III

Mes amies me quittèrent à regret; la conversation est toujours si animée

quand il s'agit de parler du prochain et d'en dévoiler les faiblesses!

surtout s'il peut y avoir corrélation avec nous.

Mais la mère d'Odette revint peu de jours après et ramena la

conversation sur le même chapitre.

--Figurez-vous que ce que vous avez dit devant ma fille, il y a trois

semaines, lui a fait beaucoup de bien. Elle ne fait que répéter qu'elle

veut acquérir en travaillant cette fortune qui lui fait tant défaut!...

Mais n'est-ce pas trop l'exciter à l'ambition?

--Je suis très contente de ce résultat; l'ambition n'est pas encore à

craindre à son âge. Cependant je préférerais lui voir l'ambition du

talent, de la réputation, à celle des richesses.

--C'est que la fortune, voyez-vous, est la source de tous les bonheurs!

--Comment vous, d'un naturel si aimant, si poétique, qui appréciez si

bien les délicatesses du coeur et les bienfaits d'une intelligence

éclairée, pouvez-vous avancer un tel paradoxe? Est-ce avec de l'argent

que vous remplaceriez votre enfant, si Dieu vous l'enlevait? La femme la

plus riche arrive-t-elle à mieux conserver l'amour de son époux? Au

contraire, bien des maris mènent fort bon ménage tant qu'ils sont

pauvres et doivent travailler aux côtés de leurs femmes; lorsqu'ils ont

de l'argent, ils ont l'occasion de prendre des plaisirs qui les

détournent de leur intérieur; que de femmes ai-je connues qui

regrettaient le temps de leur pauvreté! La jeune fille qui a une belle

dot ne peut jamais se flatter d'être aimée pour elle-même; sa dot lui

fera trouver un mari, mais ne la fera pas aimer de ce mari!

--Ce sera la chance, ma chère! Après tout, son mari pourra l'aimer,

quoiqu'elle soit riche.

--Certes! Et si elle a des vertus et des talents, du bon sens, du coeur,

et une foule de qualités domestiques, il l'aimera encore plus sûrement.

--Tout le monde ne peut pas avoir du génie!

--Non; mais chacun peut être heureux en sachant se contenter de sa

position, à la condition qu'il n'ait pas de peines de coeur, que sa santé

soit à peu près bonne, je dis à peu près, parce qu'il ne faut jamais

demander la perfection!... Vous vous plaignez toujours de votre manque

de fortune... Nous ne nous entendrons jamais à cet égard. Je ne

consentirai jamais à trouver que vous êtes malheureuse par le seul motif

que vous n'êtes point fortunée, êtes obligée de vous servir vous-même,

ne pouvez aller en loge à l'Opéra. Vous n'avez perdu ni mari ni enfants,

pas même vos parents; ils sont tous, ainsi que vous, en jouissance de

leurs quatre membres et de leurs cinq sens; le déshonneur, Dieu merci,

n'a pas pénétré dans votre maison; la concorde y règne. Toutes ces

choses sont autant de bonheurs dont vous devez remercier la Providence,

au lieu de vous plaindre de ne pouvoir avoir le luxe que possède telle

ou telle de vos amies. Que diriez-vous donc si vous étiez comme la

petite miss O'k, qui devient aveugle et ne pourra plus travailler pour

gagner sa vie? ou comme Mme ***, qui est étendue sur son lit, raide

depuis cinq mois? ou encore comme telle autre, dont le mari vient de se

suicider, la laissant dans la misère et la douleur?

--Je ne pourrais pas supporter de tels chagrins!

--Pourquoi? les autres les supportent bien! et il faut bien les

supporter! Croyez-vous donc que vous êtes la seule à souffrir et à

ressentir, non seulement les peines cruelles et terribles, mais même les

piqûres continuelles de la vie quotidienne? Ah! chère amie, regardez

donc tous ceux qui souffrent autour de vous, et ne vous croyez pas d'une

nature plus délicate.

