_Le rêve et la réalité._
Une année s'est encore écoulée, et mon projet de marier Jeanne ne s'est
pas réalisé. Mademoiselle embellit de jour en jour; elle a vingt-deux
ans, et l'on comprend qu'elle sera encore plus jolie quand elle en aura
vingt-quatre, quoiqu'elle soit déjà mieux qu'elle ne l'était à dix-huit.
Ses succès dans le monde augmentent, car à sa beauté vient s'ajouter
l'esprit, l'instruction, l'aplomb, la science de la toilette qu'une
toute jeune fille ne peut posséder. Elle est plus éclatante; mais je ne
vois pas que ce soit là un motif pour ne pas se marier! Cependant, je
l'ai remarqué très souvent, ce sont les filles les plus douées qui ne se
marient pas, pourquoi? Parce que, comme ma Jeanne, elles ont le travers
d'être trop difficiles! Sous le prétexte que sa soeur a épousé un homme
qui n'est pas précisément un héros, ce qui ne l'empêche pas d'être un
excellent mari et de faire ses affaires, ma cadette s'est mise dans la
tête de ne devenir la femme que d'un homme supérieur! Elle est si
entourée et si recherchée, qu'elle ne doute pas, avec le temps, pouvoir
arrêter l'attention de quelque grand personnage, un prince
peut-être,--Dieu sait jusqu'où vont les jeunes imaginations!--tout au
moins un prince dans le royaume des arts ou des lettres.
Aussi que de frais me fait-elle faire! et où ne me conduit-elle pas,
croyant toujours rencontrer son prince charmant? et en attendant se
prodiguant, rivalisant, combattant, l'emportant dans tous les endroits
de la ville où une jeune fille «du monde» peut se montrer, toujours sous
les armes, mise à ravir, l'oeil ouvert, l'esprit présent! Puisse son coeur
n'y pas recueillir de l'amertume pour plus tard!
Ce n'était pas là le but que je poursuivais; j'avais toujours tenu à
faire de mes filles plutôt de bonnes ménagères, des épouses sérieuses,
que de brillantes femmes du monde. Comment un résultat si différent
s'est-il produit pour Jeanne? Je me le demande avec anxiété... hélas! je
n'ai pas assez veillé, ma défiance a été endormie un seul instant, et il
a suffi pour laisser introduire dans la bergerie... non, chez moi,
veux-je dire... le loup... non, une «femme charmante» (style masculin).
Il m'était revenu quelques commérages sur ce que nous ne recevions pas
de jolies femmes par jalousie. Je voulus prouver le contraire et
j'accueillis la personne qui a fait tant de ravages chez nous. Mme
Bathilde ne s'occupe guère de son mari, ni de ses enfants. Du mauvais
côté de la quarantaine, elle voit le monde s'éloigner d'elle, et elle a
trouvé bon de s'emparer de Jeanne pour la sauver de son isolement. Elle
a tout à fait réussi. Lasse et un peu souffrante, j'ai consenti à lui
laisser chaperonner ma fille une fois ou deux... C'était trop! Elle lui
mit en tête une foule de sottises beaucoup trop enrubannées et
enfleuries pour que l'enfant n'en fût pas charmée, et si la mère veut
souffler dessus avec sa sévérité et sa morale, on lui répond:
--Mais vous ne vous souvenez donc pas que vous avez été jeune?
--Mais si, je me souviens, et c'est précisément pour cela! Je me
souviens trop, peut-être... je sais que ce que vous dites est faux, et
je voudrais que mes filles profitassent de mon expérience!
Mais allez donc lutter contre les séductions et l'attrait du flatteur
avenir que l'on fait luire à ses yeux! Je me briserais comme le pot
d'argile contre le pot de fer! Je me ferais détester de mon enfant! Je
l'éloignerais de moi! Il vaut donc mieux user d'indulgence et rester à
son côté pour veiller!
Lui faire briser ses relations immédiatement avec Mme Bathilde, c'eût
été exciter la rébellion, et de la femme évincée me faire une ennemie.
Le mal est fait; il faut en tirer le meilleur parti possible; tout en
essayant de l'enrayer peu à peu. Ce n'est pas en administrant un kilo de
quinine à la fois que l'on guérit la fièvre, mais par de petites doses
données avec persévérance chaque jour.
Ma chère Jeanne n'est d'ailleurs pas pervertie, Mme Bathilde n'en a pas
eu le temps; elle a seulement pris des idées extravagantes que je
n'aurais pas voulu lui voir. Peut-être en reconnaîtra-t-elle à temps
l'abus!
Je me trouve donc lancée bien plus dans le monde que je ne me le
proposais. D'un côté, je ne le regrette pas, car j'en profite pour y
entraîner mes fils autant qu'il est en mon pouvoir.
Gustave, sorti de l'école, reste avec nous, dans l'administration, où il
a trouvé un emploi avantageux; et Bernard va faire son droit à D. même,
ce qui est une grande chance pour moi de pouvoir guider mon jeune fils
dès ses premiers pas dans le monde.
