La contrée que traverse le Tobol et l'Ichim, affluents de l'

EN ASIE CENTRALE

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction

et de reproduction à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la

librairie) en juin 1884.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

[Illustration: RUINES DE CHAHRI-SAMANE. MAUSOLÉE DE L'ÉMIR HOUSSEIN.

Dessin de GIRARDOT, d'après les croquis de M. CAPUS.]

EN ASIE CENTRALE

DE MOSCOU EN BACTRIANE

PAR

GABRIEL BONVALOT

OUVRAGE ENRICHI D'UNE CARTE ET DE GRAVURES

PARIS

LIBRAIRIE PLON

E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

RUE GARANCIÈRE, 10

1884

_Tous droits réservés_

Mon ami Capus et moi, avons eu la bonne fortune de parcourir, comme

missionnaires scientifiques, la Russie, la Sibérie occidentale, le

Turkestan russe, le Bokhara, le Khiva, le pays des Turcomans, le fameux

Oust-Ourt, puis--après avoir traversé la Caspienne houleuse,--le

Caucase où nous sommes arrivés par Bakou, la ville du naphte.

Chemin faisant, nous avons fait des collections d'histoire naturelle

que possède maintenant notre Muséum.

Au retour, mon compagnon m'avait passé la plume pour conter un voyage

de près de dix-neuf mois que nous avons vécu côte à côte.

Je pensais publier ces notes l'année dernière, une fièvre opiniâtre m'a

empêché de le faire.

Après avoir mené le lecteur rapidement--en un chapitre--de Moscou à

Tachkent, par les brumes du Volga, la poussière des steppes de Sibérie,

la fraîcheur des oasis turkestaniennes, je lui parlerai des Sartes,

puis, la neige fondue sur les cimes, je le conduirai sans débrider à

travers la steppe, la montagne, le désert.

Je m'efforcerai de bien rendre l'aspect du milieu où les nomades font

paître leurs troupeaux dans la plaine interminable, où les sédentaires

peinent dans les vallées à faire fructifier un sol sans cesse assoiffé.

Je m'efforcerai de faire voir comment vivent, se vêtissent, se

gouvernent, se réjouissent, en un mot, comment «sont» les diverses

peuplades qu'on trouve du Pamir à la Caspienne.

Si la route ne semble point longue au lecteur dans ce premier volume,

il daignera la continuer en notre compagnie dans un deuxième volume.

Et, si, après avoir feuilleté jusqu'à la fin le court récit d'un long

voyage, vous en arrivez à penser que dans la géographie, on trouve

l'esquisse de l'histoire et, comme en préparation, les destinées des

peuples--le but sera atteint.

EN ASIE CENTRALE

I

DE MOSCOU A TACHKENT.

Moscou.--Nijni.--Traversée sur le Volga et la Kama.--Les

passagers du _Samolet_.--Perm.--Yékatérinbourg.--Un couvent

de nonnes.--Le tarantasse.--Un enterrement sibérien.--Les

déportés.--Le _cimex lectuarius_.--Les Kirghiz.--La steppe de

Baraba.--Sémipalatinsk.--L'Ala-Taou.--L'Ili.--Vernoié.--Le Talas.--La

vallée du Syr ou Jaxartes.

Arrivé à Moscou, soit par Vienne et Varsovie, soit par Berlin et

Vilna, le voyageur qui se rend en Asie centrale a le choix entre

deux routes. Il peut aller en chemin de fer jusqu'à Orenbourg, puis,

en voiture, par Irgiz, gagner le Jaxartes ou Syr-Daria. Il longera

ce fleuve à partir du fort de Kazalinsk jusqu'à Turkestan, pour

s'en éloigner ensuite et parvenir après un coude droit sur le sud à

Tachkent, capitale des nouvelles possessions russes. Il peut aussi

depuis Moscou poursuivre son chemin toujours vers l'est, presque en

ligne droite jusqu'à Kazan la tatare, et, par Yékatérinbourg, faisant

un long détour par la Sibérie, ayant vu miroiter le lac Balkach à

l'est, aboutir au même point. S'il préfère ce deuxième itinéraire, il

lui faut se livrer aux douceurs du tarantasse pendant près de trois

mille cinq cents kilomètres, environ dix-huit cents de plus que par

la voie d'Orenbourg; mais, en revanche, il traverse une région plus

intéressante où le fourrage est moins rare et partant les chevaux

meilleurs et plus nombreux. Les stations de poste où l'on relaye sont

également mieux tenues: on y trouve toujours un bon feu et souvent une

soupière où fume un tchi réconfortant.

Dans l'année qui précédait notre arrivée à Moscou, une sécheresse

prolongée avait causé la disparition presque totale du bétail des

Kirghiz, qui fournissent de chevaux le trakt[1] d'Orenbourg à Tachkent.

Tel fut le motif qui nous fit choisir la route plus longue de Sibérie.

[Note 1: Service postal.]

Nous ne parlerons pas ici des villes qu'on rencontre avant Moscou,

et, en ce qui concerne cette cité, russe par excellence, nous nous

contenterons d'en recommander le séjour à tout observateur désireux

de comprendre le peuple le plus jeune et le plus vivace de l'Europe.

Nous n'avons pu jeter qu'un coup d'œil rapide sur les merveilles que

renferment ses musées, et nous avons quitté la vieille ville où se font

sacrer les tzars, avec le plus vif désir de la revoir.

Toujours nous garderons le souvenir de Moscou tel que nous l'aperçûmes

d'une fenêtre du Kremlin, tandis que d'en bas s'élevait, puissant et

lent, le chant d'une procession arrêtée près de la chapelle d'un de ces

saints que le moujik qui passe salue en se signant trois fois. Nous

nous souviendrons des milliers de clochers, des dômes étincelants,

des bazars, de la Moskwa qui s'en va à travers la ville, et aussi

des voitures exécrables attelées de bons chevaux, et des pluies

torrentielles qui transforment les rues dallées en ruisseaux.

Le 6 septembre, nous étions à Nijni-Novogorod.

C'est là que la puissante rivière Oka déverse ses eaux dans le Volga:

elle vient de l'ouest, parallèlement à lui; après s'être uni à la Kama,

le grand fleuve descend vers le midi. C'est à Nijni que l'Orient et

l'Occident se donnent rendez-vous chaque année, et il y a un concours

étrange entre les représentants de toutes les races qui trafiquent

ici-bas de l'indispensable et du superflu. L'appât du gain les attire:

mages d'un nouveau genre, lorsqu'ils voient luire dans leurs rêves une

pièce d'or au ciel de Nijni, ils accourent de Kiakta aussi bien que de

New-York.

