Pendant que le ministre de l'instruction publique et les savants
s'occupent de réformer l'instruction de nos fils au lycée et de modifier
les méthodes, à nous, mères, il appartient de nous occuper de leur
éducation, et non seulement de leur former le coeur, mais aussi les
manières, la tenue, le caractère; c'est à nous de leur apprendre à vivre
dans le monde, dans celui de la famille et dans celui de la société.
«J'ai connu un homme, a dit Diderot, qui savait tout, excepté dire
bonjour et saluer; il vécut pauvre et méprisé.» Cet exemple se retrouve
tous les jours. Chaque être humain n'est pas doué au même point d'un
esprit analysateur; le temps manque parfois aussi souvent que le moyen,
et c'est pour cela qu'on aime à trouver dans un livre, un journal, une
publication quelconque, le résumé, la quintessence des observations que
l'écrivain a faites à votre place. En rencontrant des jeunes gens aux
manières polies et réservées, à l'abord sympathique, à l'extérieur je ne
dirai pas beau, car la perfection des traits ne fait rien à la
distinction, mais soigné et élégant, n'importe dans quelle position ils
se trouvent, aux habitudes nobles, aux sentiments chevaleresques, et en
voyant d'autres, à leur côté, sauvages, gauches, butors, malpropres, je
me suis enquise de la cause de cette différence et je l'ai toujours
trouvée dans l'éducation maternelle qu'ils avaient reçue.
Le jeune garçon élevé par une mère qui s'en occupe, lorsqu'il est
enfant, puis pendant les sorties du collège, chaque fois qu'il revient à
la maison, est toujours plus doux et moins brutal qu'un autre.
C'est à tort qu'on s'imagine qu'une éducation par les femmes effémine un
homme; cela n'a pas lieu, du moins lorsqu'elle est bien dirigée. C'est
une erreur de croire qu'un jeune homme, parce qu'il jurera, cravachera
sans pitié son cheval ou son chien, boira de l'absinthe et toute espèce
de liqueurs fortes, ne fréquentera que les estaminets, les clubs, en
aura plus de courage et d'énergie.
Les femmes n'empêcheront jamais un garçon de devenir fort et courageux,
car elles détestent la pusillanimité. Sans être ni une Spartiate, ni une
mère des Gracques, je ne crois pas qu'il y ait eu, pendant la dernière
guerre, une mère qui ait empêché son fils d'aller se joindre à ses
frères d'armes. La mère endure mille douleurs, son coeur saigne par mille
plaies, mais elle aime mieux donner sa propre vie que de voir le fruit
de son sein atteint dans son honneur! Quelle est la mère, la soeur ou
l'épouse qui voudrait que son fils, son frère, ou son mari fût un lâche?
Qui plus que nous méprise les hommes qui ne savent pas être fermes et
énergiques, lors même que nous profitons de leur faiblesse? Les femmes
aiment et cherchent instinctivement dans tout homme, même dans leur
fils, soutien et protection. Et c'est sur la mère qui agirait autrement
que retomberait plus tard en grande partie le malheureux résultat de
cette éducation déplorable.
Mais c'est elle aussi qui a à souffrir cruellement d'une éducation
abandonnée entièrement aux mains masculines.
L'homme, qu'il soit enfant ou adolescent, qu'il ait atteint la maturité
ou la vieillesse, a toujours besoin de la femme près de lui, pour le
soigner et pour le civiliser. L'homme, loin de la femme, s'abrutit; il
devient féroce, sans être plus brave pour cela. Dieu, à la prévoyance de
qui rien n'a échappé dans la création, n'a pas placé sans motifs un être
faible et doux près de l'être fort et rude.
Une mère doit donc s'appliquer, chaque fois qu'elle a son fils auprès
d'elle, à le civiliser, à lui faire envisager la fréquentation du sexe
féminin sous un point de vue chevaleresque et respectueux, à
l'accoutumer à la bonne société, de façon qu'il trouvé triviale, sotte
et insupportable celle qui ne pourrait que causer sa perte.
Ces dernières vacances, j'ai eu occasion de voir de jeunes collégiens de
quatorze ans ne pouvant parler sans accentuer leurs phrases de jurons,
incapables de saluer poliment, de se tenir avec décence, et d'avoir pour
leurs mères la moindre attention délicate. On se demande avec terreur
quels maris ces jeunes garçons feront plus tard; quelle désillusion
éprouveront les jeunes filles qu'ils auront épousées, lorsqu'au
lendemain de leur mariage ils se comporteront vis-à-vis d'elles avec un
manque total d'égards et de bonne éducation? Si celles-ci sont aimantes,
douces, réservées, bien élevées, quelle existence mèneront-elles?
