II

Je n'en ai pas fini avec ce sujet, et ce qu'il me reste à dire, qui est,

je crois, le plus important, ne concerne pas seulement les bébés, les

grands peuvent aussi en faire leur profit.

Constamment l'on entend dire, aussi bien chez les riches que dans les

classes pauvres: «Cet enfant ne doit pas travailler: il est très

intelligent, mais nous sommes obligés de le retenir dans ses études; le

docteur recommande de ne point trop le tenir au travail.»

Ici, j'ouvre une parenthèse à l'égard des propos de docteurs; loin de

moi l'idée d'attaquer un corps aussi honorable; il n'en est pas moins

vrai que la Faculté tient souvent des propos un peu jetés à la légère et

dont elle ne pèse pas toute l'importance. Il est de ces conseils qui

sont bientôt donnés et qui débarrassent d'une grande responsabilité. Un

médecin qui conseille à un pauvre hère du repos, une bonne nourriture,

du bon air, des toniques, a bien plutôt fait que d'écrire une

ordonnance.

Un médecin est appelé auprès d'un enfant fiévreux au teint excité, à

l'oeil brillant; cet enfant a des reparties vives, des rires et des

gestes nerveux; il paraît plus avancé que son âge ne le comporte. Le

docteur l'entend parler de ses études, raisonner d'une façon étonnante;

il en conclut que l'enfant est surmené et il recommande de ne pas le

fatiguer. Il est indispensable de s'entendre: est-ce bien l'étude qui

fatigue les enfants? Parents, rappelons nos souvenirs et jugeons par

nous-mêmes.

Nous souvenons-nous avoir jamais été fatigués par l'étude? par le

travail? Nous avons été fatigués et énervés quand on nous a menés au

théâtre, au cirque, aux bals costumés; après une veillée prolongée,

après avoir siroté un peu de café noir, goûté à de bonnes liqueurs; le

lendemain nous avons dû nous remettre, la tête pleine de nouvelles

images, à l'étude; et notre petite intelligence aussi bien que nos

membres ont été las!

La nourriture pimentée ou trop sucrée, le farniente énervant des

vacances, les courses forcées du dimanche, les habillements gênants, les

conversations intrigantes des grandes personnes, les excitations hélas!

que trop d'enfants rencontrent dans leur entourage, voilà qui les

fatigue et les énerve; mais ce n'est ni le travail ni l'étude; bien au

contraire, l'étude calme les effervescences de la nature.

Prenez un enfant aussi nerveux, aussi délicat de physique, aussi vif

d'intelligence qu'il soit: placez-le dans un milieu d'hygiène parfait,

au bon air; donnez-lui une nourriture essentiellement saine et

régulière, procurez-lui une existence calme, méthodique, vous pouvez le

faire avancer dans ses études autant qu'il vous plaira, vous ne lui

verrez jamais les yeux enfiévrés, ni la tête exaltée.

Que ses récréations se passent à des exercices du corps, qu'il se lève

de bonne heure et se couche tôt, qu'il soit préservé des commotions

humaines.

Le travail calme, mate les nerfs et ne les excite pas, c'est donc à tort

qu'un médecin dit: «Ne faites pas travailler cet enfant,» il doit dire

plutôt: «Ne le fatiguez pas», ce qui est tout autre chose. Il ne faut

pas confondre; or les parents, dans la croyance de faire reposer leur

enfant parce qu'ils ne lui feront rien faire d'utile, se mettent la

plupart du temps à le surmener de plaisirs, de courses, de veillées.

Je le répète, je rappelle mes souvenirs et il ne me revient pas que

l'étude m'ait excitée, tandis que je l'étais fort après des parties de

plaisir.

Ce qui rend les enfants incapables de travail, ce qui affaiblit leur

constitution, c'est la vie excitante de la ville d'une part, pour ceux

qui ont de l'intelligence naturelle, c'est le manque d'encouragement

pour ceux qui sont apathiques. En ayant peur de fatiguer les enfants par

une contrainte quelconque, en ne craignant pas de les laisser se

fatiguer, toujours par le même motif, c'est-à-dire en contraignant pour

le bien, en laissant faire pour le mal, l'éducation ne peut aller que de

mal en pis. Le fait est qu'avec la méthode de vouloir enseigner les

sciences aux bébés dès le berceau, d'applaudir à leurs reparties

spirituelles, et en les condamnant au repos pour ce qui est d'une étude

suivie, on arrive à une instruction irrégulière.