Ils sont tous là, le lourd Tatar de Kazan, le Persan à taille fine,

le Sarte qu'on voit les jambes croisées sur ses coffres, le Russe

blanc, le Petit Russe, le Napolitain avec son corail, le Florentin avec

sa mosaïque, l'homme d'Arkhangel, le Sibérien courtier de la Chine,

l'Anglais, le Yankee, le Français, et tous se sourient l'un à l'autre,

car ils veulent s'enrichir aux dépens l'un de l'autre.

A Nijni, nous nous embarquons à bord du _Samolet_, qui doit nous

transporter jusqu'à Perm. Au moment du départ, ce vapeur est

littéralement pris d'assaut, car la foire tire à sa fin, et beaucoup

ont hâte de revoir leurs boutiques.

Le chargement se fait au milieu du plus grand désordre. Les bagages

sont jetés brutalement à fond de cale, les treuils grincent, les

matelots crient «gare» aux gens qui se bousculent pour prendre

place sur le pont, celui-ci cherche sa femme, celui-là son enfant,

une grosse commère réclame d'une voix aiguë son époux resté sur le

quai; la machine ronfle sourdement, on ne s'entend pas, le tohu-bohu

est indescriptible. Puis, le dernier coup de cloche sonne, les

retardataires traversent essoufflés la passerelle qu'on retire

vivement, le _Samolet_ lance son coup de sifflet d'adieu et s'ébranle

avec une trépidation de toute sa carcasse. Nous descendons le Volga aux

bords estompés d'une brume.

Le _Samolet_ est aménagé avec un confort relatif; il est bondé de monde.

Aux premières: de riches marchands sibériens, quelques-uns avec leurs

femmes; un obèse Tatar de Kazan et son fils; un fonctionnaire de Perm;

un ingénieur des mines de l'Oural.

Aux secondes: des employés d'un tchin[2] inférieur en uniforme, des

hommes empelissés à face joufflue et rubiconde, qui sont des marchands

dont le nombre diminue à mesure qu'on avance; ils s'égrènent avec leurs

ballots de marchandises dans les diverses petites localités voisines du

fleuve où le bateau fait halte.

[Note 2: Le _tchin_ compte dix-huit degrés hiérarchiques,

l'Empereur occupant le premier.]

Sur le pont: quelques soldats; des moujiks, leurs femmes et leurs

enfants. Ils se réunissent par groupes, se font un lit de leurs

hardes, s'installent de leur mieux en prévision de la nuit à passer.

Enroulées dans leurs grands manteaux ouatés, des femmes s'étendent sur

le plancher, la tête cachée; on les prendrait pour des sacs gonflés de

linge.

Pendant les six jours de traversée, la vie des passagers est à peu

près la suivante. Aux premières, les Sibériens, qui sont très-gais,

content des histoires et jouent aux cartes; le Tatar et son fils,

assis les jambes croisées, se tiennent silencieux à leur place; leur

seule occupation est de se tailler les ongles à tour de rôle et

minutieusement ou de dormir; ils se lèvent seulement à l'heure des

repas et des prières qu'ils vont dire sur le pont. Le fonctionnaire

reste couché sous son manteau et cause avec l'ingénieur qui se promène

sans cesse devant lui. Ici l'on boit énormément de thé et l'on dort

encore plus.

Aux secondes: grosses histoires qui font s'esclaffer de rire les

auditeurs; fumée de tabac à ne pas se voir. On dort, et, quand on ne

dort pas, on mange ou l'on joue aux cartes, en buvant alternativement

le thé et l'eau-de-vie. On se grise légèrement.

Sur le pont: les moujiks dansent au son de l'accordéon, ils chantent,

ils se promènent, les mâchoires fonctionnent à tout propos, et cela

chasse l'ennui; on dévore du poisson fumé, du lard qu'on arrose d'un

peu de thé et de beaucoup de votka. Quelques gens des deux sexes sont

complétement ivres.

Cependant le _Samolet_, chassé par ses aubes, glisse au milieu du

fleuve, tranquillement, lentement, comme il convient à un brave bateau

qui porte des gens peu pressés. La rive droite du fleuve est bordée

de collines; à gauche, les plaines immenses s'étalent. La navigation

n'est pas toujours commode: les sables charriés par les eaux modifient

sans cesse le chenal, et quand la nuit est obscure, on doit stopper,

attendre le jour. En certains endroits, on chemine lentement, un homme

est placé à l'avant avec une toise, il la plonge dans l'eau, et, chaque

fois qu'il la retire, on l'entend crier la profondeur: «Quatre pieds!

trois pieds et demi! cinq pieds! trois pieds!» Le bâtiment hésite,

le pilote tâtonne, puis le cri: «Sept pieds! huit pieds!» donne de

l'assurance, et l'on part, mais posément: le Russe ne se presse point.

«Il faut des précautions, nous dit-on, les accidents sont fréquents,

on échoue encore assez souvent, le bâtiment que prit l'ingénieur des

mines pour venir à Nijni a fait eau par une nuit sombre. Pourquoi se

risquer inconsidérément? tôt ou tard, on arrive toujours.»

A Kazan, grande ville des musulmans russes, notre Tatar descend.

Le jour suivant, nous sommes dans la Kama, rivière qui apporte au

Volga un volume d'eau considérable; elle lui arrive après avoir tracé

un 9 dans son parcours capricieux, et le fleuve qui venait de l'ouest

à sa rencontre tourne droit sur le sud. La Kama traverse un paysage

accidenté, tantôt une plaine couverte de taillis, tantôt des collines

sur lesquelles se hérissent les plus verdoyants. Nous la remontons

cahin-caha avec de fréquents arrêts sur les deux rives où l'on prend et

dépose des voyageurs.

Le 11 septembre, nous débarquons à Perm, jolie ville, bâtie

régulièrement, sur la rive gauche de la Kama, d'où part le chemin de

fer menant par l'Oural à Yékatérinbourg. Elle possède une belle gare

qui paraît être la promenade favorite des habitants. Au moment du

départ du train qui a lieu une fois par jour, la foule envahit la salle

d'attente et circule librement sur les quais, où se voient toujours

plus de curieux que de voyageurs.

