II

Il y avait, vers la fin du dix-septième siècle, dans les environs de

Stettin, en Poméranie, une famille d'antique origine de ce nom qui

servait l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les

armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le dernier

rejeton de cette illustre lignée. Il fut nommé, à la fin de la guerre

de Sept ans, chambellan du grand Frédéric. C'était en 1765; il avait

vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de dragons.

Vers la fin de sa vie il désira se reposer dans un château plus près

de Berlin; il quitta ses terres de Poméranie et acheta le manoir

champêtre de Tégel, ancienne résidence de chasse de la maison royale

de Prusse, et il s'y établit avec la veuve du baron d'Holwede, qu'il

avait récemment épousée. Le vrai nom de Mme d'Holwede était Mlle de

Colomel, du nom d'une famille française de la Bourgogne réfugiée en

Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Les Colomel étaient

des gentilshommes verriers, qui transportèrent leur noblesse

industrielle en Prusse.

Georges de Humboldt en eut deux fils: l'aîné, que j'ai connu dans ma

première jeunesse, était Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre

de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit à Tégel, le 14 septembre

1769. Les deux frères passèrent leur heureuse enfance dans ce château.

Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit réédifier sous

la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres

tourelles, et qui conservait au manoir royal sa physionomie féodale.

Le prince de Prusse venait chaque année faire visite à la famille de

Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pères. Goethe en

immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades.

Une forêt de pins sauvages et ténébreux environne le château de Tégel,

et le sépare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins,

des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homère de l'Allemagne,

Goethe, y vint à pied pendant l'enfance des deux frères, et son

sourire caressant bénit leur avenir. Leur première éducation était

alors confiée à Campe, ancien aumônier du régiment de dragons de leur

père. Campe était devenu l'ami de la maison; c'était un homme d'élite,

très-capable et très-digne d'élever un savant et un homme d'État,

tels que furent Guillaume et Alexandre de Humboldt, deux frères éclos

du même nid, pour une double célébrité.

En 1789, Campe accompagna à Paris l'aîné de ses élèves, Guillaume de

Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la révolution

européenne qui allait modifier le monde. À son retour, il quitta le

château de Tégel, pour aller fonder à Hambourg l'institut

d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingué,

le remplaça, devint l'ami de la noble famille, et, après la dispersion

des deux frères, fut chargé par eux de gouverner leur terre de Tégel.

Les premiers maîtres de toutes les sciences les achevèrent à

l'université de Berlin. Guillaume, doué d'une sensibilité plus mûre,

dépassa son frère Alexandre, et le livre de _Werther_ par Goethe, qui

parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua à

Guillaume de Humboldt un sentiment comparable à ce que créa plus tard

parmi nous le roman de _Paul et Virginie_, par Bernardin de

Saint-Pierre, ou _René_, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il

y a des délices qui annoncent les grands hommes, et qui commencent le

festin de la vie, au lieu des ivresses qui ne viennent qu'après le

banquet: ce sont les meilleures. Guillaume était fait pour les

éprouver; son âme pleine de combustible était prête à l'incendie; la

première étincelle devait y allumer le feu des passions, et ces

passions devaient y laisser la cendre féconde d'une précoce sagesse.

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 48 / 140 题