C'était le 24 janvier 1824.
L'Église perdit son premier ministre, l'État son premier politique, la
papauté son premier ami; le même coup tua Pie VII et son ami. Il
n'avait plus rien à faire sur la terre: il s'était préparé à la mort
par un long testament pour une médiocre fortune. En voici les
principales dispositions. Un testament, c'est un homme!
«Au nom de la très-sainte Trinité, ce 1er jour du mois d'août de
l'année 1822;
«Moi, Hercule Consalvi, cardinal de la sainte Église romaine, diacre
de Sainte-Marie _ad Martyres_, après avoir fait mon testament plus
d'une fois, à diverses époques de ma vie, tant pour désigner mon
héritier, qu'afin de pourvoir aux besoins de mes serviteurs et
légataires, ainsi qu'à plusieurs affaires d'importance, considérant
que, vu la mort de mon bien-aimé frère André et celle d'autres
personnes qui m'étaient chères, vu encore le changement des
circonstances, mes dispositions précédentes ne peuvent plus subsister
dans la manière et la forme qu'elles ont, je me suis décidé à les
révoquer, à les annuler et à faire un nouveau testament avec les
changements opportuns. Me prévalant donc du privilége que je possède,
en qualité de cardinal de la sainte Église romaine, de pouvoir tester
sur simple feuille, profitant aussi de l'indult que Sa Sainteté le
pape Pie VII m'a communiqué par bref, maintenant que je suis sain
d'esprit et de corps, je fais mon dernier testament (à moins que je ne
me décide à le changer en un autre postérieur, dans le courant de la
vie qu'il plaira encore à Dieu de m'accorder), avec l'expresse
déclaration que toutes les autres feuilles de même date ou de date
postérieure au testament, écrites de ma main et signées par moi, et
contenant une disposition quelconque à exécuter après ma mort, font
partie intégrante de mon testament.
«Et d'abord je recommande humblement et chaleureusement mon âme au
Seigneur très-clément, en le priant, par les mérites de son divin Fils
Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'a racheté au prix immense de son
très-précieux sang, par l'intercession de la très-sainte Vierge Marie
et des Saints, mes patrons, de la conduire en un lieu de salut, et de
me pardonner dans sa miséricorde infinie mes très-graves péchés.
«Je veux qu'on fasse célébrer pour le repos de mon âme, dans le plus
bref espace de temps qu'il sera possible, deux mille messes, destinant
une aumône de cinq paoli pour chaque messe célébrée en présence de mon
corps, soit à la maison, soit à l'église, et de trois paoli pour
chacune des autres messes à célébrer à Saint-Laurent hors des murs, à
Saint-Grégoire et dans d'autres églises où se trouvent des autels
privilégiés avec indulgence spéciale, selon l'indication de mon
héritier.
«En expiation de mes péchés, je laisse à distribuer en aumônes la
somme de trois mille écus. Cette distribution sera faite avec la plus
grande sollicitude possible par mon héritier mentionné ci-dessous. Il
aura soin, avec l'aide de M. Jean Giorgi, mon trésorier, et Jean
Luelli, mon majordome, personnes qui me sont très-attachées, de
consulter les curés et de vérifier quels sont ceux qui ont vraiment
besoin de secours. Les pauvres de ma paroisse seront spécialement
préférés à tous les autres.
«Sa Sainteté Notre Seigneur le Pape le permettant, mes obsèques auront
lieu, avec la décence convenable, dans l'église Saint-Marcel au Corso,
où se trouve la sépulture de ma famille. Me souvenant de la promesse
que j'ai faite à mon bien-aimé frère André au lit de mort, lorsque,
dans les derniers moments de sa vie, il me demanda qu'en signe du
très-tendre amour qui nous avait unis dans la vie, nos corps fussent
unis dans la mort et renfermés dans le même sépulcre, je veux que si,
à ma mort, ce sépulcre ne se trouve pas déjà préparé par moi, mon
héritier en fasse faire un très-modeste, et qui contiendra le cercueil
de mon frère et le mien.»