Nous partons en compagnie des Sibériens qui se trouvaient sur le

_Samolet_. Les uns vont à Irkoustk, les autres à Kiakta, le grand

entrepôt des marchandises de la Chine, au sud du lac Baïkal.

En un jour et une nuit, on va de Perm à Yékatérinbourg. Le chemin

de fer décrit une longue courbe à travers les collines boisées de

l'Oural. La vitesse du train est celle d'un bon trotteur, en raison

des pentes. On passe sans s'en douter de l'Europe à l'Asie confondues

géographiquement et séparées l'une de l'autre par une frontière

purement administrative. C'est insensiblement qu'on arrive à

Asiatskaïa, la première station de Sibérie, ainsi nommée par opposition

avec Europaiskaïa, dernière station d'Europe.

Nous sommes à Yékatérinbourg à la tombée de la nuit. Une drochka

nous cahote à fond de train jusqu'à l'hôtel, le dernier que nous

rencontrerons sur notre route qui nous rappelle un peu l'Europe. On y

trouve des lits.

Yékatérinbourg passe à juste titre pour une des plus belles villes

de Sibérie; ses habitants en parlent avec orgueil. Ses rues sont

spacieuses et bien alignées, les monuments publics d'aspect agréable.

Le voisinage des mines a fait la rapide fortune de cette ville. On

y fait également le commerce des pierres fines qui proviennent de

l'Oural. Le gouvernement a fondé une école où l'on enseigne à de jeunes

ouvriers le dessin et la taille des pierres. Cette école ne semble

point florissante.

Nous pouvons recommander au voyageur que le hasard poussera vers ces

régions lointaines la visite d'un couvent de nonnes, situé à une

faible distance de la ville. Il a été fondé par des femmes qui avaient

la volonté de se suffire à elles-mêmes, en dehors de toute aide du

sexe fort. Elles tiennent parole, et les recrues, paraît-il, ne leur

manquent point. Elles-mêmes ont construit leurs maisons, défriché le

sol, installé des ateliers. Suivant leurs aptitudes, des femmes de tout

âge pétrissent les briques, les cuisent, maçonnent sous la direction

d'architectes en jupons, labourent, sèment et récoltent. Le principal

revenu des nonnes provient d'une fabrique de chandelles et de cierges

qui occupe de nombreuses ouvrières. Elles ont la clientèle des églises;

les commandes affluent, et le couvent est très-riche.

L'outillage employé pour la fabrication est fort simple. Au reste,

le travail se fait surtout à la main. Nous voyons des nonnes qui

remplacent par leur avant-bras le rouloir servant à arrondir le cierge

à la sortie du moule; elles le polissent très-habilement en le roulant

sur le plat de leurs bras nus qui sont élargis et déformés par ce

frottement continu. D'autres, à force de tourner le rouet autour duquel

s'envide la mèche préparée par une voisine, ont le bras droit aussi

musculeux que nos forgerons, et, comme la filandière du conte, elles se

sont aplati le pouce de la main gauche à tordre le fil de coton.

D'un autre côté, les religieuses douées d'un sentiment artistique

dessinent des modèles de broderies, et leurs compagnes les exécutent

avec du fil d'or. Ces broderies sont utilisées pour les ornements

d'église et vendues fort cher aux popes de tout rang. On nous a montré

également des tableaux peints à l'huile par une des artistes de la

maison. Les sujets, empruntés à la vie des saints, sont naïvement

traités, mais la grâce des attitudes, la délicatesse de touche dénotent

un talent qui eût produit des œuvres d'un charme exquis sous la

direction d'un maître de l'art.

A partir de Yékatérinbourg jusqu'à Tachkent, nous voyagerons en

tarantasse.

On a bien dénigré ce véhicule, on l'a qualifié d'instrument de torture!

On lui reproche le manque de ressorts dans un pays où les distances à

parcourir sont immenses, où villes et villages sont clair-semés, les

charrons introuvables et les routes si longues, alternativement si

boueuses et si poussiéreuses qu'il est impossible de les entretenir...

à moins que chaque habitant de Sibérie ne devienne un cantonnier, sans

excepter les femmes et les enfants en bas âge. Brave tarantasse, on t'a

calomnié! Une voiture basse, à quatre roues, presque entièrement en

bois, est l'idéal des véhicules dans un pays où les accidents de voyage

ne sont pas rares. On peut le réparer facilement et vite, car on trouve

toujours du bois et des hommes sachant manier la hache. En somme, un

bon tarantasse plie et ne rompt pas. Comment ose-t-on se plaindre

d'un véhicule avec lequel on peut courir huit mille kilomètres d'un

trait, par des routes qui ne valent pas toujours le plus mauvais de nos

chemins de traverse?

On est mal assis dans le tarantasse, dit certain voyageur anglais, on

a les côtes brisées par des cahots continus, on en descend éreinté;

impossible d'y dormir. Ayez bien soin d'emporter des coussins à air

que vous placerez au bon endroit, ajoute-t-il; sans ces meubles

indispensables, le voyage vous sera une torture de tous les instants.

A ces plaintes nous répondrons qu'il ne faut pas voyager assis dans le

tarantasse. Et pourquoi ne pas imiter les Russes? Ils entassent du foin

et de la paille dans la boîte de la voiture; dessus, ils placent leurs

matelas et s'étalent dans un lit d'oreillers. Grâce à ces précautions,

les secousses du roulis sont amorties, et ils peuvent voyager jour et

nuit sans fatigue insupportable.

Qu'on nous permette un conseil à l'adresse de quiconque devra user de

ce genre de locomotion. Qu'il fasse choix d'une voiture solide et munie

d'excellentes roues. L'économie qu'il croira réaliser en achetant à

bas prix une voiture d'occasion et déjà fatiguée, dont les fêlures se

cachent sous un vernis tout frais, se traduira dans la suite par une

perte de temps et d'argent, sans compter le désagrément d'échouer sur

une route déserte par une nuit obscure et froide ou par une journée

d'orage. Il n'aura pas fait cinq cents verstes qu'une jante des roues

se détachera, ou bien l'essieu se rompra au moment où la fatigue

oblige à dormir, et l'on se réveillera sur la route. Que le voyageur

achète donc son tarantasse dans une fabrique de renom, et qu'en outre,

il fasse provision de sucre, de thé, de graisse à roues et de...

patience.

