«Ces deux états, l'un de _pure matière_, l'autre de _pur esprit_, sont
aussi étrangers l'un que l'autre à la nature humaine, formée de leur
concours et non de leur exclusion.
«Aussi, ne pouvons-nous les concevoir séparés, que par une violence
faite à la nature des choses, que par l'abstraction, tout
artificielle, de l'esprit du sein de la matière qui le supporte; que
par une séparation fictive de la matière d'avec l'esprit qui la
vivifie.
«Et c'est cette violence faite à la nature des choses, à la nature
bi-substantielle de l'homme et de tous les êtres de notre univers, qui
a causé l'erreur, également déplorable, du matérialisme, qui confond
la vie avec son support, et du mysticisme, qui prétend se passer de ce
support, et qui s'égare dans les fictions de l'esprit pur.
«Le matérialisme, en effet, n'est arrivé à cette conception de matière
pure que par l'abstraction, c'est-à-dire par la séparation graduelle
de toutes les qualités ou propriétés qu'on observe aux divers degrés
de l'échelle des êtres. Il a dépouillé, en idée, la substance
sensible, de toutes les vertus que la substance supérieure ou
vivifiante lui avait communiquées: de la sensibilité et de la
contractilité de l'animal, des qualités végétatives, des propriétés
chimiques et de la plupart des propriétés physiques des minéraux; et
nous a dit ensuite de cette substance inférieure, réduite à
l'_étendue_ et à l'_inertie_: voilà la matière dans son état primitif.
«Le matérialisme ne s'est pas aperçu qu'il donnait ainsi lui-même et
la preuve indirecte de son insuffisance à expliquer les phénomènes de
la vie, par la matière, c'est-à-dire par la substance réduite aux deux
seules propriétés de l'étendue et de l'inertie; et la preuve directe
de la nécessité et de la réalité d'une autre substance: car comment
l'étendue et l'inertie, combinées de toutes les façons,
pourraient-elles engendrer ce qui est contraire à leur nature?
l'étendue: l'unité indivisible de la pensée? l'inertie: les activités
vitales de toute sorte?
«L'inertie, d'ailleurs, n'est pas une propriété, mais la négation de
toute propriété; c'est l'état où l'auteur de la Genèse se représente
la terre avant la vivification par l'esprit créateur: _Terra autem
erat inanis et vacua._
«Mais, pour passer de cet état d'inertie à l'état opposé qui se
définit par des propriétés, il a fallu nécessairement que les vertus
dont la matière était dénuée par elle-même lui fussent communiquées.
Je ne cherche en ce moment ni par qui, ni par quoi, ni comment; je
saisis au passage le fait irrécusable de la dualité, là où était la
simplicité; je constate le flagrant délit des vertus au sein même de
l'incapacité de toute vertu; par conséquent, l'intervention d'un
supérieur dans le sein même de l'inférieur, et je dis, avec l'autorité
de l'évidence: Les propriétés ultérieures de la matière sur
lesquelles vous vous appuyez pour repousser tout principe étranger à
la matière, sont la chose même que vous niez, sont les manifestations
logiques de ce principe même que vous essayez vainement de dissimuler,
d'absorber dans la matière, croyant par là vous éviter de le
reconnaître.
«Et c'est vous-même qui, en défaisant par abstraction et pièce à pièce
l'oeuvre de la vie, en dépouillant la matière des propriétés qu'elle
n'a pu se donner elle-même, c'est vous-même qui faites la preuve, par
analyse, de l'intervention nécessaire et progressive d'un agent de la
vie.
«Ramenons donc tous les êtres et tous les phénomènes de la vie, de ces
abstractions matérialistes et mystiques, aussi fausses l'une que
l'autre, à leur véritable nature, formée du concours de deux
substances.
«Je sens profondément et sûrement que ces deux termes sont partout au
fond de la vie; car la vie est partout, toujours, proportionnelle à
leur union. Mais, avouables, évidents l'un et l'autre au sens intime,
dans le fait substantiel de leur _être_, ils sont aussi
insaisissables, aussi indéfinissables l'un que l'autre, dans leur
état primitif ou essentiel; tellement que nous ne savons les définir
que par opposition l'un à l'autre: La matière, disons-nous, est
l'opposé de l'esprit, l'esprit est l'opposé de la matière.
«Pour moi, l'essence saisissable de leurs caractères relatifs est là:
que l'un est supérieur à l'autre et, par conséquent, prédestiné sur
l'autre.
«Ce _quod divinum_ qui s'ajoute progressivement à la matière inerte,
qui est la substance même des propriétés progressives qu'elle
manifeste aux divers degrés de l'échelle, cette substance _supérieure_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Mais si ces principes (âme et matière, vie et mort) sont divers, me
dites-vous, où est dans l'organisme vivant le siége organique de la
vie?»