immigrés depuis la conquête. Leur colonie est dans une situation
prospère. Ils cultivent courageusement le sol, leurs récoltes sont
belles, et ils sont contents de leur sort. En même temps que ces
paysans s'installaient volontairement, on transportait sur divers
points du Sémiretché des Cosaques auxquels on donnait également
de bonnes terres afin qu'ils pussent pourvoir eux-mêmes à leur
subsistance. Ils devaient défendre la frontière contre les attaques
des nomades. Mais les Cosaques, descendants de guerriers, n'avaient
point ces habitudes de vie réglée qui font le bon cultivateur: ils
ont négligé la culture du sol, préférant la chasse et la pêche dans
un pays giboyeux. Ce sont de mauvais colons. Hommes de cheval, qui
se plaisent aux déplacements, ils deviendraient nomades plutôt que
de s'enpaysanner. Ils n'ont pas assez perdu l'habitude du sabre pour
manier volontiers la pioche.
A Merké, gros village de Sartes, les Kokandais avaient autrefois
une forteresse. Elle a été démantelée, et maintenant une croix est
plantée sur les ruines des murs en mémoire des soldats russes tués
en la prenant. Nous quittons ce village dans la matinée. Arrivés aux
dernières maisons, nous entendons crier à tue-tête, les gens courent,
chacun sort de sa demeure. Un loup cause tout cet émoi. Il était entré
dans une cour pour surprendre quelques volailles, on l'a chassé, il
s'est sauvé dans la rue, et tout le monde le poursuit, qui avec une
fourche, qui avec un bâton. Mais le gaillard a d'excellentes jambes; il
passe devant nous comme une flèche, franchissant un mur et gagnant la
montagne, les oreilles droites, au grand galop.
Jusqu'à Aoulié-Ata la route est serrée entre les montagnes et le désert
d'Ak-Koum. Les chevaux, de plus en plus rares, sont de plus en plus
mauvais. Des rivières desséchées au lit caillouteux; une bande de
Sartes enchaînés, qu'on conduit en Sibérie, puis, à Atchi-Boulak, une
petite caravane de Dounganes. Les uns conduisent les bœufs traînant
les voitures chargées de leur avoir; les autres chassent le bétail
devant eux. Les femmes sont à cheval, élancées, d'une figure agréable,
qu'elles ne cachent pas sous un voile. Les hommes sont robustes:
poitrine large, cou de taureau à découvert, haute stature, avec un
visage franc et un regard fier. Ils ont l'œil plus bridé que les
Kirghiz, la face plus longue. Ils sont musulmans. Leur réputation est
d'être de laborieux cultivateurs et des soldats courageux. Ils vivent
dans les vallées du Tian-Chan, où ils dominèrent autrefois. Récemment
écrasés par les masses chinoises, ils ont émigré en grand nombre sur le
territoire russe.
Ils s'en vont vers le soleil levant, leur troupe disparaît lentement
dans un chemin creux. Ils tournent le dos à la légère nappe du désert,
qu'ils n'aiment point; ils lui préfèrent les alluvions épaisses.
Au moment où le soleil effleure de son cercle d'or la grande tangente
de l'Ak-Koum, nous apercevons d'une hauteur la plaine fertile où
le Talas se ramifie capricieusement. Il arrose une oasis riche en
pâturages; les aouls y sont entassés, le bétail innombrable, et de
grands peupliers s'élancent à côté de vigoureux saules branchus comme
des chênes. Les yourtes s'éclairent des feux du soir quand nous
commençons à franchir les bras multiples de la rivière, entre-croisés
comme les mailles d'un filet. Le courant est rapide, de grosses
pierres bossuent le lit du Talas; il nous faut l'aide de cavaliers
qui s'attellent aux voitures et excitent les limoniers de leurs cris
incessants: en moins d'une demi-heure, nous sommes sur la terre ferme,
sans autre accident qu'une roue cassée.
Aoulié-Ata est un village de peu d'importance. Son bazar était assez
animé le lendemain de notre arrivée: on y voyait surtout des Kirghiz
noirs (Kara-Kirghiz).
