Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille
incessamment.
Le premier objet de cette pensée, partout, chez tous les peuples plus
ou moins policés, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pensée est
infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pensée, infinie elle-même
dans son objet. Elle s'y enchaîne comme l'effet à la cause, sans repos
jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa paix dans sa foi: EXISTENCE de son
âme. Elle scrute la nature sous sa double forme matérielle et morale.
Elle invoque, elle supplie, elle se consume de désir, elle brûle de
volonté, puis elle se dit pour dernier mot: MYSTÈRE! Et elle s'endort
dans ce mot humain, seule explication de la divine énigme.
Cependant, ne pouvant pas en découvrir l'essence, la substance, la
nature incompréhensible de son ouvrage, elle contemple de nouveau
l'univers et elle le voit sous ses deux formes: MATIÈRE et ESPRIT.
Sous la forme _matière_, cette oeuvre est très-grande et assez belle
pour que ses investigateurs lui aient donné à faux le nom de
_science_. Faux nom, puisqu'en réalité nous ne savons que ce que nous
comprenons, et que, même dans l'ordre matériel, l'homme ne comprend
absolument rien.--Donc il ne sait rien.--Rien que des mots qui n'ont
aucune signification, sauf des significations matérielles.
Tant que l'intelligence ne remonte pas à son principe et n'essaye pas
de se rendre compte des mondes, ou qu'elle ne s'incline pas avec
confiance devant le mystère évidemment voilé de la création, rien
n'existe en effet qu'une sombre énigme, et le mot _science_ est une
dérision de notre superbe ignorance. Lisez les trois volumes de M. de
Humboldt, et demandez-vous de bonne foi ce que vous savez de plus
qu'avant de les avoir lus.
Vous aurez mis dans votre tête beaucoup de mots, beaucoup de nombres,
mais pas une idée; vous aurez appris que la mécanique céleste
consiste dans la supposition des globes circulant appelés planètes,
les uns brillants de leur propre lumière, les autres reflétant la
lumière d'astres par eux-mêmes lumineux; qu'au-delà de ces soleils
immenses, si nous les comparons à notre petitesse, il se cache au fond
d'un éther sans fond et sans bornes des milliers d'autres soleils
gouvernant par leur mouvement d'autres systèmes, d'autres planètes;
que plus loin encore on aperçoit, sans savoir ce que c'est, des voies
lactées, vaste épanchement d'étoiles répandues dans cet éther et que
le télescope arrive à distinguer par leur noyau solide et distinct de
cette lumière diffuse avec laquelle on les confondait; que plus loin
encore on aperçoit les _nébuleuses_, magasin flottant de matières
enflammées qui germent dans l'éther pour éclore un jour en soleils;
que plus loin encore, et à des distances que le calcul se refuse à
calculer, quelques soleils invisibles, auprès desquels le nôtre est un
atome qui brûle un certain nombre de siècles, minutes à l'horloge des
cieux, repoussent ou attirent d'autres systèmes étoilés, jusqu'à ce
qu'ils les consument dans un cataclysme du ciel.
Mais cela ne vous dit rien que l'immensité d'espace, et l'immensité de
durée, et l'immensité de matière rayonnant des oeuvres du grand
inconnu!
Qu'en concluez-vous?
Qu'en ajoutant un poids de plus à ces milliers de poids, à ces
univers, on arriverait à les former comme à les comprendre?
Une année ou un jour de plus ajouté et surajouté à leur durée
formerait leur durée éternelle, car l'éternité n'est qu'un jour
éternellement ajouté à un jour.
Quant à leurs mouvements, on cherche en vain dans la rotation de la
matière la loi qui les chasse ou les rappelle; tous les Newton et tous
les Laplace de l'univers ne découvriront pas hors de la volonté d'un
premier moteur divin la loi de leur circulation. Or, comme le _Cosmos_
n'en dit rien, évidemment la science ne sait rien des causes et
n'écrit qu'un procès-verbal de la terre et des cieux:--donc rien! donc
néant de la prétendue science!--Vous regarderez éternellement tourner
la toupie flamboyante des mondes; que si le doigt qui la lance et
l'impulsion qui la continue disparaît, vous serez ébloui, mais non
instruit. En toutes choses, celui qui ne sait pas la cause et la fin
d'une oeuvre, ne sait rien!
Telle est la science de M. de Humboldt: rien encore!
_Tout_ ou _rien_, voilà l'énigme du Cosmos!
Vous ne voulez pas voir le _tout_ (Dieu):
Donc vous ne voyez que néant, noyé dans un océan de mots!
Une telle science vaut-elle qu'on s'en occupe?