III

Il règne une singulière ostentation: l'orgueil du mal, l'amour propre du

vice; nous aimons à étaler, à exagérer nos défauts; puis nous faisons

une pirouette, un calembour, et nous nous admirons nous-mêmes en nous

répétant: Quel esprit nous avons! Pauvres gens qui oublient ce qu'un

véritable grand homme a dit: L'esprit sans le bon sens ne sert à rien.

Nous croyons tout sauvé quand nous avons répondu par une saillie ou même

tout bonnement par un mot d'argot entendu dans telle ou telle comédie.

Que de cervelles vides se figurent s'instruire et apprendre le beau

langage en retenant les phrases et les reparties qui se récitent au

théâtre!

Nos jeunes gens se corrompent le coeur autant qu'ils le peuvent, et s'ils

n'y parviennent pas, ils feignent d'y être arrivés. Ils rougissent de la

vertu; ce qui doit être une honte pour tout homme raisonnable leur

paraît le _nec plus ultra_ du bon genre. Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils

n'inspirent que de la pitié aux gens sérieux, et qu'on a envie de leur

répondre:

--Si vous êtes réellement aussi perverti, tant pis pour vous, ayez au

moins le tact de nous dissimuler ces plaies de votre nature vicieuse;

mais si vous vous plaisez à vous faire croire plus mauvais que vous ne

l'êtes, vous êtes un fameux idiot.

Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ne s'attirent l'admiration que de plus

sots qu'eux et ne sont applaudis que par les jaloux et les envieux,

enchantés de leur voir perdre le prestige qu'ils conserveraient

au-dessus d'eux.

Il fait pitié, et c'est grand dommage de voir, au milieu de ces ombres

d'adolescents sans cervelles, sans coeur, sans âme, sans physique même,

de voir, dis-je, s'égarer parmi cette plèbe une belle et forte

organisation qui se laisse envahir et ronger par cette vermine! C'est

précisément aux plus magnifiques natures, aux coeurs d'élite, que le

démon du mal s'acharne, les considérant comme une proie, sans nul doute,

plus digne de ses efforts, et il lance après elles une armée de lutins

qui en deviennent d'autant plus facilement vainqueurs, qu'elles n'ont

pas les ruses et les fourberies qui pourraient les garantir contre les

attaques de leurs ennemis. Ils ne combattent pas à armes égales. Ils

pourraient dominer; tout leur est donné par le ciel pour avoir un avenir

illustre: fortune, jeunesse, physique, intelligence, savoir, position,

tout, et ils perdent, ils jettent au vent toutes ces richesses, pour

tomber dans les lacets tendus par quelques marsouins!

Nous venons de traverser une époque où le bon ton, grâce à certaines

pièces en vogue, a été mis à la porte de la société française, même la

plus aristocratique, et il serait facile de citer telle duchesse, dont

les ancêtres furent au nombre des croisés et dont la noblesse remonte à

un trône, qui, la voix haute et la _canne_ à la main, faisait des,

_fromages_ en plein Champs-Elysées. C'était à qui aurait le plus mauvais

genre. Il est triste de l'avouer, le sexe féminin s'est laissé entraîner

dans ce précipice avec une promptitude tenant du vertige. Qui avait été

cause de cet entraînement? Évidemment des jeunes gens mal éduqués, aux

sentiments bas, à l'intelligence bornée. Cette mode, car c'en était une,

a eu son temps; espérons qu'elle est tombée, remplacée; répétons-le bien

haut, afin que tous ses enthousiastes le sachent bien. Avec les chignons

bouclés, les gardénias à la boutonnière, les vestons courts, la mode de

l'air impertinent a cessé d'exister; ceux chez qui elle a laissé

subsister quelques lueurs d'esprit se hâtent de l'abandonner, afin de ne

pas être en retard, et d'ici peu ils nargueront qui la suivront encore.

Le bon ton, les manières distinguées, le respect de ce qui est vénérable

et sacré va donc revenir. L'influence du bon reprendra le dessus. Nous

ne nous laisserons plus mener par des êtres qui valent moins que nous.

Mais de la généralité descendons aux détails et étudions quelques moyens

pour commencer à améliorer ces manières si sacrifiées.

Lorsque nos yeux, notre ouïe, sont agréablement frappés, il est très

difficile que nous ne soyons pas favorablement impressionnés et

influencés. Ce n'est pas un bel extérieur, un joli visage, mais surtout

la distinction et la convenance de cet extérieur qui séduisent le plus

dans un homme. Il est de ces mouvements, de ces gestes qui classent de

suite un homme encore plus vite qu'une femme dans la société. Celles-ci

s'assimilent vite toutes les positions; il n'en est pas de même du sexe

masculin. Or, quelle est la mère qui n'aspire pas aux plus hautes

situations sociales pour son fils? quelle est la mère qui ne désire

qu'il en soit digne? Qu'elle ne néglige donc pas cette partie de

l'éducation de son enfant.

Il ne s'agit pas de leçons d'un jour, mais de conseils persévérants.

