Il règne une singulière ostentation: l'orgueil du mal, l'amour propre du
vice; nous aimons à étaler, à exagérer nos défauts; puis nous faisons
une pirouette, un calembour, et nous nous admirons nous-mêmes en nous
répétant: Quel esprit nous avons! Pauvres gens qui oublient ce qu'un
véritable grand homme a dit: L'esprit sans le bon sens ne sert à rien.
Nous croyons tout sauvé quand nous avons répondu par une saillie ou même
tout bonnement par un mot d'argot entendu dans telle ou telle comédie.
Que de cervelles vides se figurent s'instruire et apprendre le beau
langage en retenant les phrases et les reparties qui se récitent au
théâtre!
Nos jeunes gens se corrompent le coeur autant qu'ils le peuvent, et s'ils
n'y parviennent pas, ils feignent d'y être arrivés. Ils rougissent de la
vertu; ce qui doit être une honte pour tout homme raisonnable leur
paraît le _nec plus ultra_ du bon genre. Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils
n'inspirent que de la pitié aux gens sérieux, et qu'on a envie de leur
répondre:
--Si vous êtes réellement aussi perverti, tant pis pour vous, ayez au
moins le tact de nous dissimuler ces plaies de votre nature vicieuse;
mais si vous vous plaisez à vous faire croire plus mauvais que vous ne
l'êtes, vous êtes un fameux idiot.
Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ne s'attirent l'admiration que de plus
sots qu'eux et ne sont applaudis que par les jaloux et les envieux,
enchantés de leur voir perdre le prestige qu'ils conserveraient
au-dessus d'eux.
Il fait pitié, et c'est grand dommage de voir, au milieu de ces ombres
d'adolescents sans cervelles, sans coeur, sans âme, sans physique même,
de voir, dis-je, s'égarer parmi cette plèbe une belle et forte
organisation qui se laisse envahir et ronger par cette vermine! C'est
précisément aux plus magnifiques natures, aux coeurs d'élite, que le
démon du mal s'acharne, les considérant comme une proie, sans nul doute,
plus digne de ses efforts, et il lance après elles une armée de lutins
qui en deviennent d'autant plus facilement vainqueurs, qu'elles n'ont
pas les ruses et les fourberies qui pourraient les garantir contre les
attaques de leurs ennemis. Ils ne combattent pas à armes égales. Ils
pourraient dominer; tout leur est donné par le ciel pour avoir un avenir
illustre: fortune, jeunesse, physique, intelligence, savoir, position,
tout, et ils perdent, ils jettent au vent toutes ces richesses, pour
tomber dans les lacets tendus par quelques marsouins!
Nous venons de traverser une époque où le bon ton, grâce à certaines
pièces en vogue, a été mis à la porte de la société française, même la
plus aristocratique, et il serait facile de citer telle duchesse, dont
les ancêtres furent au nombre des croisés et dont la noblesse remonte à
un trône, qui, la voix haute et la _canne_ à la main, faisait des,
_fromages_ en plein Champs-Elysées. C'était à qui aurait le plus mauvais
genre. Il est triste de l'avouer, le sexe féminin s'est laissé entraîner
dans ce précipice avec une promptitude tenant du vertige. Qui avait été
cause de cet entraînement? Évidemment des jeunes gens mal éduqués, aux
sentiments bas, à l'intelligence bornée. Cette mode, car c'en était une,
a eu son temps; espérons qu'elle est tombée, remplacée; répétons-le bien
haut, afin que tous ses enthousiastes le sachent bien. Avec les chignons
bouclés, les gardénias à la boutonnière, les vestons courts, la mode de
l'air impertinent a cessé d'exister; ceux chez qui elle a laissé
subsister quelques lueurs d'esprit se hâtent de l'abandonner, afin de ne
pas être en retard, et d'ici peu ils nargueront qui la suivront encore.
Le bon ton, les manières distinguées, le respect de ce qui est vénérable
et sacré va donc revenir. L'influence du bon reprendra le dessus. Nous
ne nous laisserons plus mener par des êtres qui valent moins que nous.
Mais de la généralité descendons aux détails et étudions quelques moyens
pour commencer à améliorer ces manières si sacrifiées.
Lorsque nos yeux, notre ouïe, sont agréablement frappés, il est très
difficile que nous ne soyons pas favorablement impressionnés et
influencés. Ce n'est pas un bel extérieur, un joli visage, mais surtout
la distinction et la convenance de cet extérieur qui séduisent le plus
dans un homme. Il est de ces mouvements, de ces gestes qui classent de
suite un homme encore plus vite qu'une femme dans la société. Celles-ci
s'assimilent vite toutes les positions; il n'en est pas de même du sexe
masculin. Or, quelle est la mère qui n'aspire pas aux plus hautes
situations sociales pour son fils? quelle est la mère qui ne désire
qu'il en soit digne? Qu'elle ne néglige donc pas cette partie de
l'éducation de son enfant.
Il ne s'agit pas de leçons d'un jour, mais de conseils persévérants.