Je sais bien que les hommes graves, et mon mari tout le premier,
trouvent très ridicule la prétention des mères de vouloir bien éduquer
leurs fils; à quoi bon les bonnes manières? Il semble qu'un homme sache
toujours faire ce qu'il veut! Oui! un homme d'une nature très supérieure
sait se donner plus tard le vernis qui peut lui manquer par la faute de
son éducation; d'ailleurs, dans les hommes supérieurs dont je parle, qui
apprennent tout, connaissent tout, comprennent tout, dont l'esprit
embrasse les détails aussi bien que les généralités, les bonnes manières
sont d'intuition; ils aiment le beau, le grand, le noble
instinctivement, et ils ne veulent pas rester au-dessous de leur propre
appréciation. Mais d'autres natures, moins richement douées, ne
reconnaissent le besoin de l'éducation qu'en acquérant l'expérience à
leurs dépens, en faisant ce qu'on appelle des écoles. Alors, ils
déplorent les circonstances qui les ont privés, dans leur jeunesse, de
cette précieuse éducation, et ce n'est qu'au prix de grands efforts
qu'ils parviennent à la remplacer. Souvent ils se rebutent, deviennent
sauvages, se persuadent qu'ils n'ont rien à faire dans le monde policé,
et s'abrutissent de plus en plus dans une société au-dessous du niveau
social qu'ils pourraient fréquenter, mais avec laquelle ils n'ont pas
besoin de se gêner.
J'ai lu quelque part que les lutteurs et les combattants de la vie
n'avaient point le temps d'apprendre les belles manières! Quelle
rhapsodie! Est-ce que l'on perd du temps à lever son chapeau un peu plus
haut en saluant (on remarquera que je ne dis pas le tenir plus bas!), ou
à se tenir en équilibre sur sa chaise?
Les jeunes gens ne s'imaginent pas quelle autorité les bonnes manières
donnent sur ceux qui vous entourent! Loin de moi l'idée d'élever mes
fils pour en faire des hommes fats et banals, recherchant les succès de
salon! Mais la distinction, la réserve, le bon ton procurent une
influence extrême à un homme, dans le monde qu'il fréquente; ses
inférieurs, et même ses supérieurs, le respectent davantage; il leur
impose, et il s'impose!
On n'ose pas lui manquer, se permettre devant lui des incartades; on le
respecte; «la familiarité amène le mépris»; j'ajoute: «la politesse
tient à distance». J'ai vu des gens grossiers et insolents se calmer et
céder devant les manières distinguées de leur adversaire.
D'ailleurs les bonnes manières et le bon ton influent aussi énormément
sur le caractère, et si je cherche tant à faire prendre à mes fils le
goût de la bonne compagnie, c'est que je suis certaine de les éloigner
ainsi de la mauvaise! A ceux qui sont habitués de respirer le parfum des
roses, le fumier répugne toujours plus qu'à ceux qui vivent dans les
étables; je ne nie pas qu'il y ait des exceptions, des anomalies, qui ne
font que confirmer la règle, des instincts pervers qui, comme dans
certaines maladies, ont le goût des acides et des pourritures.
Oui! le bon ton, de même que la vertu, impose le respect à ceux qui nous
fréquentent. Il est rarement le partage du vice abject.
Ainsi, un ivrogne, un homme rusé, cruel, violent, peut difficilement
conserver les manières élégantes d'un homme sobre, doux, bienveillant et
franc. Notre âme se reflète toujours sur notre extérieur.
Voilà ce que je répète à mes fils et ce qui est très vrai. En leur
enseignant et en les habituant à être soignés dans leur mise, à
pratiquer cette propreté exquise qui est le plus grand luxe d'un homme,
je leur inspire l'horreur des gens vulgaires; en leur faisant fréquenter
des femmes du monde spirituelles, élégantes, j'espère les éloigner d'une
classe de femmes où ils ne pourraient trouver d'épouses dignes d'eux.
Gustave se prête facilement à mes idées, et m'a déjà répété souvent
qu'il ne comprend pas comment un homme qui a de l'instruction, qui est
habitué à une atmosphère spirituelle, artistique et élégante, puisse
éprouver un sentiment réel pour une femme, laissant, à chaque parole
qu'elle prononce, échapper une si grande discordance avec ce qu'il est
habitué à entendre.
Ce n'est pas par un orgueil malentendu que je me réjouis de voir mon
fils penser ainsi, et je puis ajouter qu'il s'y mêle une pensée très
charitable envers les femmes de position inférieure. Ne seraient-elles
pas réellement plus à plaindre encore que lui, puisque inévitablement il
arriverait toujours un moment où il s'apercevrait de sa méprise et où la
femme qu'il aurait entraînée d'autant plus facilement qu'il l'aurait
éblouie, se trouverait déclassée et délaissée?
Chacun doit rester à sa place; l'ouvrière qui cherche à se faire
distinguer d'un jeune homme d'une classe plus élevée que la sienne perd
sans s'en douter tout au moins le bonheur de sa vie, lors même qu'il
viendrait à l'épouser et à l'introduire au sein d'une famille qui la
considérerait comme une intruse, tandis qu'elle pourra être une petite
reine en restant dans son monde!
De même, ma petite Jeanne, en cherchant un mari trop au-dessus de sa
position, ne se déclassera pas, parce qu'elle est auprès de sa mère;
mais elle joue aussi le bonheur de son existence en risquant fort
d'essuyer bien des désillusions et des déceptions pour finalement rester
vieille fille!
Mais, à son âge, on ne s'imagine pas encore combien le temps marche
vite; on trouve la jeunesse si longue que l'on croit avoir le temps de
trouver ce que l'on cherche; et on se laisse ainsi surprendre par les
années qui fondent sur nous au galop.