LITTÉRATURE DE L'ALLEMAGNE.

I

Humboldt vécut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, où ses forces

commencent à défaillir. Un de ses disciples de Berlin, témoin de sa

longue défaillance, nous y fait assister. «Nous remarquions, dit-il,

cependant, en 1858, que la force et la résistance physique diminuaient

visiblement, que ce corps si remarquablement privilégié devenait

infirme, de sorte qu'il ne pouvait plus obéir à la juvénilité de

l'esprit et suivre ses impulsions. Nous apprîmes directement et

indirectement que l'esprit avait un secret pressentiment qu'il allait

bientôt abandonner ce corps épuisé de fatigue et qu'il l'abandonnerait,

plein de confiance, à sa vieille amie la Nature. Souvent ce vieillard,

autrefois énergique, brillant et laborieux, se laissa aller à de

sérieuses contemplations qui prirent chez lui la douceur d'émouvantes

sensations. On connaît l'anecdote recueillie partout avec une muette

sympathie et qui date de l'automne de 1858. Il revenait un jour d'un

cercle d'amis et trouva son vieil oiseau favori blotti dans sa cage avec

les plumes gonflées et le regardant tristement; Humboldt lui adressa ces

mélancoliques paroles: «Quel est celui de nous deux qui le premier

fermera les yeux à jamais?» La tristesse de ces paroles doit avoir été

bien expressive, puisque son vieux valet de chambre Seiffert, effrayé

dans son affection, s'empressa de détourner de semblables pensées.

Encore, à la mort de Bonpland, Humboldt s'était considéré comme un ami

qui prend congé pour un temps très-court de son compagnon, et l'on

raconte de lui des conversations qu'il tint dans de petites réunions

d'amis, où il désignait, avec une sorte de pressentiment prophétique,

l'année 1859 comme devant être la dernière de sa vie. Trois signes

indiquaient déjà que ses forces physiques avaient rapidement décliné,

peut-être plus que son esprit ferme et soutenu par l'ardeur de l'étude

n'en avait lui-même conscience ou ne voulait se l'avouer. Un jour il

témoigna un ardent désir de repos, d'un entier éloignement du monde, au

déclin de sa vie. De quelle manière touchante il prévint encore, au

printemps de 1859, dans les journaux, le public de tous les continents

de s'abstenir désormais, au moment du déclin de ses jours, de ces

nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations à critiquer, à

conseiller, à recommander les choses les plus hétérogènes; enfin de ne

pas regarder sa maison comme un comptoir public d'adresses! Avec quel

serrement de coeur il dut voir qu'une correspondance obligée de plus de

2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps de se livrer à son

travail particulier! Lorsqu'un esprit aussi énergique, aussi dispos, ne

se plaint que de l'abaissement de cette activité à laquelle il a été

habitué pendant plus d'un demi-siècle et qui a progressé d'elle-même,

c'est qu'il doit sentir qu'il lui reste encore bien peu de temps.

«Un second phénomène qui provoquait nos muettes observations, ce fut

la forme et le contenu de ses dernières lettres; elles étaient plus

courtes, plus décousues, plus illisibles que jamais; les lignes

inclinées commençaient tout près du bord du papier, serrées les unes

contre les autres et formant un lien qui se dirigeait en bas vers sa

signature, comme si elles étaient une image de sa vie pleine

d'activité sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide, à son

illustre nom. Lui qui, lors des premières éditions de cette

biographie, les accueillit d'une façon si amicale, si chaleureuse, et

fit l'éloge répété du soin, de la fidélité, de la discrétion de formes

de l'ouvrage, exprime encore à l'auteur la plus grande satisfaction,

lorsqu'il apprit, au commencement de 1859, qu'une nouvelle édition, la

troisième, était sous presse; il nous fournit de nouvelles notices sur

Bonpland, nous exprima le voeu sincère que cette nouvelle édition fût

adoptée dans les États Argentins comme un souvenir de Bonpland, et

s'adressa, pour nous recommander à cet effet, à ses amis qui

résidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son écriture tremblante,

incertaine, surchargée de corrections, nous disait que peut-être nous

aurions bientôt à sceller d'une pierre solide et pesante la biographie

du vivant.

«Un troisième signe de forme inquiétante fut le grand épuisement et le

caractère de la maladie que de petits refroidissements produisaient en

lui. Déjà, au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'étaient

inquiétés de le voir alité pendant un accès de grippe, et plus tard,

lorsqu'il se releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il

nous écrivit, le 8 décembre 1858: «Je suis toujours très-désagréablement

grippé.» Et quand il se plaignait, il devait se sentir plus faible qu'il

ne le paraissait aux autres.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 68 / 140 题