La mère est faible; elle rit d'abord de voir jouer au _sacripant_ son
fils encore baby; on lui dit: laissez-le faire; ne doit-il pas devenir
un homme? Lorsqu'il est plus âgé, elle en a déjà peur, et plus tard il
devient son tyran et cause sa désolation.
Une femme d'esprit et du monde me disait dernièrement: Je ne donnerai
jamais mes filles à des hommes qui n'aient été élevés par une mère ou
une soeur. Je me permettrai d'ajouter: Encore faut-il que celles-ci se
soient donné la peine de faire leur devoir!
Un jeune garçon élevé ainsi est accoutumé à avoir mille petites
condescendances, à remplir une infinité de petits soins, à subir une
masse de petits caprices qu'un autre ignore. Supposons, au contraire, un
orphelin, ayant passé de bruyantes récréations avec ses camarades aux
salles d'étude, près de professeurs raides, secs et parfois vulgaires;
si ce pauvre enfant a vu ses vacances s'écouler dans le préau solitaire
et silencieux du collège, échangé plus tard contre les écoles
supérieures et les cours, où, sans guide, il a pu souvent se trouver en
contact avec des êtres pervertis, certes celui-là qui n'a eu pour foyer
que le restaurant, pour réunion de famille que la table d'hôte, pour le
conseiller et l'aimer que des indifférents et des intéressés, est
pardonnable de manquer de douceur et de distinction. Et souvent il est
le meilleur des deux, parce qu'il sent plus que l'autre le besoin
d'inspirer de l'affection.
C'est à la mère qu'il appartient d'apprendre à son fils à saluer, à se
présenter devant le monde, à faire sa cour aux dames; qui le lui
apprendra, si ce n'est elle? Consentirait-elle, d'ailleurs, que d'autres
se chargeassent de ce soin?
C'est elle qui, dès son jeune âge, doit policer son langage, sa tenue,
son caractère; c'est à elle qu'il revient de diriger ses goûts vers ce
qui est bon et noble; de lui inspirer l'horreur de ces piliers
d'estaminet, de ces buveurs d'absinthe, de cette hardiesse grossière
envers le sexe féminin que la génération masculine actuelle tend à
substituer à l'ancienne galanterie française si chevaleresque et si
réputée! Ah! il est vrai que celles qui l'ont laissé se perdre en ont
été les premières punies; et pour réparer ce tort, elles ont cru que ce
qu'il y avait de mieux à faire était de mettre l'éducation des filles à
la hauteur de celle des garçons; et afin qu'elles ne fussent plus
choquées par la brutalité et le sans-gêne de ceux-ci, de les rendre
elles-mêmes cavalières et vulgaires.
Si nous n'opposons une digue énergique à ce torrent de laisser-aller et
de mauvaises façons qui nous envahit, la politesse, la galanterie, le
bel esprit, qualités éminemment françaises et que nous nous
enorgueillissions tant de posséder, cesseront bientôt de briller parmi
nous. Ce sont elles, cependant, qui firent du siècle de Louis XIV le
plus grand de l'ère chrétienne, en nous amenant des moeurs douces et
civilisées, en produisant les plus grands génies littéraires et
artistiques, et en rendant nos armées victorieuses. Oui, même cela, et
surtout cela, j'ose l'affirmer, car le soldat chevaleresque qui veut se
rendre digne des éloges de sa dame, fait des prouesses de valeur; il
craint moins la mort lorsqu'il sait qu'il sera pleuré et regretté.
Je connais plusieurs jeunes femmes de la même famille; distinguées et
remarquables sous tous les rapports, qui ont formé une ligue contre
l'envahissement dans les salons et la famille des moeurs d'estaminet. Le
cigare est éloigné, les expressions trop énergiques sont soigneusement
prohibées. Elles ne supportent aucun laisser-aller en leur présence;
elles admettent la repartie fine, spirituelle, le demi-sourire, mais
jamais elles ne permettront devant elles une plaisanterie dont la
crudité puisse les faire rougir, une pose qui leur fasse baisser les
yeux; il n'est point besoin pour elles d'entrer sur ce sujet dans des
discussions pénibles à soutenir et d'argumenter; le silence gardé à
propos, un froncement de sourcils, un plissement de lèvres dédaigneux,
un regard d'étonnement, sont de suffisantes protestations, le but de
tout homme étant de plaire aux femmes présentes; elles ont su persuader
leurs maris par la douceur, l'affection, le raisonnement, et surtout par
le contact de leur distinction. Elles élèvent leurs fils dans ces mêmes
principes, ceux de l'homme qui se respecte.
Je n'ai jamais vu personne fuir leurs maisons à cause des obligations
qu'elles imposent; au contraire, leurs réceptions sont suivies et
recherchées du sexe masculin, qui les respecte, les estime et les aime
davantage pour leur retenue et leur dignité, lesquelles ne diminuent en
rien leur grâce et leur esprit. J'ai eu occasion de remarquer que des
jeunes gens, après les avoir fréquentées quelque temps, étaient
singulièrement transformés à leur avantage, tellement l'influence d'une
maîtresse de maison est indéniable sur ce point.