J'ai dit que je m'adressais aussi bien aux grands qu'aux petits, parce

qu'à tout âge on peut réparer le mal, et puis les jeunes filles qui me

liront et qui ont pu se croire très maltraitées parce qu'on les forçait

à travailler, verront que leurs parents n'étaient que justement

préoccupés de leur avenir; celles qui ont été gâtées n'en voudront pas à

leurs parents et essaieront de réparer le mal sans crainte de se

fatiguer.

Jamais on ne doit exprimer devant un enfant un sentiment qui puisse le

retarder en quoi que ce soit. On ne doit pas le consulter, ce n'est pas

à lui à juger de ses forces. Les parents sont là pour le diriger, le

guider, l'envoyer coucher, le faire lever, travailler et se reposer, non

pas selon leur bon plaisir à eux, mais selon ce qui est bon pour

l'enfant. La régularité est un des meilleurs principes hygiéniques de la

santé, ainsi que le calme et l'absence des émotions malsaines; mais si

l'enfant nerveux est guéri par le travail régulier, une nourriture

saine, des exercices de corps, l'enfant apathique et engourdi sera

développé et fortifié de même par un travail continu, un régime

hygiénique, une volonté au-dessus de la sienne; il devra être secoué.

Les vices, le manque de soin, les plaisirs hors d'âge, l'indifférence

qu'il rencontre, le manque de direction, voilà ce qui étiole l'enfant et

le rend incapable de travail.

Et c'est pourquoi l'intelligence, l'adresse, le jugement doivent

toujours être développés chez les enfants; il faut les habituer à

compter sur eux-mêmes, à savoir se retourner, juger d'une position, ne

pas être timorés, esclaves d'habitudes qui les rendraient maniaques. Au

physique comme au moral, ils doivent être dégourdis, quand même,

c'est-à-dire en dépit de leur position de fortune, et d'autant plus que

leur caractère naturel peut être porté, davantage à l'apathie.

Ce qui engourdit beaucoup les enfants, c'est d'être servis, et vraiment

je me demande comment des mères intelligentes elles-mêmes peuvent

supporter chez leurs filles certaines manières...

--Vous avez un exemple au bout de la langue, dites-le, me dit la mère

d'Odette.

--Eh bien, oui! l'autre jour je regardais sortir de chez moi une dame

avec sa fille, jolie personne de dix-sept à dix-huit ans; la porte de la

rue était fermée; la fille avait les mains dans son manchon, elle se mit

un peu de côté; la mère ouvrit la porte qui est assez lourde, la fille

passa, la mère la suivit et ferma la porte, pendant que la première

faisait demi-tour, toujours les mains dans son manchon, d'un air

parfaitement stupide. Comment une mère peut-elle tolérer cela?

--Et comment une personne intelligente peut-elle se contenter d'être une

poupée?

--J'en connais d'autres dont les mères portent toujours les paquets

quand elles vont faire des emplettes!

--Ah! oui, voilà encore où l'on aperçoit l'adresse; Mme X*** a, vous le

savez, des mains d'enfant, encore d'enfant qui les a petites; elles sont

blanches, frêles, ravissantes; eh bien, elle est d'une adresse

remarquable; de ses mains mignonnes, elle porte des multitudes de

paquets, dont même de forts lourds, sans avoir l'air gênée; on se

demande comment elle s'y prend, tandis, que vous voyez d'autres femmes

embarrassées aussitôt qu'elles ont deux choses à porter; on est sûr

qu'elles en laisseront tomber une, ou la perdront; elles auront un air

gauche et maladroit.

--Ce ne sera pas la petite fille de Mme C., car elle n'a que huit ans et

elle suit déjà sa mère dans les rues de Paris sans donner la main,

portant son rouleau de musique, son buvard plein de cahiers, son petit

parapluie, que sais-je encore?

--Mme C. a sept enfants, elle n'a donc pas le temps de s'occuper à les

gâter. Elle pousse peut-être les choses à l'excès, et il ne faut pas

tourner à la négligence ou à la cruauté: cependant, dans les pays

étrangers, on enseigne bien plus qu'en France aux enfants à se tirer

d'affaire eux mêmes. En Angleterre, en Amérique, en Allemagne, une

fillette de douze ans est une petite mère pour ses jeunes frères, et

elle pense sérieusement en allant à ses cours à se chercher un mari,

mais cela d'une façon très sensée.

--Certainement; et, sans sortir de France, je vous assure que le nombre

d'enfants intelligents, de jeunes filles adroites, de femmes actives et

dévouées que l'on rencontre est bien plus grand qu'on ne le croit

généralement. Je connais une femme du monde élégant--Mais je vous

raconterai cela une autre fois.

Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle · 第 20 / 73 题