En quittant la vallée du Talas, sur les plateaux que ravine la rivière
Arys, la température tombe à deux degrés au-dessous de zéro, et jusque
dans l'après-midi nous faisons route par une neige qui nous aveugle
de ses flocons. Puis le vent du nord-ouest déchire les nuages, les
disperse, et la plaine du Jaxartes ou Syr-Daria se déroule, ayant au
nord les contre-forts du Kara-Tau.
Au village de Mankent, le paysage change d'aspect; on est en plein dans
l'oasis. L'alluvion reparaît en couches profondes, la végétation est
luxuriante; au bord des aryks, des peupliers et des saules s'alignent;
derrière les maisons en terre sont les vergers, plantés de pommiers, de
pistachiers, d'abricotiers trois fois grands comme ceux de nos pays.
Dans les champs, les Sartes, vêtus d'une chemise et d'un caleçon de
toile, font les semailles; les uns houent la terre avec le ketmen[12]
large et arrondi, d'autres labourent avec une amatch légère, traînée
lentement par des bœufs ou par un chameau pelé qui arpente les sillons
à longues enjambées, avec des allures dégingandées d'échassier et
de bossu. L'amatch est une charrue primitive dont la structure n'a
peut-être pas été modifiée depuis les temps éloignés où elle fut conçue
par le génie de nos pères, les Aryens. C'est encore un tronc de bois
coudé à angle obtus, la branche du bas taillée en pointe et emmanchée
d'un coutre en fonte; l'autre branche, plus grande, est le mancheron
unique avec lequel le laboureur godille dans la terre; au-dessus du
coutre s'adapte une poutrelle servant de timon pour atteler. Jusqu'à
Tachkent nous sommes chez les Sartes à figure longue; leurs femmes
dérobent leur visage sous un voile de crin et s'enfuient à notre
approche; les enfants jouent sur les toits faits de la boue des rues,
et, lorsque nous passons, ils nous lancent parfois des injures en y
joignant un geste bien digne des Sartes, petits-fils d'Onan.
[Note 12: Sorte de pioche.]
Les villages se suivent, la population est dense. A la vie pastorale de
la steppe a succédé la vie d'agriculteur des vallées humides.
II
TACHKENT INDIGÈNE.
Population flottante.--Population sédentaire: Kirghiz, Tatars, Indous,
Tsiganes, Juifs.--Les Sartes.--Construction et disposition d'une
maison indigène.--Costume d'un homme.--Pas de mode.--Les différents
aspects d'un turban.--Costume des femmes.--Leur éducation.--Histoire
d'un mariage; la cérémonie.--Parures des femmes.--Leur vie après le
mariage.--Leurs distractions.
Dans l'après-midi du 1er novembre, notre tarantasse roule sur la
plaine qu'arrosent le Tchirchik et ses affluents. Plus de montées ni
de descentes: la route, avec ses ornières et sa fine poussière, se
développe presque en ligne droite. Les arbas et les cavaliers sont
nombreux, des chameaux lourdement chargés s'en vont par longues files.
C'est l'animation, le va-et-vient incessant qui annoncent l'approche
d'une cité populeuse.
Le soleil est encore chaud, des gens piochent, le torse nu; les arbres
sont verts; nous retrouvons le printemps, après avoir éprouvé les
rigueurs d'un commencement d'hiver en Sibérie.
Puis nous sommes au milieu des hauts murs de terre qui enclosent les
jardins, où les indigènes ont coutume de passer sous des abris la
saison des chaleurs, et nous ressentons l'inexplicable sentiment de
plaisir de tout civilisé qui se voit de nouveau au milieu de beaucoup
d'hommes à la fois. Car Tachkent est bien une grande ville, la première
depuis Moscou. Les maisons sont drues, mais carrées, à toiture plate,
quelquefois à un étage, toujours en terre.
Avec l'idée qu'on s'est faite en Occident d'une capitale, on croirait
plutôt se trouver dans un village ou un faubourg; pourtant, c'est bien
une ville, ayant l'aspect que devaient avoir les villes gauloises à
l'époque des Carlovingiens, quand nos pères vivaient de culture, de
petit commerce, sans division de travail, et presque sans industrie
comme ces gens-ci.
Mais une porte en briques se dresse, toute moderne, voûtée, ronde,
profonde: c'est l'entrée d'une forteresse ou d'une prison: nous venons
de pénétrer dans le quartier russe.
