Mes amies me quittèrent à regret; la conversation est toujours si animée
quand il s'agit de parler du prochain et d'en dévoiler les faiblesses!
surtout s'il peut y avoir corrélation avec nous.
Mais la mère d'Odette revint peu de jours après et ramena la
conversation sur le même chapitre.
--Figurez-vous que ce que vous avez dit devant ma fille, il y a trois
semaines, lui a fait beaucoup de bien. Elle ne fait que répéter qu'elle
veut acquérir en travaillant cette fortune qui lui fait tant défaut!...
Mais n'est-ce pas trop l'exciter à l'ambition?
--Je suis très contente de ce résultat; l'ambition n'est pas encore à
craindre à son âge. Cependant je préférerais lui voir l'ambition du
talent, de la réputation, à celle des richesses.
--C'est que la fortune, voyez-vous, est la source de tous les bonheurs!
--Comment vous, d'un naturel si aimant, si poétique, qui appréciez si
bien les délicatesses du coeur et les bienfaits d'une intelligence
éclairée, pouvez-vous avancer un tel paradoxe? Est-ce avec de l'argent
que vous remplaceriez votre enfant, si Dieu vous l'enlevait? La femme la
plus riche arrive-t-elle à mieux conserver l'amour de son époux? Au
contraire, bien des maris mènent fort bon ménage tant qu'ils sont
pauvres et doivent travailler aux côtés de leurs femmes; lorsqu'ils ont
de l'argent, ils ont l'occasion de prendre des plaisirs qui les
détournent de leur intérieur; que de femmes ai-je connues qui
regrettaient le temps de leur pauvreté! La jeune fille qui a une belle
dot ne peut jamais se flatter d'être aimée pour elle-même; sa dot lui
fera trouver un mari, mais ne la fera pas aimer de ce mari!
--Ce sera la chance, ma chère! Après tout, son mari pourra l'aimer,
quoiqu'elle soit riche.
--Certes! Et si elle a des vertus et des talents, du bon sens, du coeur,
et une foule de qualités domestiques, il l'aimera encore plus sûrement.
--Tout le monde ne peut pas avoir du génie!
--Non; mais chacun peut être heureux en sachant se contenter de sa
position, à la condition qu'il n'ait pas de peines de coeur, que sa santé
soit à peu près bonne, je dis à peu près, parce qu'il ne faut jamais
demander la perfection!... Vous vous plaignez toujours de votre manque
de fortune... Nous ne nous entendrons jamais à cet égard. Je ne
consentirai jamais à trouver que vous êtes malheureuse par le seul motif
que vous n'êtes point fortunée, êtes obligée de vous servir vous-même,
ne pouvez aller en loge à l'Opéra. Vous n'avez perdu ni mari ni enfants,
pas même vos parents; ils sont tous, ainsi que vous, en jouissance de
leurs quatre membres et de leurs cinq sens; le déshonneur, Dieu merci,
n'a pas pénétré dans votre maison; la concorde y règne. Toutes ces
choses sont autant de bonheurs dont vous devez remercier la Providence,
au lieu de vous plaindre de ne pouvoir avoir le luxe que possède telle
ou telle de vos amies. Que diriez-vous donc si vous étiez comme la
petite miss O'k, qui devient aveugle et ne pourra plus travailler pour
gagner sa vie? ou comme Mme ***, qui est étendue sur son lit, raide
depuis cinq mois? ou encore comme telle autre, dont le mari vient de se
suicider, la laissant dans la misère et la douleur?
--Je ne pourrais pas supporter de tels chagrins!
--Pourquoi? les autres les supportent bien! et il faut bien les
supporter! Croyez-vous donc que vous êtes la seule à souffrir et à
ressentir, non seulement les peines cruelles et terribles, mais même les
piqûres continuelles de la vie quotidienne? Ah! chère amie, regardez
donc tous ceux qui souffrent autour de vous, et ne vous croyez pas d'une
nature plus délicate.
Mais voilà, que vous me trouvez, dure, dans votre for intérieur! C'est
que moi je connais les véritables peines de la vie! Vous êtes jeune
encore, vous voudriez voir tout vous sourire, et la fortune qui vous
tient rigueur vous fait envie. Hélas! je vous souhaite seulement de ne
jamais avoir de plus grands motifs de chagrin que ceux que vous avez en
ce moment! Quand vous serez vieille, vous jugerez la vie différemment,
et vous verrez que la part vous a encore été faite belle et que le
bonheur peut exister, aussi bien dans une mansarde, que d'ailleurs vous
êtes bien loin d'habiter, que sous des lambris... quand on a jeunesse,
santé et famille! Remarquez bien que je ne vous blâme pas d'essayer par
tous les moyens dont vous disposez d'améliorer votre position; fondez un
cours un pensionnat; utilisez votre talent de pianiste, surtout élevez
votre fille dans ces sentiments; demandez à vos amis de vous être
utiles, s'ils le peuvent, mais ne vous estimez pas malheureuse!
--Mais voyez comme Aglaé a eu plus de chance que moi!
--Aglaé a été épousée pour sa dot, et son mari est occupé à la manger!
Il n'est un mystère pour personne que le bonheur du foyer n'existe pas
dans cette maison.
--Elle va à l'Opéra toutes les semaines, et presque tous les soirs dans
le monde montrer ses diamants.
--Et vous enviez cette occupation spirituelle de montrer ses diamants?
Pendant qu'elle est dans le monde, son mari se déshabitue de sa société,
et sa fille prend, en compagnie de la femme de chambre, ces jolies
manières, ces sentiments, ces principes qui nous promettent en elle une
mère de famille encore pis que sa mère!... Dieu préserve nos fils de ses
filles!
--Je ne sais si elle est heureuse dans le fond, mais elle prend bien du
plaisir!