Mais voilà, que vous me trouvez, dure, dans votre for intérieur! C'est

que moi je connais les véritables peines de la vie! Vous êtes jeune

encore, vous voudriez voir tout vous sourire, et la fortune qui vous

tient rigueur vous fait envie. Hélas! je vous souhaite seulement de ne

jamais avoir de plus grands motifs de chagrin que ceux que vous avez en

ce moment! Quand vous serez vieille, vous jugerez la vie différemment,

et vous verrez que la part vous a encore été faite belle et que le

bonheur peut exister, aussi bien dans une mansarde, que d'ailleurs vous

êtes bien loin d'habiter, que sous des lambris... quand on a jeunesse,

santé et famille! Remarquez bien que je ne vous blâme pas d'essayer par

tous les moyens dont vous disposez d'améliorer votre position; fondez un

cours un pensionnat; utilisez votre talent de pianiste, surtout élevez

votre fille dans ces sentiments; demandez à vos amis de vous être

utiles, s'ils le peuvent, mais ne vous estimez pas malheureuse!

--Mais voyez comme Aglaé a eu plus de chance que moi!

--Aglaé a été épousée pour sa dot, et son mari est occupé à la manger!

Il n'est un mystère pour personne que le bonheur du foyer n'existe pas

dans cette maison.

--Elle va à l'Opéra toutes les semaines, et presque tous les soirs dans

le monde montrer ses diamants.

--Et vous enviez cette occupation spirituelle de montrer ses diamants?

Pendant qu'elle est dans le monde, son mari se déshabitue de sa société,

et sa fille prend, en compagnie de la femme de chambre, ces jolies

manières, ces sentiments, ces principes qui nous promettent en elle une

mère de famille encore pis que sa mère!... Dieu préserve nos fils de ses

filles!

--Je ne sais si elle est heureuse dans le fond, mais elle prend bien du

plaisir!

--Eh! bien, elle n'en a pas l'air! Et je l'ai surprise bien des fois

avec une expression amère et découragée sur la figure en mettant sa

sortie de bal!... En admettant qu'elle fasse consister son bonheur dans

ses succès dans le monde, je la plains! Oui! je la plains plus que

vous!... Nous avons autre chose à faire ici-bas qu'à nous dorloter dans

la fortune ou à nous rendre heureux par des satisfactions de vanité; et

cette tâche, dans quelque humble position que nous soyons, elle existe;

elle n'est pas toujours facile et agréable, mais où serait le mérite si

elle l'était? Ce qui nous la facilite, c'est la conviction de faire

notre devoir, de faire quelque chose d'utile, pas seulement à nous, mais

à l'humanité, de contribuer, ne serait-ce que pour un atome, à la grande

machine humaine.

Et ce n'est pas en s'occupant de futilités, de toilettes, de valses,

d'intrigues, de succès de beauté qu'on y apporte un mouvement bien

utile.

A ce moment, le timbre de la porte de l'escalier se fit entendre, et une

voix d'enfant éclata dans l'antichambre.

--Voilà une visiteuse qui vous amène son bébé! Je ne pus retenir un

mouvement d'ennui.

--Comment! ça vous contrarie qu'on vous amène les enfants, vous qui

dites toujours qu'une mère ne doit pas les quitter? Vous ne les aimez

donc pas?

--J'adore les enfants bien élevés, et j'ai reconnu la voix de celui-ci;

vous allez voir!

Une charmante jeune femme, alerte et fraîche, entra vivement, et, avec

elle, fit irruption dans le salon un beau petit garçon de six ans

environ, aux grands yeux noirs et brillants, comme ceux de sa mère,

plein de gaîté et de santé. Il tenait une baguette à la main; à peine

avions-nous échangé quelques paroles qu'il nous interrompait:

--Donnez-moi de la ficelle, madame, je veux de la ficelle pour faire un

fouet!