Voilà des rues droites en éventail autour d'une grande place flanquée
d'édifices; ici, le gymnase; là, l'institut topographique militaire;
plus loin, la banque; puis un pont aux parapets peints en vert, et des
maisons blanches, style russe, de grands magasins, des boutiques, un
charcutier, un hôtel. Le long des rues spacieuses, des allées d'arbres
et des ruisseaux d'eau courante, des femmes du peuple, des officiers
à cheval, une troupe de soldats en marche: c'est l'Occident à côté de
l'Orient, celui-ci avec sa simplicité, son peu de besoins; celui-là
avec tous les accessoires que réclame l'impérieuse nécessité du
bien-être, avec ses armées permanentes, bien outillées pour la lutte,
qui conquièrent, qui rendent à cette pauvre Asie,--notre épouvante
d'autrefois,--la monnaie de sa pièce, qui lui remboursent à coups de
canon et de fusil les coups de sabre et de lance que nous prodiguèrent
jadis ses Attila et ses Gengiz.
Tachkent,--ville de pierre,--ainsi nommée par ironie probablement,
est vieille de milliers d'années. Autrefois, elle était située plus
près du Jaxartes ou Syr-Daria, à l'endroit couvert de ruines appelé
vieux Tachkent, à vingt-cinq kilomètres au sud-ouest du nouveau. Elle
s'appelait d'abord Tchach, et, d'après le chroniqueur indigène Mohammed
Tachkenti, elle n'apparaît dans l'histoire avec son nom d'à présent
que dans le deuxième siècle de notre ère. Depuis cette époque, on la
voit, ainsi que le territoire qui l'enclave, passer successivement
sous la domination de tous les conquérants qui se présentent: Chinois,
Thibétains, Mogols, Kirghiz, Dounganes, Bokhares, Kokandais, s'en
emparèrent tour à tour, et, en dernier lieu, elle est conquise, le
29 juin 1865, par le général Tchernaieff, fils d'une Française, à
la tête de 1,950 soldats russes. Rien ne fait prévoir qu'elle doive
prochainement passer en d'autres mains.
Tachkent est dans une bonne situation géographique. Bâtie sur le lœss,
terre de culture par excellence, au point où descendent des montagnes
les eaux abondantes du Tchirtchik, elle offre aux indigènes tous les
avantages désirables: un sol riche et facile à irriguer. Dans de telles
conditions, le climat aidant, un homme qui travaille peut vivre sans
grande peine.
Rien d'étonnant donc à ce que les agriculteurs se pressent dans la
vallée du Tchirtchik, et qu'une grande ville ait surgi et se soit
maintenue à la place où nous la trouvons aujourd'hui.
Elle couvre une surface aussi grande que Paris, et n'a guère plus de
cent mille habitants. Cette extension considérable, pour une population
relativement faible, s'explique facilement: la majorité des Tachkentais
vivent d'agriculture, et toujours ils ont un jardin plus ou moins
grand contigu à leur habitation.
La ville est divisée en quatre grands quartiers, nommés yourtes, et
subdivisée en quarante-deux plus petits, nommés makallah. Chaque
quartier a une dénomination spéciale. Avant la dernière conquête, il y
avait une enceinte de murailles en terre percée de douze portes d'où le
nom de cité aux douze portes que lui donnent quelquefois les nomades.
Les Russes ont jeté bas les portes s'ouvrant du côté de leur quartier,
et ils ont construit une forteresse près de laquelle se groupent leurs
maisons et qui domine la ville indigène.
Le Tachkent sarte a une population flottante de Bokhariens, d'Afghans,
de Persans et de Kachgariens, marchands pour la plupart. Les Kirghiz,
les Tatars, les Juifs, les Indous, les Tsiganes et les Sartes forment
la population sédentaire.
Les Kirghiz sont nombreux dans le quartier de Jakka-Bazar. Ils ont
conservé leurs habitudes et leurs occupations de nomades; ils vivent
sous la tente, élèvent des chevaux et du bétail, fabriquent du mauvais
koumys pour les Sartes, et, avec du millet et du riz, une boisson
fermentée légèrement enivrante, le bouza, dont eux-mêmes boivent
des quantités énormes. Les jours de marché, ils s'en vont au bazar
avec les outres pleines, et débitent le contenu aux amateurs. Leurs
femmes tissent une toile grossière employée à la confection des sacs
pour céréales; elles fabriquent aussi des pièces d'un feutre solide
(kachma): au Kirghiz il sert à construire sa tente, à tout le monde
de lit et de tapis pour couvrir le sol de la maison, au marchand à
protéger de l'humidité et de la poussière les marchandises qu'on
transporte à dos de chameau.
