IV

_Mes fils._

Bernard est tout l'opposé de Gustave, comme caractère, et un peu aussi

comme physique.

Celui-ci influe-t-il sur celui-là? On serait porté à le croire. Très

brun, pas grand, trapu, une figure étiolée quoique intelligente, mon

pauvre Bernard est brusque, timide, peu communicatif; il aime à se

vanter du mal qu'il ne serait pas capable de faire.

Il est vraiment des moments où une mère ne reconnaît pas ses enfants,

ses propres enfants qu'elle a élevés!

J'aime mes quatre enfants également. Je les ai chéris, choyés, éduqués

avec la même tendresse et le même zèle... mais quels résultats

différents! Lorsqu'ils étaient petits, je ne constatais pas une grande

dissemblance; il a fallu des circonstances, presque des événements,

maintenant qu'ils ne sont plus des enfants, pour me la montrer. Berthe

et Gustave, les aînés, sont bien tels que je les désirais; Jeanne et

Bernard me déroutent.

Hier, nous allions au bal du général.

Ce n'est pas qu'à mon âge on tienne beaucoup au bal; j'avoue que ce

n'est pas sans un soupir qu'à huit heures du soir j'ai quitté mon feu...

et mon mari, pour aller m'habiller.

Mon mari... mais oui... qui peut satisfaire son goût pour le coin du

feu! Je suis triste de l'y laisser seul! Mais une mère a des devoirs!

Je sais le danger qu'il y aurait à tenir Jeanne sevrée des plaisirs

mondains qu'elle a goûtés.

Mon mari ne se croit pas obligé de se dévouer!

Tant que je n'avais pas mes fils, il endossait l'habit noir en

rechignant, et il venait promener une figure ennuyée aux portes des

salons. Le fait est que ce que les pères viennent faire dans un bal

n'est guère amusant! Ils ont mille affaires en tête dont ils voudraient

parler, et ils doivent causer de futilités; ils auraient des lettres à

écrire, des journaux à lire, et ils doivent s'asseoir à une table de

whist!

Ils aimeraient à se délasser des corvées de la journée en robe de

chambre et en pantoufles, ils doivent chausser l'escarpin et mettre le

menton dans le faux-col! Mon pauvre mari est d'ailleurs tellement

accablé d'affaires, qu'il est devenu légèrement morose depuis quelque

temps; en tout cas, il paraît préférer aller au café ou se coucher, que

causer et rire. La maison n'est donc pas gaie le soir, et il est de mon

devoir de saisir les occasions de distraire mes enfants, afin qu'ils ne

cherchent pas eux-mêmes leurs distractions.

Jeanne et moi, nous sortons (ensemble) à dix heures de notre cabinet de

toilette commun. Nous nous servons mutuellement de femme de chambre, et

nous sommes assez vite prêtes, parce que nos toilettes sont toujours

préparées d'avance. Hier, Jeanne portait une toilette d'ondine qui ne

nous avait pas coûté cher! Sur de la tarlatane vert-d'eau nous avions

disposé des écharpes en tarlatane blanche un peu défraîchie, mais dont

le vert du dessous faisait ressortir la blancheur. De longues

algues-marines faisaient l'office de rubans pour draper les écharpes.

Une longue guirlande de nénuphars blancs, entremêlés d'herbes, prenant

dans sa coiffure, venait s'attacher sur l'épaule, faisait le tour du

décolleté de la robe, traversait le corsage en sautoir et se terminait

après avoir traversé la jupe. C'était excessivement frais. Cette

guirlande avait été cueillie dans la matinée par Gustave, qui nous a

même aidées à l'épingler. Il aime beaucoup sa soeur, et était tout

heureux de la voir jolie. C'est lui aussi qui lui avait dicté sa

coiffure. Ses cheveux divisés en deux parties, ondulés et frisés par le

bout, étaient un peu soulevés devant par des peignes posés en dessous,

puis réunis derrière par une broche catogan.

J'oubliais de mentionner que des ruches panachées blanches et vertes en

tarlatane ornaient le bord inférieur de la jupe. Ces ruches même nous

avaient donné assez de mal pour les poser, comme nous n'avions pas

beaucoup de temps.

De ma toilette je ne dirai pas grand'chose, se composant invariablement

d'une robe de velours noir en hiver et de soie en été, accompagnée d'une

mantille de dentelle noire.

