Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la
littérature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette
grande manière de contempler la nature, qui fut, à une époque si
reculée, un trait distinctif de la race sémitique. Je rappellerai à ce
sujet la description pittoresque de la vie des Bédouins au désert par
le grammairien Asmai, qui a rattaché ce tableau au nom célèbre
d'Antar, et l'a réuni dans un grand ouvrage avec d'autres légendes
chevaleresques antérieures au mahométisme. Le héros de cette nouvelle
romantique est le même Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori
Scheddad et d'une esclave noire, dont les vers sont au nombre des
poëmes couronnés, suspendus dans la Kaaba (Moallakât). Le savant
traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé l'attention sur
les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les vers
d'Antar. Asmai fait voyager le fils du désert à Constantinople; c'est
pour lui une occasion d'opposer d'une manière pittoresque la
civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs,
dans les plus anciennes poésies des Arabes, la description du sol
n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas là de quoi s'étonner, si
l'on songe, ainsi que l'a remarqué un orientaliste très-versé dans
cette littérature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des
poëtes arabes est le récit des faits d'armes, l'éloge de l'hospitalité
et la fidélité dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais
Milton, dans sa description d'Éden; chez les Français, Rousseau,
Buffon, Bernardin de Saint-Pierre; enfin Chateaubriand, que M. de
Humboldt appelle son ami. M. de Humboldt est, comme moi, fanatique de
_Paul et Virginie_.
Voici comment il en parle:
«Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrêterons avec
plaisir sur la création qui a valu à Bernardin de Saint-Pierre la
meilleure partie de sa gloire. Le livre de _Paul et Virginie_, dont on
aurait peine à trouver le pendant dans une autre littérature, est
simplement le tableau d'une île située dans la mer des tropiques, où,
tantôt à couvert sous un ciel clément, tantôt menacées par la lutte
des éléments en fureur, deux figures gracieuses se détachent du milieu
des plantes qui couvrent le sol de la forêt, comme d'un riche tapis de
fleurs. Dans ce livre, ainsi que dans la _Chaumière indienne_, et même
dans les _Études de la nature_, déparées malheureusement par des
théories aventureuses et par de graves erreurs de physique, l'aspect
de la mer, les nuages qui s'amoncellent, le vent qui murmure à travers
les buissons de bambous, les hauts palmiers qui courbent leurs têtes,
sont décrits avec une vérité inimitable. _Paul et Virginie_ m'a
accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre;
je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon et mon ami M.
Bonpland. Que l'on veuille bien me pardonner ce rappel d'impressions
toutes personnelles. Là, tandis que le ciel du Midi brillait de son
pur éclat, ou que par un temps de pluie, sur les rives de l'Orénoque,
la foudre en grondant illuminait la forêt, nous avons été pénétrés
tous deux de l'admirable vérité avec laquelle se trouve représentée,
en si peu de pages, la puissante nature des tropiques, dans tous ses
traits originaux. Le même soin des détails, sans que l'impression de
l'ensemble en soit jamais troublée, sans que jamais la libre
imagination du poëte se lasse d'animer la matière qu'il met en oeuvre,
caractérise l'auteur d'_Atala_, de _René_, des _Martyrs_ et des
Voyages en Grèce et en Palestine. Dans ces créations, sont rassemblés
et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le
paysage peut offrir sous les latitudes les plus opposées.»