Le Kirghiz n'est pas un musulman très-fervent, il est assez indifférent
en matière de religion. D'une bonne foi relative, sans aptitude pour
le commerce, il est la proie des Sartes mercantiles qui l'exploitent;
aussi les déteste-t-il sincèrement.
Nous nous étendrons ailleurs plus longuement sur les gens de cette race
qui parlent le plus pur dialecte turc.
Les Tatars sont venus de Russie avant la conquête. En leur qualité
de musulmans, ces réfugiés purent s'installer dans le pays sans
difficultés; ils fondèrent même près de la ville le village
d'agriculteurs de Nogai-Kourgan (Montagne des Tatars). Ils s'occupent
généralement de commerce et excellent dans l'art de s'enrichir. Il
en vint aussi à la suite des armées russes. Comme ils parlent tous
le russe et le turc, on les emploie volontiers comme interprètes, et
ils sont des intermédiaires tout désignés entre les vainqueurs et les
vaincus qui sont leurs coreligionnaires. Les nouveaux venus, dont
quelques-uns sont de très-riches commerçants, habitent le quartier neuf.
Les Indous sont tous réunis dans un même caravansérail où ils vivent
sans femmes. Ils vendent des tissus de l'Inde, des châles, des
mousselines; mais on prétend qu'ils tiennent boutique pour la forme,
et que l'usure est la source principale de leurs revenus. Ils prêtent
à des taux fort élevés et seulement sur de bonnes garanties. Le
gouvernement russe du Turkestan les a autorisés à devenir propriétaires
fonciers, droit qu'ils n'avaient pas jusqu'à ce jour. Les Sartes n'ont
pas accueilli cette innovation avec plaisir; beaucoup d'entre eux
sont les débiteurs des Indous, et ils craignent de voir passer leurs
propriétés aux mains des infidèles.
Adorateurs du feu, les Indous ont soin d'avoir dans leur chambre un
flambeau constamment allumé, et toujours ils portent au front le signe
qui varie suivant leur caste. Ils conservent le costume national, le
bonnet rond, la babouche à bec recourbé; ils ont des cheveux longs, se
taillent la barbe, et ne mangent qu'à leur table et leur propre cuisine.
Les Tsiganes fabriquent des voiles de crin pour les femmes, des tamis,
des treillages en fil de fer. Ils sont peu nombreux et méprisés.
Les Juifs habitent dans le Djougout Rakallah; ils sont talmudistes et
parlent persan. D'après Youdi-Tcherny, savant de leur religion, en 720
avant le Christ, ils auraient été transportés en Médie par Salmanassar,
et se seraient, de là, répandus dans la Perse et le Maverannahr. Il
faut donc les compter parmi les plus anciens habitants de l'Asie
centrale.
Après l'introduction de l'islamisme dans ce pays, on leur laissa le
droit de pratiquer leur religion. Ils s'habillent comme les musulmans,
mais on les reconnaît facilement aux longues boucles de cheveux qui
tombent sur leurs joues. Ils se coiffent généralement d'un bonnet
pointu bordé de fourrure. Cette coutume leur vient peut-être de
l'époque où les autorités indigènes leur imposèrent un costume spécial:
ils devaient porter des bottes et une coiffure d'une certaine forme; le
turban leur était interdit; leur ceinture devait être en crin tressé
ou simplement une corde. Ils n'avaient point les mêmes droits que les
musulmans; on leur défendait l'usage du cheval, et, comme en Europe,
ils ne pouvaient devenir propriétaires fonciers. Entourés de musulmans
qui préféraient acheter à leurs coreligionnaires, ils s'occupaient peu
de trafic et s'étaient fait une spécialité de la teinture des étoffes
et de la soie. Ils ont encore la réputation de bons droguistes et
d'habiles médecins.
