillon
rouge de notre grand mât est vert. L'irritation de notre rétine nous
fait voir partout non les couleurs réelles, mais leurs complémentaires.
C'est une fantasmagorie.
Les sentiments religieux évoqués sont ceux du paganisme. Nous venons
certes de faire une sorte de pèlerinage à l'astre qui entretient la vie
sur notre planète, nous sommes venus de très loin pour saluer la
perpétuité, la continuité visible du soleil. Il y a eu comme une
adoration dans notre attente silencieuse et recueillie. A voir ce soleil
qui ne meurt pas et la joie naïve que nous avons éprouvée devant sa
pérennité évidente, les profanes pensent au cri de la Pâque russe:
«Christ est ressuscité», et aux baisers qu'échangent les fidèles. Nous
les avons remplacés par un toast au soleil--libations aux dieux--parce
que certains voulaient choisir leurs voisines.
_(A suivre.)_ BRIEUX.