Les espérantistes viennent de tenir, à Boulogne-sur-Mer, leur premier
congrès international. _L'espéranto_, la première «langue universelle»
qui ait la chance d'être patronnée par de nombreux savants, compte
aujourd'hui en France 30.000 adhérents; mais la plupart des personnes
qu'il laisse sceptiques ou indifférentes en ignorent totalement le
principe. Essayons de le préciser en quelques lignes.
Pour chaque mot, ou plutôt pour chaque idée, on a choisi la racine
correspondant à cette idée dans le plus grand nombre de langues
aryennes. Ainsi, on a pris les racines _doktor, honest, pur_, qui se
retrouvent dans cinq ou six langues; _dom_ (maison), _via_ (voir), qui
existent dans deux ou trois. Les mots spéciaux à une langue, comme
_sport_, ont été conservés; enfin, entre deux racines différentes
représentant chacune la même idée dans un nombre de langues égal ou
sensiblement égal, on a généralement donné la préférence à la racine la
plus latine.
Fait à noter, d'ailleurs, cette langue internationale n'est pas
construite comme l'exigerait une langue «universelle» dans l'acception
scientifique du mot; elle se préoccupe surtout d'être accessible au
monde américo-européen. Or, si l'on songe que l'anglais peut être
considéré comme une langue franco-allemande, on ne s'étonnera point
de rencontrer les racines latines en majorité dans le vocabulaire
espéranto.
[Illustration: Le docteur Zamenhof, inventeur de l'espéranto. Phot.
Meys.]
Ce vocabulaire comprend actuellement un millier de racines, chiffre très
suffisant pour répondre aux besoins normaux de la conversation et de la
correspondance. Toute la connaissance de la langue se réduit à la
possession de ces racines, en général faciles à retenir pour les Latins,
surtout s'ils possèdent quelques notions d'allemand.
Avec ces racines qui expriment des idées, nous formons les mots et les
phrases, à l'aide d'une trentaine de préfixes et de suffixes et de seize
règles extrêmement simples ne comportant aucune exception.
L'article défini _la_ est invariable comme le _the_ anglais. Le genre
grammatical n'existe pas: il n'y a que le genre de sexe.
Tous les modes d'un mot s'expriment par un changement de finale:
_patro_, père; _patra_, paternel; _pâtre_, paternellement; _patrino_,
mère; _patrina_, maternel.
Le verbe ne change pas pour les personnes, celles-ci sont désignées par
le seul pronom. Tous les temps sont déterminés par douze finales: _mi
jaras_, je fais; _mi jaris_, je faisais ou j'ai fait; _mifaros_, nous
ferons; _mi farus_, nous ferions, etc.
L'emploi des préfixes et des suffixes évite encore un nombre
considérable de mots nouveaux. _Mal_ indique le contraire: _ami_, aimer;
_malami_, haïr. _Ist_ indique la profession: _boto_, botte; _botisto_,
bottier, etc.
Ces quelques exemples nous paraissent résumer de façon très claire les
principes de l'espéranto.
Ajoutons que chaque mot se prononce absolument comme il est écrit, les
lettres gardant le son alphabétique qui se trouve presque toujours
conforme à celui de l'alphabet français. L'accent tonique se place sur
l'avant-dernière syllabe. On supprime ainsi toute difficulté sérieuse
pour l'intelligence de la langue entre personnes de nationalités
différentes.
[Illustration: UN DOCUMENT QUI A ÉCHAPPÉ A LA POLICE RUSSE.--Le maître
de la police de Moscou venant interrompre la première séance du Congrès
des zemstvos.]
Le volapük, qui occupait le monde vers 1885, était plus compliqué et
empruntait presque tous ses éléments aux langues saxonnes. Cette phrase:
«La vie de l'homme est courte», s'exprimait en volapük: «Lif mena binom
blefik.» En espéranto, elle se traduit: «La vivo de l'homo estas
mallonga.»
L'espéranto est justement considéré comme un chef-d'oeuvre et il est à
prévoir que, d'ici quelques années, il sera parlé et compris sur tous
les points du globe par les personnes possédant une certaine culture
intellectuelle. Il fut créé de toutes pièces par un Russe, le docteur
Zamenhof, né en 1859, à Biélostok, dans le gouvernement de Grodno
(Pologne). Ce savant, dont le nom encore ignoré du grand public deviendra
bientôt mondial, a ainsi résolu un problème qui, depuis deux siècles,
hantait les esprits les plus remarquables et auquel on n'avait apporté
que des solutions lamentables. Il conçut son projet de langue
universelle vers 1878, alors qu'il était élève au gymnase de Varsovie;
c'est seulement en 1887 qu'il publia son premier ouvrage sous le
pseudonyme de Doktoro Espéranto (qui espère).
Détail amusant et éloquent: c'est la librairie Hachette, la maison
classique par excellence, qui édite tous les ouvrages concernant
l'espéranto, approuvés par le docteur Zamenhof.