S'il faut commencer, dès ses premières années, l'_éducation_ du petit

garçon, il faut aussi la continuer, même lorsqu'il est homme. C'est là

précisément que la tâche devient difficile; que de fois voit-on de

jeunes garçons tout à fait charmants pendant leur adolescence, dont on

augure mille biens pour leur avenir, et qui, une fois échappés à la

sainte influence de la mère, perdent peu à peu toutes leurs qualités et

ne font que des _fruits secs!_

Je me bornerai à signaler d'une façon spéciale aux mères qui ont des

fils, deux gestes, dont l'un est à propager, autant que l'autre est à

éviter.

Le premier est un certain mouvement des jambes rapprochant les talons,

qui n'est d'ailleurs que le pas de la valse. Ce mouvement est

excessivement élégant et gracieux. Ainsi, pour saluer, un homme ne doit

pas plier la jambe, courber le corps; au contraire, il redresse la tête,

rapproche les deux talons comme s'il se mettait au port d'armes et

présente légèrement le buste en avant. Tout jeune homme ayant appris la

danse, la gymnastique, et ayant de la grâce, de la désinvolture dans les

mouvements, saluera de cette façon. Ce rapprochement des pieds a

l'avantage de rehausser la stature (chacun sait qu'en éloignant les

jambes l'une de l'autre, on perd plusieurs centimètres de hauteur). En

résumé, ce mouvement dénote l'homme de bonne société. Ce serait une

erreur de croire qu'il est dévolu particulièrement aux tailles élevées;

il sied et est propre à tous, depuis le bambin de cinq ans jusqu'à

l'homme âgé, tant qu'il a assez de force dans ses nerfs pour le faire.

Certes, l'homme de haute taille possède toujours une facilité et une

grâce de mouvement qui lui est absolument propre, et l'on ne saurait

trop la mettre en oeuvre pour développer le physique d'un jeune garçon.

Mais cette distinction innée, l'homme de petite taille peut parfaitement

l'acquérir; il ne faut jamais oublier que _tout_ dépend de la volonté,

et que _tout_ le bien et le mal surtout est toujours en notre pouvoir.

Il en coûte parfois de la peine et de la persévérance, mais le succès

qui vient couronner nos efforts est un ample dédommagement. L'être le

plus laid, le plus commun, peut, en s'étudiant, en se réformant, arriver

à être beaucoup mieux que celui qui se fie sur les dons de la nature et

croit qu'il ne lui reste rien à faire.

Le geste à éviter,--j'ai déjà eu occasion de le signaler, mais je suis

heureuse de trouver celle d'en parler encore,--c'est cette habitude du

sexe masculin de mettre la main dans la poche du pantalon.

On peut être un très brave garçon et avoir cette habitude, mais on ne

saurait être un homme de bonne société; de plus, n'oublions pas que les

gestes vulgaires dénotent nécessairement une certaine vulgarité dans

l'esprit et dans les relations.

Je connais un jeune homme tout à fait charmant, et qui tient à l'être,

ayant l'excellente ambition de fréquenter le monde de la famille. Il

s'applique, et l'on ne saurait que l'en louer, à avoir une bonne tenue;

il y arrive. Chacun l'aime, le recherche et le préfère à ses camarades,

malgré quelques défauts de caractère qui pourraient le rendre inférieur

à eux, mais qui disparaissent derrière son abord agréable.

Malheureusement lorsque, surtout, il est sous l'empire d'une grande

préoccupation, qu'il discute, par exemple, il s'oublie et plonge avec

frénésie la main dans la poche de son pantalon. Un jour qu'il déployait,

au milieu d'un salon, ses petits talents oratoires et qu'il se livrait

avec succès à une improvisation réussie, il se laissa aller, sans s'en

douter, à ce mouvement peu gracieux. Peu s'en fallut qu'il ne perdît

aussitôt tout son prestige. Hommes et femmes s'entre-regardaient tout

étonnés de trouver des manières si peu conformes aux règles de la bonne

société dans un jeune homme à l'extérieur si distingué et si capable,

car le monde est porté à blâmer chez les autres ce qu'il pratique

lui-même. Tout à coup un petit garçon de six ans vient se camper devant

l'orateur et le considère fixement. Le jeune homme s'arrête en riant

devant ce petit observateur en herbe.

--Qu'as-tu à me regarder, mon petit ami?

--Mais, Monsieur, tu n'as donc pas de maman? lui répond l'enfant d'un

air courroucé et sérieux.

--Pourquoi cette question? repartit l'autre, un peu interloqué.

--Parce que, si tu en avais une, elle te dirait que ce n'est pas beau,

dans un salon, de mettre la main dans la poche de son pantalon.

Je n'essaierai pas de dire quelle fut la honte, le courroux du pauvre

jeune homme, si justement et si vertement tancé. Le petit garçon avait

tort, sans doute, dans sa franchise, mais nous lui pardonnons, dans

l'espoir qu'elle aura servi à corriger notre jeune héros.

Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle · 第 31 / 73 题