Après avoir pourvu aux besoins de son âme, réglé sa sépulture et
spécifié avec une attention toute particulière les prières qu'il exige
pour son salut, le cardinal Consalvi détermine les legs qu'il accorde
à ses serviteurs. Aucun d'eux n'est oublié; ils trouvent tous dans la
gratitude de leur maître une aisance assurée pour le reste de leurs
jours. Il s'occupe du payement de ses dettes; puis, par un touchant
souvenir, le cardinal pense aux âmes des personnes qui lui furent
chères et qui le précédèrent dans la tombe, et il écrit:
«Dans ce feuillet, qui fait partie de mon testament, je laisse à
prendre sur mon héritage la somme nécessaire à la célébration de:
«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de ma mère, la
marquise Claudia Consalvi, née Carandini, à célébrer dans l'église de
Saint-Marcel au Corso, le 29 avril, jour anniversaire de sa mort, avec
l'aumône de trois paoli;
«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la princesse
Isabelle Ruspoli, née Justiniani, à célébrer dans l'église de
Saint-Laurent _in Lucina_, le 25 août, jour anniversaire de sa mort,
avec l'aumône de trois paoli;
«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse
de Ceri, Catherine Odescalchi, née Justiniani, à célébrer dans
l'église des Saints-Apôtres, le 24 novembre, jour anniversaire de sa
mort, avec l'aumône de trois paoli;
«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la marquise
Porzia Patrizi, à célébrer dans l'église de Sainte-Marie-Majeure,
le..... jour anniversaire de sa mort (puisse Dieu prolonger longtemps
ses jours!), avec l'aumône de trois paoli;
«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse
Constance Braschi, née Falconieri, à célébrer dans l'église de
Saint-Marcel au Corso, le 17 juin, jour anniversaire de sa mort, avec
l'aumône de trois paoli;
«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de D. Albert
Parisani, à célébrer dans l'église de Saint-Marcel au Corso, le 26
novembre, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli;
«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme du célèbre
maëstro Dominique Cimarosa, à dire dans l'église de la Rotonde, le 11
janvier, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli;
«Trente messes chaque année, pour le repos de l'âme de Philippe Monti,
mon domestique, à célébrer dans l'église de Sainte-Cécile _in
Transtevere_, le 1er mars, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône
de trois paoli.
«Désirant donner un soutenir à tous les membres de la secrétairerie
d'État, et ne pouvant disposer d'assez d'objets pour tant de
personnes, je me propose de laisser à chacun d'eux quelques ouvrages
de ma bibliothèque, qui leur seront remis (ainsi qu'à M. le comte
Celano) par mon héritier fiduciaire, d'après les instructions que je
lui en laisserai, dès que j'en aurai moi-même fait le choix.
«Ayant dans mon testament, écrit tout entier et de ma propre main et
daté de ce même jour, nommé et institué mon héritier fiduciaire Mgr
Alexandre Buttaoni, promoteur de la foi, avec charge de remettre en
temps et lieu l'héritage à mon héritier propriétaire, je déclare par
ce feuillet, qui fait partie de mon testament, ne rien posséder qui,
en vigueur du _motu proprio_ du 6 juillet de l'année 1816, ne soit
parfaitement libre de toute charge et de tout fidéicommis; et je
nomme, institue, déclare mon héritier universel de tous et chacun de
mes biens, crédits, droits, la Sacrée Congrégation de la Propagande de
la foi, à laquelle néanmoins j'interdis formellement et de la manière
la plus expresse, la détraction de la quatrième _Falcidia_, de quelque
manière et à quelque titre que ce soit.