Car s'il a demandé au staroste les chevaux pour six heures du matin,

c'est seulement à sept heures qu'il verra venir le yemtchik conduisant

sa troïka qui trottine, la douga[3] posée sur le cou du cheval qu'il

monte. On n'attelle pas non plus aussi rapidement que le désire

celui qui attend, et quand le voyageur, heureux d'être emporté à

toute vitesse, croit enfin être parti, bien parti, un trait casse,

une courroie se desserre, et chaque fois on fait halte. Mais à part

ces à-coup qui reviennent à peu près chaque jour, c'est d'un relais

à l'autre une course folle. Et puis, si la poussière n'est point

trop dense, on a des compensations: on voit le paysage se dérouler

de chaque côté de la route, on a la compagnie et la conversation

parfois amusante du yemtchik russe ou kirghiz, coiffé de l'inévitable

bonnet en peau de mouton. Le yemtchik ne se lasse point d'exciter ses

chevaux du geste de la main, feint de lancer le coup de fouet, en même

temps qu'il siffle pour en imiter le bruit. Et le cheval du milieu,

la tête maintenue droite par la courroie de la douga, allonge les

jambes démesurément, toujours au trot; les chevaux qui le flanquent

galopent, la tête penchée et à demi tournée comme pour regarder le

conducteur. Du départ à l'arrivée, entre les bêtes et l'homme, c'est

un entretien dont celui-ci fait naturellement tous les frais: il leur

prodigue des excitations, des promesses, des menaces, des compliments,

et les gabions espacés comme des jalons pour indiquer la route lors

des tempêtes de neige, semblent courir l'un après l'autre. Et quand

on voyage la nuit, aussi longtemps que la lune ne disparaît pas à

l'horizon, quel plaisir de revoir l'étoile qui brille devant soi,

chaque soir, et de rêver en la fixant obstinément comme un phare! Et

l'on va, on va.

[Note 3: Arc en bois qu'on fixe à l'extrémité des limons au moyen

de lanières de cuir; on y attache les clochettes qui égayent la route

et aussi les courroies qui maintiennent levée la tête du trotteur.]

Après Yékatérinbourg, la première ville qu'on rencontre est Tjumen,

renommée pour ses fabriques de tapis et son commerce. A Tjumen nous

avons assisté à une scène curieuse de mœurs sibériennes. Nous étions

dans la cour de la station postale quand des cris plaintifs nous

attirent dans la rue. Un convoi funèbre est en marche, on porte

un homme en terre. Quatre amis du défunt marchent en tête avec le

couvercle du cercueil sur l'épaule, puis suivent quatre autres qui

portent de la même manière le cercueil découvert où gît le mort dans

un linceul. Immédiatement après se traîne la veuve qui gémit à pleine

gorge et toujours sur le ton d'une même mélodie larmoyante. Elle se

laisse fréquemment choir à terre et donne les marques du plus profond

désespoir. Deux de ses compagnes la relèvent et la soutiennent; les

nombreuses femmes qui suivent pleurent ou plutôt crient en chœur avec

la veuve. Les hommes se tiennent à gauche du mort, silencieux et la

tête découverte. A mesure que le cortége avance dans la rue, les gens

qui sont à l'intérieur des maisons entendent les lamentations, ils

sortent, et quand passe le convoi, ils se signent et se prosternent,

les femmes poussent en outre des gémissements qui durent aussi

longtemps que le défilé.

Jusqu'à Omsk nous sommes dans un pays riche et cultivé. On rencontre

assez souvent des villages habités par des exilés ou leurs descendants;

les maisons sont bien construites et généralement mieux tenues

qu'en Russie. La race est d'une belle venue; mainte figure reflète

l'intelligence et l'énergie. Des forêts et des bois où le bouleau

domine, égayent la route.

Il nous arrive de dépasser des voitures chargées d'hommes uniformément

vêtus d'une capote grise. Au milieu d'eux sont des soldats qui

veillent, la baïonnette au canon du fusil. Ces voitures vont lentement,

avec un bruit de ferraille plus fort à chaque cahot, car ces hommes

sont enchaînés; ils sont trop faibles pour marcher, un paysan

charitable les transporte jusqu'au village où finit l'étape. On les

dirige vers la région des mines. A tel endroit nous avons vu une troupe

d'hommes, de femmes et d'enfants, tout un village d'exilés, faisant

halte sous la surveillance de soldats.

Parfois des condamnés parviennent à s'échapper. S'ils n'ont pu se

procurer de l'argent pour faciliter leur fuite, la liberté qu'ils ont

conquise est plus dure que leur bagne, mais c'est la liberté. En pleine

forêt, nous avons croisé une bande de ces évadés. Ils avaient pour tout

vêtement une blouse et un pantalon de toile. Pieds nus, sans coiffure,

la barbe et les cheveux longs, ils s'en allaient, une énorme branche à

la main; c'étaient des hommes robustes à figures audacieuses.

[Illustration:

CHEF KIRGHIZ. FEMME SARTE.

D'après une photographie de KAZLOWSKI.]

Les malheureux errent avec la crainte d'être repris, toujours sur leurs

gardes et prêts à s'enfuir dans les fourrés. Si l'occasion se présente

belle, ils attaquent une voiture ou pillent le voyageur isolé. N'ayant

point d'armes à feu, ils se contentent généralement de couper les

cordes qui attachent les bagages derrière les tarantasses et de les

voler sans que les voyageurs endormis s'en aperçoivent. Ils vivent

de rapines et, comme des loups affamés, rôdent autour des villages.

Ils savent que le paysan sibérien a le cœur compatissant, et que s'il

aperçoit des évadés dans les environs, le soir, avant de se coucher, il

a soin de placer sur le bord de la fenêtre un pot de lait et un morceau

de pain à leur intention. Mais que les évadés se gardent de voler

dans le village, car les habitants se réuniront et, guidés par leurs

chiens, leur donneront la chasse. Quand ils parviennent à les saisir,

ils les attachent entre deux planches, comme s'ils ne voulaient point

châtier directement le corps, et cognent sur le bois à coups redoublés.

La correction administrée, ils laissent sur place le voleur à moitié

assommé, sans plus s'en occuper.

Beaucoup de ces «hors la loi» meurent de privations et de souffrances,

quelques-uns parviennent à gagner la Russie, les autres tombent dans

les mains des gendarmes.

La contrée que traverse le Tobol et l'Ichim, affluents de l'Irtich, est

très-giboyeuse. Les étangs qu'on rencontre fréquemment sont habités

par des bandes innombrables de cygnes, d'oies sauvages, de hérons, de

canards et autres oiseaux aquatiques. Au premier coup de fusil, ils

s'élèvent en nuées compactes et sonnent une fanfare retentissante.