S'il faut commencer, dès ses premières années, l'_éducation_ du petit
garçon, il faut aussi la continuer, même lorsqu'il est homme. C'est là
précisément que la tâche devient difficile; que de fois voit-on de
jeunes garçons tout à fait charmants pendant leur adolescence, dont on
augure mille biens pour leur avenir, et qui, une fois échappés à la
sainte influence de la mère, perdent peu à peu toutes leurs qualités et
ne font que des _fruits secs!_
Je me bornerai à signaler d'une façon spéciale aux mères qui ont des
fils, deux gestes, dont l'un est à propager, autant que l'autre est à
éviter.
Le premier est un certain mouvement des jambes rapprochant les talons,
qui n'est d'ailleurs que le pas de la valse. Ce mouvement est
excessivement élégant et gracieux. Ainsi, pour saluer, un homme ne doit
pas plier la jambe, courber le corps; au contraire, il redresse la tête,
rapproche les deux talons comme s'il se mettait au port d'armes et
présente légèrement le buste en avant. Tout jeune homme ayant appris la
danse, la gymnastique, et ayant de la grâce, de la désinvolture dans les
mouvements, saluera de cette façon. Ce rapprochement des pieds a
l'avantage de rehausser la stature (chacun sait qu'en éloignant les
jambes l'une de l'autre, on perd plusieurs centimètres de hauteur). En
résumé, ce mouvement dénote l'homme de bonne société. Ce serait une
erreur de croire qu'il est dévolu particulièrement aux tailles élevées;
il sied et est propre à tous, depuis le bambin de cinq ans jusqu'à
l'homme âgé, tant qu'il a assez de force dans ses nerfs pour le faire.
Certes, l'homme de haute taille possède toujours une facilité et une
grâce de mouvement qui lui est absolument propre, et l'on ne saurait
trop la mettre en oeuvre pour développer le physique d'un jeune garçon.
Mais cette distinction innée, l'homme de petite taille peut parfaitement
l'acquérir; il ne faut jamais oublier que _tout_ dépend de la volonté,
et que _tout_ le bien et le mal surtout est toujours en notre pouvoir.
Il en coûte parfois de la peine et de la persévérance, mais le succès
qui vient couronner nos efforts est un ample dédommagement. L'être le
plus laid, le plus commun, peut, en s'étudiant, en se réformant, arriver
à être beaucoup mieux que celui qui se fie sur les dons de la nature et
croit qu'il ne lui reste rien à faire.
Le geste à éviter,--j'ai déjà eu occasion de le signaler, mais je suis
heureuse de trouver celle d'en parler encore,--c'est cette habitude du
sexe masculin de mettre la main dans la poche du pantalon.
On peut être un très brave garçon et avoir cette habitude, mais on ne
saurait être un homme de bonne société; de plus, n'oublions pas que les
gestes vulgaires dénotent nécessairement une certaine vulgarité dans
l'esprit et dans les relations.
Je connais un jeune homme tout à fait charmant, et qui tient à l'être,
ayant l'excellente ambition de fréquenter le monde de la famille. Il
s'applique, et l'on ne saurait que l'en louer, à avoir une bonne tenue;
il y arrive. Chacun l'aime, le recherche et le préfère à ses camarades,
malgré quelques défauts de caractère qui pourraient le rendre inférieur
à eux, mais qui disparaissent derrière son abord agréable.
Malheureusement lorsque, surtout, il est sous l'empire d'une grande
préoccupation, qu'il discute, par exemple, il s'oublie et plonge avec
frénésie la main dans la poche de son pantalon. Un jour qu'il déployait,
au milieu d'un salon, ses petits talents oratoires et qu'il se livrait
avec succès à une improvisation réussie, il se laissa aller, sans s'en
douter, à ce mouvement peu gracieux. Peu s'en fallut qu'il ne perdît
aussitôt tout son prestige. Hommes et femmes s'entre-regardaient tout
étonnés de trouver des manières si peu conformes aux règles de la bonne
société dans un jeune homme à l'extérieur si distingué et si capable,
car le monde est porté à blâmer chez les autres ce qu'il pratique
lui-même. Tout à coup un petit garçon de six ans vient se camper devant
l'orateur et le considère fixement. Le jeune homme s'arrête en riant
devant ce petit observateur en herbe.
--Qu'as-tu à me regarder, mon petit ami?
--Mais, Monsieur, tu n'as donc pas de maman? lui répond l'enfant d'un
air courroucé et sérieux.
--Pourquoi cette question? repartit l'autre, un peu interloqué.
--Parce que, si tu en avais une, elle te dirait que ce n'est pas beau,
dans un salon, de mettre la main dans la poche de son pantalon.
Je n'essaierai pas de dire quelle fut la honte, le courroux du pauvre
jeune homme, si justement et si vertement tancé. Le petit garçon avait
tort, sans doute, dans sa franchise, mais nous lui pardonnons, dans
l'espoir qu'elle aura servi à corriger notre jeune héros.