Depuis la base des piliers jusqu'à la cime de cinq cents pieds de la
coupole, abîme de vide, les murailles élèvent avec elles jusqu'au
faîte le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, figures,
peintures, mosaïques, balustrades de marbres précieux, symbole du
crucifié, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le reçoivent dans
son éternité. J'ai eu la curiosité de monter aux trois sommets de
Saint-Pierre à Rome. Le premier, celui qui règne au-dessus du niveau
des murailles avant la naissance de la voûte de la coupole, présente
l'aspect d'une ville immense où les ouvriers voués à la conservation
de l'édifice habitent à deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau
de la place avec leurs familles et les instruments de leurs métiers.
Leurs maisons disparaissent derrière les balustrades et l'ombre de
cette montagne de pierre qui prend racine à leur pied, sans pour cela
leur cacher le soleil.
On se repose un moment à cette hauteur, avant de tenter l'ascension du
dôme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forcé de se courber et
de grimper entre deux voûtes parallèles, l'une extérieure, l'autre
intérieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais
qui a été adopté comme une nécessité de l'art dans plusieurs autres
voûtes à cathédrale, soit pour consolider la construction de ces dômes
portant sur eux-mêmes, soit pour rectifier à l'oeil du spectateur les
lignes harmonieuses de leurs dômes aériens. C'est ainsi que l'insecte
ramperait entre l'arbre et l'écorce. De temps en temps des fenêtres,
inaperçues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces demi-ténèbres
intérieures. On en sort enfin à la hauteur de la moitié de la coupole,
et l'on entre en frissonnant dans le dôme lui-même. Une galerie
étroite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant vos
mains crispées sur le parapet et la galerie. Les fidèles qu'on
aperçoit d'en bas sur le pavé du temple paraissent des fourmis
rampantes sur un morceau de marbre. On rentre épouvanté dans la
calotte double du dôme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la
lumière du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome
avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forêts, ses déserts, tremble
sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se résumant de
cette élévation et en heurtant ses ailes contre cet écueil isolé des
cieux, résonne comme un tonnerre et semble prêt à enlever comme une
feuille morte le dôme colossal qui tremble sous vos pieds. Une seule
pierre, déplacée dans ces carrières de pierres superposées étage à
étage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en poussière
impalpable dans la poudre et la ruine. Vous pâlissez de la seule
pensée; cependant la volonté triomphe de la terreur, il vous reste à
gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper autour du
dernier petit globe, bouton de la grande coupole, et pour embrasser
les bras de la croix de fer de 25 pieds qui couronne le tout. Je
renonce à décrire le bruit du vent dans l'intérieur de cette oreille
de bronze dont les moindres haleines de l'air frappent le tympan (que
serait-ce dans la tempête?). N'importe! reprenons force et marchons
toujours. Une échelle de fer aux échelons tremblants sort du dernier
sommet et vous porte au tronc de la croix, que vous embrassez
convulsivement comme un brin de mousse embrasse une aiguille d'un
chêne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide
ondoyant à cinq cents pieds au-dessous de vous!
Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la première et la dernière
pierre à ce monument de la plus grande pensée du _Cosmos_?