Jusqu'à l'arrivée des Russes, ils n'avaient pu utiliser toutes leurs
aptitudes commerciales; mais, à présent que le vainqueur slave a mis
tous les vaincus au même niveau, les Juifs ont ouvert boutique, et,
s'ils ne luttent pas avec les Sartes dans le commerce de détail, ils
savent mieux que ces derniers aller chercher au loin les objets de
fabrication étrangère, et, dans tout ce qui concerne l'importation, ils
font preuve d'une grande initiative et d'un grand flair commercial. Ils
sont, du reste, plus intelligents et plus actifs que leurs concurrents
indigènes, et il est possible que, dans la suite, ils luttent
avantageusement contre les marchands russes.
Condamnés à vivre dans l'isolement, ne se mariant qu'entre eux, ils ont
conservé du type sémite l'ovale prononcé de la figure et l'œil fendu en
amande. Ils ont aussi le regard plus expressif et la physionomie plus
avenante que les Sartes.
Le reste de la population de la ville indigène est sarte. On désigne
sous ce nom les sédentaires de presque toutes les oasis du Turkestan.
Le fond de leur race est aryen ou iranien, si c'est préciser davantage,
mais ils portent naturellement la trace de mélanges variés, et mainte
tête rappelle que les Mogols et les Turcs sont passés par là. Placés au
carrefour où ont abouti tous les conquérants, d'où qu'ils vinssent, ils
ont subi toutes les oppressions. Leur sort a été celui des habitants
des vallées fertiles, trop attachés au sol qu'ils cultivent, au foyer
près duquel ils s'étendent chaque soir, pour renoncer volontiers à
la vie du laboureur paisible, mener la vie remuante du guerrier,
et, en cas de défaite, se réfugier dans la montagne, comme le font
quelquefois les plus énergiques d'entre eux.
Ils se sont toujours courbés immédiatement sous le joug; jamais leur
résistance n'a été acharnée; ils ont connu toutes les humiliations,
et leur hypocrisie, leur scepticisme, leur amour de l'argent et des
jouissances matérielles en ont grandi d'autant.
Aussi leurs voisins de la steppe ou de la montagne les ont appelés de
ce nom de Sartes, qu'ils prononcent avec mépris, en crachant, car le
mot implique l'idée de lâcheté. Les Sartes n'osent point avouer leur
nom, et quand on leur demande à quel peuple ils appartiennent, ils
répondent: «Je suis de Tachkent, de Tchimkent, etc.....» Ils sentent
bien qu'ils ne sont plus de race, que leur passé est pitoyable, et que
leur histoire n'est qu'un long catalogue de hontes bues et de horions
reçus.
Les Aryens leur ont légué un goût très-prononcé pour la culture du sol
et la vie sédentaire; les Sémites, ces grands inventeurs de religions,
leur ont donné l'islam; les Turcs leur ont donné leur langue.
Quelques-uns cependant parlent le tadjique, un dialecte persan que les
lettrés emploient de préférence.
Le Sarte habite invariablement une maison en terre dont les murs à
teintes grises font à l'Occidental une impression pénible. On répugne
à se courber pour pénétrer dans les chambres basses et sombres, et il
semble qu'un homme se plaisant en ces réduits étroits ne peut avoir que
des pensées malsaines, comme l'air qu'il y respire forcément. Pourtant
si la maison du Sarte est basse, c'est que les tremblements de terre
sont fréquents dans son pays, qu'il ne peut la construire qu'en terre
séchée, le bois lui manquant pour édifier les charpentes ou cuire les
briques.
Les forêts ont disparu du Turkestan, où, durant des siècles, les
habitants ont abattu les arbres sans rien planter à la place, sans
empêcher les troupeaux de brouter les jeunes pousses. Maintenant, c'est
seulement sur les pentes escarpées des montagnes qu'on trouve de rares
artcha (genévriers), parfois gigantesques, et dans les hautes vallées
que se rencontrent encore des bouleaux, des érables, des peupliers en
rangs serrés. Les arbres de construction poussent surtout aux alentours
des jardins, où on les soigne et les surveille comme les plantes
peu communes et de grande valeur. Il faut voir avec quelle minutie
l'ouvrier indigène utilise la moindre parcelle d'un peuplier malingre;
son économie présente un contraste frappant avec le gaspillage du
Russe, son vainqueur, qui, dans ses forêts immenses, abat un arbre pour
y creuser une auge.