C'est le pays béni des chasseurs, et il est naturel que le baron de

Crac y ait eu ses plus merveilleuses aventures de chasse.

Les faucons et autres oiseaux de proie pullulent également; ils ont la

vie facile et agréable, ayant leur dîner toujours à portée des serres.

Un autre gibier qui n'est pas de plume, habitué à vivre dans les

boiseries des maisons, se trouve dans chaque station postale; il s'agit

des «proussaki», coléoptères noirâtres qui chaque nuit envahissent

les chambres et se promènent sur les voyageurs endormis. Ils sont

désagréables et importuns, mais beaucoup moins que certain insecte de

couleur brune, arrondi, très-plat, sans ailes ni élytres, qui pompe

le sang de l'homme à l'aide d'un suçoir; les entomologues l'appellent

élégamment _cimex lectuarius_, le vulgaire le connaît sous le nom de

punaise. Or, la punaise paraît avoir trouvé son Éden en Sibérie, où les

maisons sont en bois et fort bien chauffées; elle y a fait souche et

s'est multipliée au delà de ce qu'on peut s'imaginer. Un fait donnera

idée de l'audace et du nombre de ces insectes; dans une station voisine

d'Omsk, ils couraient sur la table et même sur le registre où le

staroste inscrivait nos noms, sans se donner la peine de les écarter.

Nous sommes à la fin de septembre; il gèle chaque nuit, et les matinées

sont froides. Le 23, à six heures du matin, il y a sept degrés de

froid. De petits enfants qui sortent des chambres chauffées quelquefois

à plus de vingt degrés ne se promènent pas moins dans la rue sans

autres vêtements qu'une chemise. Dans l'après-midi, on a de douze à

vingt degrés de chaud.

Après avoir traversé à bac l'Irtich, large à cette place d'à peu près

un kilomètre, nous courons vers Omsk, emportés par des chevaux pleins

de feu qui trottent dans de mauvais chemins au train de plus de vingt

kilomètres à l'heure. Ces bêtes, qui paraissent être un croisement du

cheval mogol et du cheval russe, ont la taille d'un bon ardennais, mais

l'encolure beaucoup plus forte, une grosse tête, un front large, un

poitrail vaste, une croupe excessivement musculeuse, les jambes sèches

et grosses, larges à l'articulation, avec des tendons très-saillants

et très-forts. A une surprenante résistance à la fatigue, ces chevaux

joignent une vitesse dont on ne les croirait point capables au premier

abord. En effet, ils vivent exclusivement de l'herbe des pâturages,

et leur ventre a un volume plus considérable qu'il ne convient à des

coureurs.

En même temps qu'émergent de la vallée les premières maisons d'Omsk,

nous apercevons à notre droite le dos rond des premières yourtes

kirghiz éparpillées dans un pli de terrain. A distance, dans la brume

du soir, avec leurs feutres noirâtres et le mince filet de fumée qui

filtre par en haut, elles semblent les tas fumants d'une charbonnière à

la lisière d'un bois.

Omsk, située sur l'Om, rivière qui se jette dans l'Irtich, est

régulièrement bâtie, sans monuments remarquables. Elle est habitée par

un grand nombre d'exilés polonais.

Son petit musée contient une belle collection d'oiseaux des steppes,

de curieux objets d'ethnographie recueillis chez les Samoyèdes, et

entre autres choses les étoffes que ces demi-sauvages fabriquent avec

le fil d'une ortie. Les bazars de la ville sont bien approvisionnés de

marchandises de Russie. Dans les rues, on rencontre fréquemment des

caravanes. On ne trouve point d'ânes à Omsk; ils n'en supporteraient

point le climat rigoureux. C'est ici que nous voyons les premiers

chameaux et leurs propriétaires, les Kirghiz trapus, à la face large,

à l'œil petit, bridé, et avec des jambes arquées. Nous nous rappelons

involontairement la description des Huns par Ammien Marcellin. Comme

eux, ils se nourrissent de viande de cheval.

A la sortie d'Omsk commence la steppe de Baraba, les villages sont plus

rares, les relais plus espacés. Toujours beaucoup d'exilés polonais.

Les starostes sont généralement Cosaques, et la plupart des yemtchiki

sont pris parmi les Kirghiz devenus sédentaires. Les Russes qui vivent

au contact de ces derniers parlent volontiers la langue turque, qu'ils

apprennent très-facilement. Nous rencontrons fréquemment des étangs

peuplés d'oiseaux aquatiques innombrables. Les aigles, les faucons sont

toujours nombreux, et il n'est pas rare de voir sommeiller à la cime

des arbres de gigantesques harfangs d'une blancheur de neige. Mais les

corbeaux dominent; grâce à leur nombre et à leur courage indiscutable,

ils sont les maîtres de la steppe, et on les voit donner la chasse

aussi bien à l'oisillon qu'à l'aigle et au vautour. Des lacs qui se

dessèchent sont frangés de cristaux de sel. A la place de ceux qui ont

disparu, les dépôts salins reluisent comme des précipités d'argent au

fond de creusets immenses, et ce sont autant de miroirs étamés par la

nature, qui produisent sous le soleil des effets de mirage merveilleux

et les multiplient à travers la plaine. Alors les modestes méguils[4]

des Kirghiz flanqués de quelques perches en manière de toug[5],

paraissent être des monuments grandioses au milieu de bocages entourés

d'eau.

[Note 4: Tombeaux en terre séchée ou en briques parfois abrités

sous un dôme.]

[Note 5: Fanion fait d'une perche et d'une queue de cheval.]

Les villages s'allongent le long des berges de l'Irtich. Les tentes des

nomades, tapies derrière les pentes, ne laissent voir que leur calotte:

on dirait qu'elles se font petites pour échapper aux brusqueries du

vent, que des moulins à vent défient hardiment; ils lui présentent le

flanc, postés sur des collines, et ils agitent follement leurs ailes.

Fréquemment on rencontre des tabounes[6] de chevaux qui broutent

par centaines; ils sont gardés par des cavaliers armés d'une longue

perche terminée par un lacet--c'est la houlette du berger kirghiz.

Notre voiture roule sur la steppe semblable à une table ronde au bout

de laquelle nous ferons la culbute, mais le bord de la table fuit

devant nous comme le cercle d'un rond dans l'eau devant la barque

qui s'avance, et nous ne pouvons l'atteindre non plus que l'horizon

d'une mer. Nous comprenons qu'il ait souri à ces nomades de se réunir

en bandes nombreuses et de s'en aller sous la conduite d'un chef

aventureux droit au soleil couchant, poussés par le désir de voir ce

qu'il y a au bout de la plaine.