Quoique bien des femmes de mon âge posent encore pour trouver des

danseurs, je trouve que lorsqu'on a une fille qui danse, c'est le comble

du ridicule d'avoir l'air de se mettre pour ainsi dire en concurrence

avec elle.

Gustave est habillé en un tour de main, et s'applique, en galant

cavalier, à ne jamais nous faire attendre. Bernard flâne, il veut finir

sa lecture, fumer sa cigarette au jardin; bah! la toilette d'un homme,

ça marche bien plus vite que celle d'une femme! Il sera encore prêt

avant nous... il faudra qu'il attende!... Enfin il monte dans sa

chambre, lambine, ne se presse pas, essaie tel ou tel vêtement; descend

faire faire le noeud de sa cravate par sa soeur, remonte, le défait parce

qu'il ne le trouve pas bien, redescend, veut visiter la boîte de poudre

de riz de sa soeur et la répand sur son pantalon noir! Il faut brosser

pendant une demi-heure! Il met trop de cosmétique à ses moustaches

naissantes et se tache les joues; il doit se débarbouiller de nouveau,

mais comme il défraîchit ses manchettes, je remonte lui en donner

d'autres! Bref, la toilette de Bernard, c'est un dérangement perpétuel

pour toute la maison. Il est d'une coquetterie, ce petit sauvage, dont

on ne peut se faire une idée. Il ne se trouve jamais suffisamment bien;

il nous accuse d'égoïsme, si nous ne l'admirons pas avec enthousiasme,

et en même temps si nous ne paraissons pas assez difficiles dans ce qui

le concerne.

Après environ une heure de retard, poussé par Gustave, il finit par

descendre définitivement comme un ouragan en mettant ses gants.

--Partons-nous? s'écrie-t-il; allons! il va encore falloir une

demi-heure à Jeanne pour mettre sa sortie de bal! Oh! les femmes! les

femmes!

En disant ces mots, il se précipite vers sa soeur pour qu'elle lui

boutonne ses gants, dont il enfile le dernier avec précipitation. En ce

moment précisément, Jeanne se pliait gracieusement en arrière pour que

Gustave lui plaçât son manteau sur les épaules, ce qui faisait traîner

sa robe un peu plus... crac... crac!

--Ma robe!

--Mon gant!

--Maladroit!

--Au diable les femmes avec leurs queues! voilà mon gant crevé!

Le groupe se divise... Que vois-je? Hélas! les pauvres ruches gisant

pantelantes sur le parquet, détachées de la jupe; la main de Bernard

sortant par la déchirure faite au gant, en voulant passer le pouce trop

vite!... Allons! il faut se mettre à faufiler ou à épingler; la bonne

n'est pas encore couchée, elle aidera; mais voilà un nouveau retard qui

ne serait rien sans les petites choses peu avenantes que l'on échange.

--Tu ne sauras donc jamais faire glisser tes pieds sous les traînes?

--Elles sont ridicules, tes traînes; voilà! qui m'a acheté ces gants-là?

--C'est moi, mon frère!

--Eh bien! ils ne sont pas bons.

--Ils vont avec le caractère de celui qui les porte, réplique Jeanne qui

était irritée.

--Ne l'excite pas, lui dit Gustave tout bas, ou nous allons avoir une

scène.

--Mais voici le père qui rentre du café, car il est près de onze heures

et demie.

--Comment! pas encore partis? Vous devriez être rentrés! Eh bien, par

exemple, c'est insensé de sortir à cette heure!... moi, je vais au lit!

J'avoue que j'aurais bien envie d'en faire autant, et j'ai le coeur

légèrement meurtri par ces petites escarmouches. Jeanne voit la

lassitude peinte sur ma figure et ses yeux deviennent humides.

Je devine qu'elle craint que je renonce... Non, je suis trop bon soldat

pour reculer! Le retard ne fait pas peur à Jeanne, qui sait au contraire

qu'on fait plus d'effet en arrivant tard.

Le bal est dans tout son essor quand nous arrivons; j'entre au bras de

Gustave, Bernard donne le bras à sa soeur, je m'efface pour laisser voir

ma fille, si jolie; elle est immédiatement enlevée par un danseur. Le

maître de la maison, me voyant revenir de saluer sa femme, m'offre son

bras pour me trouver un siège; de cette façon Gustave peut s'envoler, et

je le vois bientôt tournoyer avec une des plus élégantes jeunes femmes

de la ville.