--Eh! bien, elle n'en a pas l'air! Et je l'ai surprise bien des fois
avec une expression amère et découragée sur la figure en mettant sa
sortie de bal!... En admettant qu'elle fasse consister son bonheur dans
ses succès dans le monde, je la plains! Oui! je la plains plus que
vous!... Nous avons autre chose à faire ici-bas qu'à nous dorloter dans
la fortune ou à nous rendre heureux par des satisfactions de vanité; et
cette tâche, dans quelque humble position que nous soyons, elle existe;
elle n'est pas toujours facile et agréable, mais où serait le mérite si
elle l'était? Ce qui nous la facilite, c'est la conviction de faire
notre devoir, de faire quelque chose d'utile, pas seulement à nous, mais
à l'humanité, de contribuer, ne serait-ce que pour un atome, à la grande
machine humaine.
Et ce n'est pas en s'occupant de futilités, de toilettes, de valses,
d'intrigues, de succès de beauté qu'on y apporte un mouvement bien
utile.
A ce moment, le timbre de la porte de l'escalier se fit entendre, et une
voix d'enfant éclata dans l'antichambre.
--Voilà une visiteuse qui vous amène son bébé! Je ne pus retenir un
mouvement d'ennui.
--Comment! ça vous contrarie qu'on vous amène les enfants, vous qui
dites toujours qu'une mère ne doit pas les quitter? Vous ne les aimez
donc pas?
--J'adore les enfants bien élevés, et j'ai reconnu la voix de celui-ci;
vous allez voir!
Une charmante jeune femme, alerte et fraîche, entra vivement, et, avec
elle, fit irruption dans le salon un beau petit garçon de six ans
environ, aux grands yeux noirs et brillants, comme ceux de sa mère,
plein de gaîté et de santé. Il tenait une baguette à la main; à peine
avions-nous échangé quelques paroles qu'il nous interrompait:
--Donnez-moi de la ficelle, madame, je veux de la ficelle pour faire un
fouet!
--Reste donc tranquille, mon enfant! lui dit sa mère.
--Je veux faire un fouet avec ma baguette; je veux de la ficelle!
--Je vais sonner la bonne, dis-je en me levant pour atteindre le cordon.
--Je vais sonner, madame! je veux sonner! s'écria aussitôt le petit
garçon en se précipitant vers le coin de la cheminée, et avec la
pétulance de mouvement qui distingue les enfants... intelligents et
robustes, je le reconnais, le voilà qui se cramponne comme après une
échelle à une petite étagère, afin d'atteindre le cordon de sonnette;
sous les petits pieds chaussés de souliers forts et ferrés, l'étagère de
peluche chancelle et s'effondre; encrier, livres, papiers, corbeilles
qui se trouvaient dessus roulent à terre avec le petit garçon! Brouhaha
général! tout le monde se récrie et environne le désastre!
Heureusement il n'y avait pas de bimbelots précieux sur mon étagère;
j'en riais donc, en voyant que l'enfant, relevé par sa mère, n'avait
aucun mal.
--Je vais sonner, repris-je, la bonne ramassera tout cela.
Mais aussitôt le petit diable de se débattre et de crier de nouveau:
--C'est moi qui sonnerai; attendez, je veux sonner!
Et la mère, complaisante, me dit en élevant son fils dans ses bras:
--Pardonnez-le, Madame, c'est un enfant gâté! Une fois qu'il aura sonné,
il se tiendra tranquille!
Le petit garçon saisit le cordon de ses deux mains et le tira avec
violence. Un violent coup de sonnette fut entendu à travers les
murailles, pendant qu'un bruit comme le cinglement d'un fouet
retentissait dans le salon et que la maman avec son enfant tombait
renversée sur un fauteuil qui se trouvait heureusement là! il avait
arraché le cordon de sonnette! En le voyant dans ses mains, il voulut
bien s'arrêter de crier, un peu penaud.
Mais la honte du petit garçon ne dura pas longtemps et il se mit à crier
en s'échappant des bras de sa mère et en gambadant:
--C'est moi qui ai sonné! c'est moi qui ai sonné!
Nous nous attendions à ce que sa mère le grondât, mais elle se contenta
de me regarder d'un air moitié suppliant, moitié rieur, guettant mon
indulgence.
--C'est un enfant terrible! lui dis-je en riant.
Quand elle vit que je riais, elle se remit tout-à-fait.
--Ah! oui! répondit-elle; il est si fort, si vigoureux qu'on ne peut le
tenir! Il est excessivement intelligent, comme vous voyez, et il faut
toujours qu'il en arrive à son but.
L'enfant, qui avait d'abord accompagné la bonne au dehors, était revenu
et s'accoudait pensif, maintenant, sur les genoux de sa mère. Il avait
laissé la porte du salon ouverte. Je fis un mouvement pour me lever afin
de l'aller fermer; puis, me reprenant, je dis:
--Tenez, mon petit homme, allez fermer la porte comme un grand monsieur.
Mais la jeune mère courut aussitôt la fermer, en disant:
--Tu vois comme tu déranges!
L'enfant aurait très bien pu aller fermer la porte, puisqu'il était si
intelligent et si fort; mais c'est ainsi que les parents pratiquent la
plupart du temps. Sous le prétexte de santé, de développement, ils
laissent faire le mal et ne pensent pas à l'utile et au bien.
--Je ne doute pas que ce petit garçon, de même qu'Odette, dis-je à la
mère de celle-ci quand les autres furent partis, ne deviennent, elle une
jeune femme et lui un jeune homme charmants, par la suite des années;
mais ils n'en comporteront pas moins en eux-mêmes les défauts que leurs
parents laissent prendre pied en eux, tandis qu'il aurait été facile de
les détruire à l'état de germe.