[Note 6: Nom donné aux troupeaux de chevaux.]

La nuit tombée, nous sommes au centre d'un globe qui nous enveloppe

d'une tenture sombre où scintille l'or des étoiles, plus pâle quand se

promène la lune. La solitude est complète. On entend le tintement de la

clochette de la douga, le trot des chevaux, les cris du yemtchik, le

tremblotement de la voiture, et puis rien. Quelquefois un chant s'élève

dans le silence: c'est un yemtchik qui retourne à la station; ou bien

une lueur éclate, grandit et court comme un feu follet: ce sont les

herbes de la steppe qui brûlent.

A Pavlodar, sur l'Irtich, nous voyons la cheminée d'un steamer

dépasser la berge. Il vient prendre un chargement de sel grumeleux

dont on trouve des gisements dans le voisinage. Ici la végétation est

plus vigoureuse que dans les environs d'Omsk, les saules sont moins

rabougris, les peupliers plus élancés: c'est que nous avons remonté

vers le sud.

A partir de Pavlodar, la steppe est plus accidentée, et partant moins

monotone. En approchant de Sémipalatinsk, les contre-forts extrêmes de

l'Altaï se montrent à l'est.

Sémipalatinsk, sur les bords de l'Irtich, est la dernière ville ou

plutôt le dernier village de quelque importance que nous traversons

en Sibérie. Elle est la résidence d'un gouverneur. Cette ville est

construite au milieu des sables; on y voit nombre de Tatars et de

Kirghiz. Depuis Omsk, nous avons suivi la rive droite de l'Irtich; ici,

nous passons sur la rive gauche pour gagner le bassin du lac Balkach.

Quand nous passons au bac, des caravaniers attendent leur tour avec des

chameaux chargés. Une de ces bêtes s'abat en descendant la berge, et

les Kirghiz s'efforcent de le remettre sur pied, mais sans jurons, sans

un coup, tranquillement. Ces gens sont patients, peut-être parce qu'ils

ont du temps à perdre.

De Sémipalatinsk à Serguiopol, nous voyageons dans la plus désolée

des steppes: à part les stations postales, rien qui ait l'apparence

d'un hameau. Pas d'arbres, pas de champs cultivés. Nous faisons

quatre-vingts kilomètres sans voir d'autre oiseau qu'un tiercelet

malingre réduit à chasser les petits rongeurs. Cette région est fameuse

par ses bouranes[7] épouvantables. Des carcasses de chevaux et de

chameaux sont semées sur la route, des méguils de Kirghiz apparaissent

çà et là; tout parle de mort.

[Note 7: Tempête de neige.]

Nous sommes à l'extrémité est de la plaine où les Kirghiz mènent la

vie nomade; elle commence à l'Oural, elle a donc une largeur d'environ

mille lieues.

A la deuxième station après Sémipalatinsk, un convoi de condamnés

indigènes du Turkestan fait halte; ils ont les chaînes au pied, des

soldats les conduisent aux mines de Barnaoul. Les misérables préparent

eux-mêmes leur pitance dans une marmite; des femmes kirghiz leur font

l'aumône d'un peu de lait et de riz. Ils paraissent résignés à leur

sort.

A la station d'Atchikoul, située au bas de collines abritant un aoul,

nous rendons visite à des nomades, à nuit close. Ils sont trois près

d'un feu chétif de kisiak[8]. Deux d'entre eux coupent de la viande

de cheval séchée, en petits morceaux qu'ils jettent dans une marmite

remplie d'eau; un troisième alimente le feu avec des brindilles et de

l'herbe sèche qu'il brûle par petites poignées, parcimonieusement. Il

sait bien que le combustible est chose rare autant qu'indispensable

sous ce climat continental. Au reste, ils ont entassé des meules de

broussailles près de leur demeure, pour se chauffer pendant l'hiver.

Leur tente est placée à l'intérieur de petits murs en terre disposés

en carré, dans un coin. Ils hivernent à cette place. Les chevaux sont

au piquet, les vaches dorment sur le sol. Le chef de la tente nous

introduit chez lui. Il bat le briquet, allume des herbes au milieu

de l'aire; il souffle, la flamme jaillit, et à travers la fumée nous

distinguons à l'intérieur de la kibitka un veau, endormi près d'un

coffre, et, à côté, sous des peaux de mouton, nous entendons des

chuchotements. Ce sont les femmes que nous avons éveillées; elles se

communiquent sans doute leurs impressions. Elles n'osent se lever pour

nous mieux voir, leur époux et maître ne les ayant point invitées à

quitter leur place. Elles se contentent de nous regarder d'un œil en

soulevant leurs couvertures. Ces Kirghiz accablent de questions notre

domestique, qui est lui-même un Kirghiz. Le brave garçon qui nous

accompagne est très-content d'être coiffé d'un vieux chapeau de feutre

que je lui ai donné. Il a quitté son kolpak en peau de mouton pour une

coiffure qui jure avec le reste de son costume national et lui fait

une tête étrange et comique. Il donne à tâter à ses congénères ce

couvre-chef qui vient de loin, et ceux-ci expriment leur admiration par

des claquements de langue. Il nous faut sortir de nos poches tout ce

qu'elles peuvent contenir d'objets intéressants. La montre à remontoir

les surprend, mais captive moins leur attention que mon couteau, qui

coupe le fer, et la boussole dont l'aiguille se tourne toujours du

même côté. Ils comprennent tout de suite qu'elle indique le nord, et

ils tendent le bras vers la «petite étoile qui ne bouge pas». Ils nous

demandent un peu de sucre. Quand nous les quittons, le chef de la tente

nous tend la main et nous souhaite un heureux voyage.

[Note 8: Bouse séchée.]

Ces Kirghiz sont très-doux et très-affables, comme tous ceux de leur

race que nous rencontrerons plus tard. Toujours nous les avons trouvés

hospitaliers et accommodants, et ils sont plus honnêtes et plus mâles

que leurs voisins, les sédentaires de race iranienne.

