XXI

«On peut se faire une idée de l'aspect des basses terres en se

représentant une végétation de serre chaude qui s'étendrait sur une

vaste surface marécageuse, des palmiers mêlés à de grands arbres

exotiques semblables à nos chênes et à nos ormes, couverts de plantes

grimpantes et parasites, un sol encombré de troncs déracinés et

pourris, de branches, de feuilles; le tout illuminé par les rayons

ardents d'un soleil vertical et saturé d'humidité.

«Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les

grandes régions de la forêt vierge que la géographie mesure et qui

s'étendent sans interruption à des centaines de milles dans tous les

sens. Le pays se relève et s'accidente; les plantes aquatiques aux

longues et larges feuilles disparaissent; il y a moins de taillis et

les arbres sont moins rapprochés. Généralement ces arbres sont moins

remarquables par l'épaisseur du tronc que par la grande et uniforme

hauteur à laquelle ils s'élancent avant d'avoir une seule branche. On

rencontre çà et là un véritable géant. Il ne peut pousser dans un

espace donné qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le

domaine, et aux abords duquel on n'aperçoit que des individus d'une

dimension beaucoup plus modeste. Le fût a pour l'ordinaire de vingt à

vingt-cinq pieds de circonférence. Von Martius assure en avoir mesuré,

dans le district de Para, qui avaient de cinquante à soixante pieds

au bas du fût. Ces énormes colonnes végétales n'ont pas moins de cent

pieds de hauteur du sol à la branche la plus basse. On peut estimer la

hauteur totale, stipe et cime, à cent quatre-vingts ou deux cents

pieds, et chacun de ces géants élève sa tiare de feuillage au-dessus

des autres arbres de la forêt, comme une cathédrale fait de son dôme

au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacés perchés dans les

couronnes, sont parfaitement à l'abri des atteintes d'un fusil de

chasse.

«Ce qui achève de donner à ces arbres un aspect original, ce sont des

projections en forme de contre-forts qui croissent tout autour du bas

du stipe. Les vides compris entre les contre-forts, qui sont

généralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses

que l'on peut comparer aux stalles d'une écurie; quelques-unes sont

assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilité

de cette disposition saute aussi vite aux yeux que celle des

arcs-boutants de maçonnerie destinés à soutenir une haute muraille.

Elle n'est point particulière à telle ou telle espèce, mais commune à

la plupart des grands troncs. On se rend fort bien compte de la

nature de ces soutiens et de leur façon de croître, quand on examine

une série de jeunes sujets d'âges différents. On voit alors que ce

sont les racines qui sont sorties de terre sur tout le périmètre de la

base et qui ont monté peu à peu, à mesure que la hauteur croissante de

l'arbre exigeait un point d'appui plus solide. Elles sont visiblement

destinées à soutenir la masse du tronc et de la couronne dans ces bois

enchevêtrés, et elles affectent une forme pivotante, parce qu'il leur

serait difficile de s'étendre dans un plan horizontal, à cause de la

multitude de plantes qui leur disputent le sol.

«Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des

tiges grimpantes. Ce sont les racines aériennes des épiphytes

(aroïdées), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent

fort bien d'emprunter leur nourriture à la terre et sont comme une

seconde forêt par-dessus la première, qui s'attachent à demeure aux

plus fortes et aux plus hautes mères branches, et retombent droit

comme un fil à sonde, tantôt isolément, tantôt en paquets, s'arrêtant

ici à moitié chemin du sol, finissant ailleurs par y toucher et par y

enfoncer leurs radicules.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 106 / 140 题