N'ayant sous la main ni la pierre, ni le bois en quantité suffisante,
l'indigène n'emploie ces matériaux que là où ils sont indispensables,
et, tout naturellement, il a recours à ce qu'il possède en abondance,
à la terre argileuse que durcit le soleil, sur laquelle la balle
rebondit, et aux joncs qui poussent innombrables, grands comme des
arbres, sur les bords des fleuves et des lacs.
Lorsque la pluie a détrempé la terre, le Sarte découpe avec sa bêche
des mottes carrées qu'il superpose pour dresser les quatre murs; puis
il place en travers des poutrelles légères à peine dégrossies qui
supportent le lit épais de roseaux recouverts de terre en manière de
toit.
Les maisons des riches ont des fondations en briques cuites et un toit
assis sur des briques carrées. A l'exception d'Allah à qui l'on élève
des temples, seuls, les émirs et les khans ont des demeures faites de
briques cuites très-coûteuses à cause de la cherté du combustible.
Pour cette même raison, elles sont larges et minces; plus épaisses,
elles cuiraient plus difficilement, et leur prix de revient serait plus
considérable.
Les maisons sont toutes sur le même modèle et ne diffèrent que par la
dimension.
Les Sartes, qui ont la coutume de tenir cachées leurs femmes et de
recevoir volontiers leurs amis, ont divisé leur maison en deux parties
ayant chacune leur cour. Dans l'une (eschkiri), les femmes peuvent
circuler et vaquer à leurs occupations à l'abri des regards indiscrets;
dans l'autre (le tachkiri ou biroun), on place les chevaux des invités,
leurs arbas, et l'on peut s'y amuser et s'y divertir entre hommes.
Les cours, défendues par des murs élevés, sont adossées au corps
d'habitation, dans lequel on a ménagé un couloir pour passer de l'une à
l'autre.
On pénètre dans le biroun par une porte couverte, à deux battants,
allant droit à un mur qui arrête immédiatement la vue, car le Sarte
aime à être bien chez lui. Sous la porte, un appentis est ménagé pour
les chevaux, et le long du mur, dressé comme un gigantesque paravent,
se trouve l'allée conduisant dans la cour.
Devant l'habitation on voit souvent une galerie à colonnettes de bois
(aïvane), au-dessus d'une terrasse qui se continue plus bas et à ciel
ouvert, autour des murs d'enceinte. Sous l'aïvane, on prend le frais,
on mange pendant les chaleurs; à côté, on fait la cuisine, et, par les
nuits chaudes, les serviteurs dorment à l'air sur des nattes.
Au centre du biroun se trouve une fosse pleine d'eau, alimentée par
un canal qui la traverse; quelquefois des saules ou des peupliers
l'entourent; cette eau sert aux ablutions.
La plus belle pièce de la maison, le migman-khana (chambre de
réception), donne sur l'aïvane. On y entre par une porte basse à côté
de laquelle on dépose les kaouch dans un trou carré et peu profond; le
jour pénètre par une autre porte plus large qu'on tient ouverte et qui
n'éclaire bien que la partie inférieure de la pièce; mais cela suffit,
puisque la coutume est de se tenir à genoux, les jambes croisées, ou
accroupi sur les talons. Des tapis ou des pièces de feutre posées sur
le sol forment tout l'ameublement de cette chambre.
Pour l'hôte de marque, on apporte des coussins remplis d'ouate sur
lesquels il est plus mollement et plus commodément assis.
En hiver, vis-à-vis de la fenêtre, on allume le feu dans un trou carré
semblable à celui où l'on dépose les kaouch.
Des niches ménagées dans l'épaisseur des murs remplacent nos placards.
Le Sarte y dépose les objets d'un usage journalier: le koumgane
(théière), l'aftaba (aiguière pour les ablutions), le livre en
lecture--lorsque l'hôte est lettré,--le plateau de cuivre sur lequel
sont offerts les fruits secs et les friandises pour souhaiter la
bienvenue aux visiteurs.
L'appartement des femmes, adossé au migman-khana, contient les coffres
où les vêtements sont renfermés; c'est là qu'on place les ustensiles
de ménage dans les niches et qu'on suspend les khalats à des chevilles
enfoncées dans la paroi.