Le 8 octobre, au pied du mont Tchingis, nous découvrons Serguiopol, la

première ville du Turkestan. Ville sur la carte, en réalité village de

piètre mine, dans une vallée triste et désolée. Une église blanche,

quelques maisonnettes aux toits saupoudrés de poussière, des huttes en

terre crépies de chaux, en tout de quoi abriter deux cents habitants,

et un baraquement pour les soldats: telle est Serguiopol. Ce qu'on

nous dit de son climat n'est point fait pour modifier notre première

impression. Pendant l'hiver, le froid serait terrible, et les bouranes

si violents que l'habitant doit rester calfeutré dans sa maison

quelquefois une semaine entière.

Dorénavant nous avancerons moins rapidement; les chemins sont

exécrables et les chevaux mauvais et rares. Beaucoup de nomades sont

réduits à monter sur des bœufs: ils les guident en tiraillant une

corde qui serre le mufle ou s'attache à une broche de bois passée dans

les narines.

Ayant dépassé la station de Djous, nous apercevons, à l'ouest, le lac

Balkach; nous voyons comme le golfe d'une mer avec une île au milieu;

ce paysage rappelle la sortie du port de Christiania. Comme les autres

lacs du pays, celui-ci se dessèche, et nous traversons péniblement les

sables que ses eaux recouvraient naguère. Il est probable qu'il fut en

communication avec cette traînée de petits lacs qu'on peut suivre à

l'est jusqu'au pied du Tian-Chan.

Des kibitkas, des troupeaux, des carcasses de chevaux et de chameaux

toutes blanches: c'est toujours la steppe. Nous marchons vers le sud.

A notre gauche pointent les sommets neigeux de l'Ala-Taou; le soleil

couchant illumine ses flancs abrupts, et les roches dénudées ont

une souplesse et des reflets de velours grenat. L'Ala-Taou forme un

fouillis de montagnes qui s'alignent, s'étagent et se confondent en

ondulations grandioses se perdant dans le ciel. Est-ce parce que nous

sommes bien las des dix mille kilomètres de plaine que nous courons

depuis Paris? Nous ne pouvons détacher nos yeux de cette chaîne de

montagnes, qui nous paraît ravissante.

La pensée nous vient qu'au delà commence la civilisation chinoise,

fille du lœss, vieille de milliers d'années, et des Dounganes, coiffés

du bonnet de feutre, nous annoncent que nous frisons la pointe du

triangle formidable ayant sa base sur le Pacifique, que le colosse

chinois couvre en Asie. Souhaitons à nous-mêmes et à nos descendants

que jamais la fantaisie ne lui prenne de s'armer pour la conquête, à

l'imitation des peuples de l'Europe.

Maintenant que nous sommes près des montagnes, les rivières desséchées

sont plus rares, les stations postales sont généralement bâties au

bord d'un filet d'eau bordé de peupliers ou de saules, qui arrose

quelques champs cultivés, et nous avons autant de petites oasis vertes

où reposer nos yeux fatigués de la blancheur de la steppe ensoleillée.

Après avoir passé la Lepsa et l'Ak-Sou, qui se réunissent au moment de

se déverser dans le Balkach, nous sommes dans un pays mieux arrosé,

plus fertile, avec des pâturages. On aperçoit des aouls, des méguils,

des chevaux paissant l'herbe en bandes nombreuses.

Au pied d'un contre-fort de l'Ala-Taou, qui barre le chemin de

Kopal, à côté d'un ruisseau d'eau limpide et fraîche, est la station

d'Abakoumoskoy.

Un bain pris à la clarté des étoiles avant le lever de l'aurore,

déjà paresseuse en ce mois d'octobre; la première pastèque du voyage

savourée aussi lentement qu'un sorbet, quand on a la gorge en feu et

comme une brûlure sur tout le corps, voilà plus qu'il n'en faut pour

garder le souvenir d'un coin très-insignifiant de la terre.

Grâce à la pastèque dont je me régale avant le coucher, grâce à la

certitude de pouvoir me plonger dans l'eau froide à mon réveil,

j'ai trouvé très-poétique, à Abakoumoskoy, de m'endormir--comme

d'habitude--calfeutré dans le tarantasse qu'ébranlait le vent de la

nuit; j'ai trouvé très-poétique de tendre l'oreille au bruit des aouls

épars dans la steppe d'où nous arrivait le cri enroué d'un chameau,

la plainte d'un veau ou l'agaçant et rauque aboiement des chiens à

poil long et fin museau, rêvant de chasse. Et dans les intervalles de

silence, l'eau du ruisseau rabotant les cailloux me ravissait comme un

doux gazouillement. A quoi tient la tournure du jugement que porte un

voyageur sur les choses et sur les hommes! Plus qu'aucun autre, il

doit être en défiance vis-à-vis de lui-même pendant qu'il observe, de

façon à ôter le plus possible de sa valeur à l'«équation personnelle»

de MM. les astronomes.

Par une matinée fraîche et lumineuse, nous nous engageons dans la

montagne. La route est encaissée; elle monte la pente que descend

gaiement un mince ruisseau qui bondit ainsi qu'un enfant turbulent.

Assez large pour deux voitures, elle serpente entre les roches, se

dérobe à droite, à gauche, ne nous laissant voir que les deux cents

prochains mètres à courir: comme un lézard se faufile dans une crevasse

et ne montre que la queue à celui qui le poursuit. Pour soulager nos

chevaux essoufflés, nous quittons la voiture et laissons le yemtchik

prendre les devants. L'écho répercute les claquements de leur fouet

et leurs cris qui s'éloignent. Nous ne tardons pas à nous apercevoir

que nos jambes sont percluses par l'usage constant de la voiture,

et la montée, qui eût été autrefois une promenade agréable, est une

ascension fatigante. Nous nous traînons tant bien que mal, comme les

chameaux que nous joignons à mi-chemin. Ces bêtes n'ont point le pied

grimpeur; la montagne est le «plancher des vaches» de ces navigateurs

du désert, et ils n'y sont point à l'aise. Ils trébuchent fréquemment

contre les pierres, et, encolérés par les obstacles qu'ils trouvent

à chaque pas, ils finissent par s'arrêter, et, les jambes écartées,

s'obstinent à rester là. Les chameliers leur tenaillent le nez, les

infortunés portefaix bavent et pleurent de douleur, puis se décident

à suivre le vieux Kirghiz à barbe blanche qui marche en tête, monté

sur un bœuf noir. Le vieillard tire le premier chameau par une longe,

s'arrête chaque fois qu'un des suivants fait halte, attend patiemment,

et, entre temps, comme nous-mêmes, va boire à mains pleines l'eau

claire qui coule d'en haut. Il nous regarde d'un œil stupéfait quand

nous examinons les schistes violets et les filons de quartz très-blanc

qui brillent dans les roches.