«J'entends, je veux, je déclare que, tant que vivra un seul de mes
serviteurs gratifiés par mon testament, ou de ceux qui ont reçu un
legs annuel à vie, la Sacrée Congrégation ci-dessus nommée ne puisse
jouir (excepté de ce qui sera indiqué plus bas) de mon héritage, ni en
prendre en aucune manière l'administration, voulant que cette
administration soit laissée entière et libre aux mains de mon héritier
fiduciaire, Mgr Alexandre Buttaoni (ainsi qu'aux mains de celui ou de
ceux qui lui succéderont dans son administration). Non-seulement je
le dispense de faire un inventaire légal, mais, pour éviter les frais
voulus pour cela, je le lui défends; il suffit qu'il dresse une simple
liste des biens tant immeubles que meubles (quoique pourtant ces
derniers doivent être aliénés et convertis en espèces, pour satisfaire
aux charges indiquées au feuillet, lettre E, annexé à mon testament,
ou dans mon testament même), liste qui, vu la probité reconnue dudit
héritier fiduciaire, devra faire pleine foi.
«Afin que la susdite Congrégation de la Propagande commence dès ma
mort à ressentir quelque effet de mon héritage, je veux qu'à partir de
mon décès elle jouisse d'une somme annuelle de 600 écus, qui lui
seront payés par mon héritier fiduciaire, administrateur de mon
héritage, par échéance mensuelle ou tous les trois mois, si le manque
de fonds ne lui permettait pas d'effectuer les payements mensuels aux
serviteurs légataires et d'acquitter les 50 écus par mois,
correspondant à la somme de 600 écus assignés plus haut à la Sacrée
Congrégation.
«Quand, par la mort successive de la majeure partie de mes serviteurs
et légataires annuels, les fonds de mon héritage permettront
d'accroître la somme de 600 écus déterminée plus haut mon héritier
fiduciaire pourra (sans pourtant y être positivement obligé) verser
dans la caisse de la Sacrée Congrégation la nouvelle augmentation
qu'il jugera pouvoir remettre, après avoir satisfait aux charges
accessoires et aux dispositions reçues de vive voix.
«Après la mort de tous ceux qui dans mon testament ont été gratifiés
et des annuels légataires, mon héritier fiduciaire devra consigner à
la Sacrée Congrégation l'héritage alors existant.
«Je déclare en outre que la susdite Congrégation ne pourra jamais
obliger l'héritier fiduciaire, ou celui qui lui succédera, à donner la
fidéjussion; comme aussi elle ne pourra le contraindre à rendre compte
de sa gestion, ni à révéler les dispositions reçues de vive voix ou
par écrit de moi, confirmant même dans ce feuillet ce que j'ai plus
amplement dit sur ce sujet dans mon testament.
«À peine entré en possession de son titre, mon héritier fiduciaire,
pour prévenir le cas possible (puisse Dieu conserver longtemps ses
jours!) d'une mort qui ne lui laisserait pas le temps de nommer son
successeur dans l'administration de mon héritage, devra, en vertu du
mandat reçu, nommer son successeur dans un écrit qui sera déposé clos
et scellé dans un office caméral, pour être ouvert après sa mort; et
j'entends imposer successivement la même obligation aux autres
administrateurs. Si les premiers venaient à manquer avant la mort de
mes serviteurs et autres légataires, et dans le cas où quelqu'un de
ces administrateurs eût négligé ou eût manqué de faire la nomination
de son successeur, prescrite plus haut, je prie le doyen du tribunal
de la Rote, dont j'ai eu l'honneur d'être membre, de prendre lui-même
cette administration, et d'accepter l'annuelle rétribution destinée à
l'administrateur, et ainsi successivement jusqu'à l'époque indiquée
plus haut.