--Reste donc tranquille, mon enfant! lui dit sa mère.

--Je veux faire un fouet avec ma baguette; je veux de la ficelle!

--Je vais sonner la bonne, dis-je en me levant pour atteindre le cordon.

--Je vais sonner, madame! je veux sonner! s'écria aussitôt le petit

garçon en se précipitant vers le coin de la cheminée, et avec la

pétulance de mouvement qui distingue les enfants... intelligents et

robustes, je le reconnais, le voilà qui se cramponne comme après une

échelle à une petite étagère, afin d'atteindre le cordon de sonnette;

sous les petits pieds chaussés de souliers forts et ferrés, l'étagère de

peluche chancelle et s'effondre; encrier, livres, papiers, corbeilles

qui se trouvaient dessus roulent à terre avec le petit garçon! Brouhaha

général! tout le monde se récrie et environne le désastre!

Heureusement il n'y avait pas de bimbelots précieux sur mon étagère;

j'en riais donc, en voyant que l'enfant, relevé par sa mère, n'avait

aucun mal.

--Je vais sonner, repris-je, la bonne ramassera tout cela.

Mais aussitôt le petit diable de se débattre et de crier de nouveau:

--C'est moi qui sonnerai; attendez, je veux sonner!

Et la mère, complaisante, me dit en élevant son fils dans ses bras:

--Pardonnez-le, Madame, c'est un enfant gâté! Une fois qu'il aura sonné,

il se tiendra tranquille!

Le petit garçon saisit le cordon de ses deux mains et le tira avec

violence. Un violent coup de sonnette fut entendu à travers les

murailles, pendant qu'un bruit comme le cinglement d'un fouet

retentissait dans le salon et que la maman avec son enfant tombait

renversée sur un fauteuil qui se trouvait heureusement là! il avait

arraché le cordon de sonnette! En le voyant dans ses mains, il voulut

bien s'arrêter de crier, un peu penaud.

Mais la honte du petit garçon ne dura pas longtemps et il se mit à crier

en s'échappant des bras de sa mère et en gambadant:

--C'est moi qui ai sonné! c'est moi qui ai sonné!

Nous nous attendions à ce que sa mère le grondât, mais elle se contenta

de me regarder d'un air moitié suppliant, moitié rieur, guettant mon

indulgence.

--C'est un enfant terrible! lui dis-je en riant.

Quand elle vit que je riais, elle se remit tout-à-fait.

--Ah! oui! répondit-elle; il est si fort, si vigoureux qu'on ne peut le

tenir! Il est excessivement intelligent, comme vous voyez, et il faut

toujours qu'il en arrive à son but.

L'enfant, qui avait d'abord accompagné la bonne au dehors, était revenu

et s'accoudait pensif, maintenant, sur les genoux de sa mère. Il avait

laissé la porte du salon ouverte. Je fis un mouvement pour me lever afin

de l'aller fermer; puis, me reprenant, je dis:

--Tenez, mon petit homme, allez fermer la porte comme un grand monsieur.

Mais la jeune mère courut aussitôt la fermer, en disant:

--Tu vois comme tu déranges!

L'enfant aurait très bien pu aller fermer la porte, puisqu'il était si

intelligent et si fort; mais c'est ainsi que les parents pratiquent la

plupart du temps. Sous le prétexte de santé, de développement, ils

laissent faire le mal et ne pensent pas à l'utile et au bien.

--Je ne doute pas que ce petit garçon, de même qu'Odette, dis-je à la

mère de celle-ci quand les autres furent partis, ne deviennent, elle une

jeune femme et lui un jeune homme charmants, par la suite des années;

mais ils n'en comporteront pas moins en eux-mêmes les défauts que leurs

parents laissent prendre pied en eux, tandis qu'il aurait été facile de

les détruire à l'état de germe.

Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle · 第 21 / 73 题