XIII

Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille

incessamment.

Le premier objet de cette pensée, partout, chez tous les peuples plus

ou moins policés, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pensée est

infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pensée, infinie elle-même

dans son objet. Elle s'y enchaîne comme l'effet à la cause, sans repos

jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa paix dans sa foi: EXISTENCE de son

âme. Elle scrute la nature sous sa double forme matérielle et morale.

Elle invoque, elle supplie, elle se consume de désir, elle brûle de

volonté, puis elle se dit pour dernier mot: MYSTÈRE! Et elle s'endort

dans ce mot humain, seule explication de la divine énigme.

Cependant, ne pouvant pas en découvrir l'essence, la substance, la

nature incompréhensible de son ouvrage, elle contemple de nouveau

l'univers et elle le voit sous ses deux formes: MATIÈRE et ESPRIT.

Sous la forme _matière_, cette oeuvre est très-grande et assez belle

pour que ses investigateurs lui aient donné à faux le nom de

_science_. Faux nom, puisqu'en réalité nous ne savons que ce que nous

comprenons, et que, même dans l'ordre matériel, l'homme ne comprend

absolument rien.--Donc il ne sait rien.--Rien que des mots qui n'ont

aucune signification, sauf des significations matérielles.

Tant que l'intelligence ne remonte pas à son principe et n'essaye pas

de se rendre compte des mondes, ou qu'elle ne s'incline pas avec

confiance devant le mystère évidemment voilé de la création, rien

n'existe en effet qu'une sombre énigme, et le mot _science_ est une

dérision de notre superbe ignorance. Lisez les trois volumes de M. de

Humboldt, et demandez-vous de bonne foi ce que vous savez de plus

qu'avant de les avoir lus.

Vous aurez mis dans votre tête beaucoup de mots, beaucoup de nombres,

mais pas une idée; vous aurez appris que la mécanique céleste

consiste dans la supposition des globes circulant appelés planètes,

les uns brillants de leur propre lumière, les autres reflétant la

lumière d'astres par eux-mêmes lumineux; qu'au-delà de ces soleils

immenses, si nous les comparons à notre petitesse, il se cache au fond

d'un éther sans fond et sans bornes des milliers d'autres soleils

gouvernant par leur mouvement d'autres systèmes, d'autres planètes;

que plus loin encore on aperçoit, sans savoir ce que c'est, des voies

lactées, vaste épanchement d'étoiles répandues dans cet éther et que

le télescope arrive à distinguer par leur noyau solide et distinct de

cette lumière diffuse avec laquelle on les confondait; que plus loin

encore on aperçoit les _nébuleuses_, magasin flottant de matières

enflammées qui germent dans l'éther pour éclore un jour en soleils;

que plus loin encore, et à des distances que le calcul se refuse à

calculer, quelques soleils invisibles, auprès desquels le nôtre est un

atome qui brûle un certain nombre de siècles, minutes à l'horloge des

cieux, repoussent ou attirent d'autres systèmes étoilés, jusqu'à ce

qu'ils les consument dans un cataclysme du ciel.

Mais cela ne vous dit rien que l'immensité d'espace, et l'immensité de

durée, et l'immensité de matière rayonnant des oeuvres du grand

inconnu!

Qu'en concluez-vous?

Qu'en ajoutant un poids de plus à ces milliers de poids, à ces

univers, on arriverait à les former comme à les comprendre?

Une année ou un jour de plus ajouté et surajouté à leur durée

formerait leur durée éternelle, car l'éternité n'est qu'un jour

éternellement ajouté à un jour.

Quant à leurs mouvements, on cherche en vain dans la rotation de la

matière la loi qui les chasse ou les rappelle; tous les Newton et tous

les Laplace de l'univers ne découvriront pas hors de la volonté d'un

premier moteur divin la loi de leur circulation. Or, comme le _Cosmos_

n'en dit rien, évidemment la science ne sait rien des causes et

n'écrit qu'un procès-verbal de la terre et des cieux:--donc rien! donc

néant de la prétendue science!--Vous regarderez éternellement tourner

la toupie flamboyante des mondes; que si le doigt qui la lance et

l'impulsion qui la continue disparaît, vous serez ébloui, mais non

instruit. En toutes choses, celui qui ne sait pas la cause et la fin

d'une oeuvre, ne sait rien!

Telle est la science de M. de Humboldt: rien encore!

_Tout_ ou _rien_, voilà l'énigme du Cosmos!

Vous ne voulez pas voir le _tout_ (Dieu):

Donc vous ne voyez que néant, noyé dans un océan de mots!

Une telle science vaut-elle qu'on s'en occupe?

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 97 / 140 题