Je me retourne... où est Bernard? J'aperçois sa figure rechignée dans le

chambranle de la porte. Je l'appelle d'un signe.

--Pourquoi ne danses-tu pas?

--Gustave a précisément pris la seule danseuse que j'aurais voulue.

--Bah!... il y a cent jolies personnes ici... Vois là-bas cette jeune

fille en rose!

--C'est ça! un paquet! Personne n'en a voulu, puisqu'elle est sur sa

banquette! J'aime mieux aller boire du punch au buffet!

Or, quand Bernard commence à boire du punch au buffet... il ne quitte

guère ce coin-là. Que faire? il faudrait lui trouver une femme qui lui

plût pour le former un peu, ce pauvre enfant! Précisément je vois Mme

Bathilde qui s'avance... Pourquoi pas elle? à l'âge qu'elle a, plein de

prestige pour tous les jeunes gens, on aime à faire des éducations! Elle

n'a pas de danseur. Mais, si je lui dis de l'inviter, ce sera un motif

pour qu'il ne veuille pas!

--Eh bien, monsieur le ténébreux, vous vous en allez quand j'arrive! Mon

valseur vient de se fouler le pied! voulez-vous que nous finissions la

danse ensemble? Je vous prends votre fils! conclut-elle, en me jetant un

regard vainqueur.

Je m'empresse de faire un signe d'assentiment très prononcé.

--Mais je danse mal, madame, dit Bernard se défendant, ma soeur me dit

toujours que je suis un valseur détestable.

--Eh bien, je vous apprendrai, venez donc!

Elle brûlait de faire voir qu'elle trouvait des cavaliers! Je la

connaissais assez pour savoir qu'elle ne le lâcherait pas si vite,

saurait se faire offrir le bras pour aller au buffet, puis pour danser

un quadrille, et je la pensais même capable de se faire inviter pour le

cotillon. Je n'avais donc pas à m'occuper de mon Bernard de toute la

soirée. Quelques bonnes amies s'approchèrent pour voir ce que je dirais

des uns et des autres, mais je les laissai parler et je me renfermai

dans des réponses monosyllabiques qui durent leur donner une pauvre

opinion de mon esprit; je préférais observer... d'abord ma fille, ma

jolie Jeanne, si fêtée, si adulée, qui se posait à mes côtés entre les

danses comme une libellule, repartant aussitôt, et dont les succès

cependant me laissaient triste et le coeur serré... puis mon beau

Gustave, empressé, galant avec toutes les femmes, ne méprisant pas les

paquets, comme avait dit son frère, les faisant danser au contraire, ce

qui les rendait fort enthousiastes de lui... mais ayant cependant une

préférence, oh, oui! sans cela, il eût été banal et j'en aurais été

affligée! n'oubliant pas de venir m'offrir son bras et de s'informer de

mes besoins de temps en temps.

Je me plaisais aussi à examiner les physionomies si singulières qu'ont

le plus grand nombre des femmes en toilette de bal.

Il faut être jeune, et surtout jolie, bien faite, distinguée, et

habillée avec beaucoup de goût; faute de réunir ces conditions, une

femme est tout simplement grotesque en toilette de bal; aussi que de

caricatures voit-on! Le rang des mères est tout à fait curieux à

lorgner! Que d'épaules anguleuses ou de rotondités trop prononcées! Que

de coiffures ressemblant à tout ce que l'on peut imaginer! La mère avec

des panaches, des couronnes, accompagnées de robes de couleurs inouïes!

Il est si facile de s'abstenir de toutes prétentions, d'avoir une mise

simple et peu voyante; de passer, inaperçue quand on a un certain âge!

Mais c'est précisément ce que l'on ne veut pas, en général, et on

recherche le contraire. On l'obtient, mais à quel prix?

* * * * *

Les _notes personnelles d'une mère de famille_ s'arrêtent ici, car notre

livre n'est pas un roman, l'histoire d'une seule famille, limitée par de

certaines circonstances; il doit convenir à tout le monde, et ne perdre

son ton de généralité que partiellement pour des sortes de citations.

Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle · 第 55 / 73 题