Il est nécessaire de vaincre autant que possible la timidité d'un jeune
garçon, car elle se changerait plus tard en gaucherie lorsqu'il
s'agirait d'être poli, et en effronterie pour se conduire
malhonnêtement; il est bon, au contraire, d'accoutumer les enfants à ne
jamais manquer d'aplomb, excepté pour mal agir.
Pour les petites filles, la société des garçons est parfois à
appréhender; pour ceux-ci, celle des filles est, au contraire, à
désirer; si ce rapprochement risque d'éveiller chez les premières des
idées de coquetterie dangereuse, il ne peut développer chez les autres
que d'excellents penchants; mais il serait bien préférable qu'on arrivât
à ce que cette fréquentation ne pût, comme en Amérique, amener de
résultat nuisible pour aucun des deux sexes.
Un des grands écueils, en province, pour les jeunes gens, c'est d'abord
l'ennui qu'ils rencontrent dans les sociétés, la plupart soumises à la
monotonie d'habitudes routinières et dépourvues de tout attrait
intellectuel; puis l'espèce de cordon sanitaire que les mères forment
autour de leurs filles, qui ajoute, parfois, à l'insipidité de ces
dernières. Les jeunes gens ne trouvant dans le monde aucun intérêt,
aucune bienveillance, aucun plaisir, prennent en dégoût les visites et
les soirées, et se rejettent sur une compagnie plus équivoque, mais qui
leur offre plus de gaieté et un meilleur accueil.
Une mère devra donc faire un choix, et conduire son fils où il puisse
trouver de l'agrément en même temps que la respectabilité. Nul doute,
s'il est bien élevé, empressé, galant, dans le bon sens du mot, doué de
petits talents de société, s'il a appris à se rendre utile et agréable
auprès des femmes, nul doute, dis-je, que les familles les plus prudes
ne soient enchantées de pouvoir admettre un élément masculin convenable
dans le cercle de leurs filles, et le jeune homme, y trouvant alors
distraction et attrait, s'habitue ainsi aux moeurs du foyer domestique et
de la famille.
Il faut que les mères inspirent à leur fils un grand respect de
lui-même, qu'elles lui inculquent de bonne heure que la jalousie et
l'envie seules font naître cette fanfaronnade du vice si pernicieuse, et
qui fait tant de victimes; il faut que le jeune homme se sente avili à
ses propres yeux de se montrer dans une tenue délabrée et en mauvaise
compagnie.
J'ai toujours vu que les mères les plus chéries de leurs fils, et qui en
recevaient le plus de satisfaction, étaient celles qui avaient été les
plus fermes pendant la jeunesse de ceux-ci et avaient su en faire des
hommes du monde.
Pour mon compte, je ne crois pas aux mauvaises natures dans les enfants,
ou plutôt je crois que nous portons tous, en naissant, le germe des bons
et des mauvais instincts, des bons et des mauvais sentiments; il ne
s'agit que de développer les uns aux dépens des autres; et ce résultat
dérive de la première éducation; les personnes qui affirment qu'un
enfant se corrigera en grandissant sont dans la plus grande erreur. Plus
le mauvais penchant sera développé, plus on aura de peine à le réprimer.
Souvent les défauts d'un enfant sont éveillés par la nourrice, puis par
la bonne; et si, à la place de celles-ci, c'était une mère intelligente
et dévouée qui présidât au réveil de son intelligence, ce seraient des
qualités qu'on verrait éclore à la place des défauts.
C'est dès le plus bas âge, on ne saurait trop le répéter, que doit
commencer l'éducation d'un enfant. Les premières impressions que cette
nature malléable reçoit sont ineffaçables, et cela prouve derechef
l'erreur de ceux qui disent: Cet enfant est trop jeune pour comprendre
ceci ou cela. Il ne comprend pas, il ne raisonne pas, il ne peut juger
ni discuter ce que vous lui dites, ce que vous exigez de lui! C'est très
vrai, mais ce n'est qu'un motif de plus pour que _cela_ s'imprime en lui
d'une manière indélébile. Les habitudes du collège, et plus tard de
l'étudiant, viendront essayer de chasser les premiers principes, mais
ils trouveront ceux-ci enracinés; ensuite la mère continuera son oeuvre,
sans relâche, à chaque vacance, à chaque retour du jeune homme auprès
d'elle et elle restera victorieuse, comme me le prouvent nombre
d'exemples que j'ai sous les yeux; lorsque le contraire arrive, c'est
toujours à la négligence, à la faiblesse ou à l'incapacité maternelle
qu'il faut l'attribuer.