Au sommet de la passe, à l'issue du couloir où nous étions enfermés,

d'une plate-forme naturelle de granit en plein soleil, nous avons le

contraste de la steppe infinie et nue devant nous, et des plateaux

verdoyants à notre droite où les nomades ont semé leurs tentes,

taupinières infimes en bas des pics de l'Ala-Taou.

La descente dans la direction de Kopal est très-rapide.

Kopal est une ville d'environ quatre mille habitants. Avec ses maisons

de style russe bien alignées, un jardinet au tournant d'une rue, elle

nous semble un séjour délicieux, en comparaison de Serguiopol. Kopal,

d'abord poste cosaque, est devenu un petit centre de commerce, grâce à

sa position sur la route de Tachkent et de Vernoié à la Sibérie.

Nous quittons Kopal par la pluie; la grêle tombe ensuite, puis la

neige. Nous traversons des plateaux souvent coupés de rivières qu'on

passe à gué ou sur un pont, quelquefois à côté du pont, par précaution.

La température baisse brusquement; en vingt-quatre heures nous passons

de vingt-cinq degrés de chaud à trois degrés, de froid. Un vent glacial

souffle du sud-ouest. A Altyn-Imel, poste de guerre russe sur la route

de Chine, nous sommes très-heureux de nous chauffer, et au lieu de

passer la nuit dans notre voiture, nous nous réfugions près d'officiers

russes qui nous offrent gracieusement une place à portée d'un poêle qui

ronfle. Des troupes sont assemblées à cet endroit en prévision d'une

guerre avec la Chine, à propos de la province de Kouldja.

La route devient plus animée. Notre Kirghiz de Sibérie rit de bon cœur

en voyant les premiers Sartes coiffés du turban, montés sur des ânes,

et il ne ménage point les plaisanteries à ceux qui conduisent leur

arba[9], assis sur le cheval, un pied appuyé sur chaque limon.

[Note 9: Voiture en bois à deux roues très-élevées.]

Après Tchingil nous sommes sur les rives de l'Ili, précisément au

moment du passage des perdrix de montagne. Leurs nuées filent au-dessus

de nos têtes. Je n'ose dire le chiffre approximatif des perdrix qui

passent durant trois heures; il paraîtrait certainement exagéré à nos

chasseurs de France qui s'estiment heureux d'en apercevoir une centaine

dans une journée.

En passant l'Ili, notre voiture est placée sur le bac à côté de celle

d'un vieux Juif de Turkestan, qui écorche le russe et sait les quatre

mots suivants de notre langue: «Français, bien, bonjour, monsieur.»

Il a rapporté ce vocabulaire d'un voyage à Jérusalem. Il est allé à

Port-Saïd, à Alexandrie, à Aden, à Arkhangel.

Par la steppe, puis des champs cultivés, nous arrivons à Vernoié,

capitale de la province des Sept-Rivières. Une allée de peupliers

conduit à cette ville, couchée au pied de l'Ala-Taou transilien, que

couronnent des forêts de sapins.

Vernoié, qui était en 1853 un poste cosaque, compte, nous dit-on, vingt

mille habitants.

Elle est percée de belles rues larges, plantées d'arbres comme nos

boulevards, arrosée par des ruisseaux d'eau courante. La population

est mélangée: on y trouve des Sartes, des Tatares, des Kachgariens,

des Kalmouks qu'on voit passer à cheval, une longue tresse de cheveux

leur battant le dos. Ils habitent la vallée de l'Ili depuis leur grand

exode de l'année 1771; quelques-uns de leurs frères sont encore sur le

Volga.

Près de Vernoié est l'emplacement d'une ville disparue[10] qu'on dit

avoir été Almaltik, visitée par les voyageurs chinois du moyen âge, qui

la virent dans sa splendeur.

[Note 10: Au nord de la Ferghana étaient autrefois des villes comme

Almalik et Almaty, et Yangui, qui dans les livres est appelé Tharar

Kend; de nos jours, depuis les Mongols et les Ouzbeks, elles sont

ruinées. (BÉBER, éd. Ilminsky, page 1.)]

De Vernoié nous longeons les montagnes par une steppe où de grands

aigles noirs abondent. Chemin faisant, nous en tuons deux d'une belle

envergure; à la porte d'une tente kirghiz, un de ces oiseaux, dressé à

la chasse, est attaché à un piquet, la tête encapuchonnée. Nous voyons

des loups traverser la route; l'un d'eux, à cent mètres de nous, gratte

tranquillement le sol pour prendre un mulot dans son trou. Le pays est

infesté de ces fauves; on les trouve également dans la montagne, où ils

sont en compagnie du lynx, de la panthère, de l'once, de l'ours.

C'est de Koudaï, perchée sur un contre-fort de l'Ala-Taou, que nous

apercevons pour la première fois la chaîne des monts Alexandre. Ils

vont de l'est à l'ouest. Les premières neiges leur ont déjà mis une

large collerette blanche. Ayant descendu à toute vitesse une pente si

roide que les roues semblent glisser, nous sommes ensuite ballotés par

de mauvais chevaux, dans de mauvais chemins, jusqu'au Tchou, qui roule

une eau claire à travers des jungles touffues. Elles sont le repaire

des sangliers et des tigres comme celles de la Lepsa et du lac Balkach.

Près du Tchou, beaucoup d'aouls et de nombreux troupeaux.

Au delà du Tchou, au point où la route bifurque à l'est vers le

splendide lac Issik-Koul, à l'ouest vers Aoulié-Ata, nous voyons

Pichpek, ancien fortin kokandais, maintenant un joli village d'un riant

aspect, avec des maisons entourées de peupliers et de saules.

Entre Pichpek et la station d'Ak-Sou, nous voyons un bolide filer de

l'est à l'ouest. La boule de feu s'abat sur une montagne voisine,

bondit sur les roches, trace des trajectoires éblouissantes et

disparaît dans une gorge.

A notre gauche s'allongent toujours les monts Alexandre, où naissent

les rivières qui alimentent les aryks[11] de la plaine. Beaucoup

d'aouls et de méguils; les méguils sont les plus grands que nous ayons

vus jusqu'à ce jour; ils disent la richesse des morts et partant du

pays, prouvent que l'eau ne manque point.

[Note 11: Canaux d'irrigation.]

En Asie centrale(#74841) · 第 1 / 21 段