«Je ne crois pas pouvoir mieux disposer des tabatières précieuses qui,
durant le cours de mon ministère, m'ont été données par divers
souverains, et que j'ai conservées par respect et reconnaissance
envers les augustes donateurs, qu'en en faisant autant de legs en
faveur des maisons et établissements qui sont le plus dans la
nécessité. Je suis à chercher une meilleure distribution de ces
objets; mais dans le cas où je viendrais à mourir avant de l'avoir
définitivement arrêtée, je maintiens celle-ci, qui, dans le moment, me
paraît la plus convenable.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Considérant qu'il serait grandement inconvenant qu'un Pontife de tant
de célébrité, qui a si bien mérité de l'Église et de l'État, comme Pie
VII, n'eût point après sa mort (puisse Dieu prolonger ses jours!) un
tombeau dans la basilique Vaticane, comme semble l'indiquer la
médiocrité des revenus qu'il laisse à ses neveux; mû par mon
dévouement et mon attachement à sa Personne sacrée, inspiré par la
reconnaissance que je lui dois comme premier cardinal de sa création,
comblé des bienfaits de sa souveraine bonté, j'ai résolu de lui faire
ériger un mausolée à mes frais dans la susdite basilique.
«Dans ce but, j'ai tâché de faire des économies, sur les dépenses
annuelles destinées à mon entretien, et de réunir une somme de 20,000
écus romains. Si je mourais avant Sa Sainteté, comme je le désire, mon
héritier fiduciaire reste chargé de consacrer la somme fixée à
l'érection de ce tombeau, dont l'exécution sera confiée au ciseau du
célèbre marquis Canova, et, à son défaut, au célèbre chevalier
Thorwaldsen, et, si celui-ci ne pouvait l'exécuter, à un des meilleurs
sculpteurs de Rome.
«L'inscription suivante sera gravée sur le tombeau:
PIO VII, CHARAMONTIO, COESENATI,
PONTIFICI MAXIMO, HERCULES, CARDINALIS CONSALVI,
ROMANUS, AB ILLO CREATUS.
X
Voilà la vie d'homme d'État de ce modèle des amis et des hommes de
bien; nous ne disons pas des prêtres: il ne l'était pas; il n'avait
jamais voulu l'être; ce n'était ni sa vocation ni son ambition.
L'Église romaine, à Rome, reconnaît trois classes d'hommes parmi
lesquels elle choisit ses serviteurs:
Les laïques;
Les ecclésiastiques;
Et les prélats ou monseigneurs.
Les laïques sont ceux qu'elle emploie soit dans le civil, dans la
diplomatie, dans les finances ou dans le militaire, pour les besoins
de son administration ou de sa défense;
Les ecclésiastiques sont les moines ou les prêtres de tout ordre, dont
elle dispose pour tous les services dans le monde chrétien.
Mais il y a de plus un ordre neutre qui porte le costume sacerdotal et
qui en reçoit les titres sans néanmoins en contracter les engagements
ni en assumer les obligations, sorte de long et quelquefois d'éternel
noviciat. Ceux qui en font partie s'appellent prélats ou monseigneurs,
et, depuis les dignités inférieures jusqu'au rang de cardinaux, sont
en quelque sorte les ministres libres de l'Église. Il y a peu de
grande famille à Rome ou dans les légations qui n'aient des fils dans
cette classe. Ils sont à Rome ce que les Narseis étaient au sein des
cours et du gouvernement asiatique dans l'antiquité. Race éminemment
politique qui tient à l'État sans être l'État lui-même, qui se dévoue
sans retour à ses fonctions préparatoires, qui se retire de ses
emplois sans les compromettre ou qui les continue, et qui peut même se
marier avant d'en avoir fait les voeux, sans préjudice pour l'Église
ou eux-mêmes. Cette troisième catégorie, dépendante et volontaire du
Saint-Siége, a l'immense avantage de se former de bonne heure aux
affaires sans que ses fautes puissent nuire au gouvernement, et de
s'en retirer sans apostasie. Nous connaissons plusieurs de ces prélats
ou monseigneurs qui sont sortis de ces noviciats pour contracter des
unions licites et respectées, avec l'approbation du Pape. On les
essaye, ils s'essayent eux-mêmes, et, si la carrière ne leur convient
pas, ils rentrent honorablement dans le monde, sans scandale et sans
reproche; ils ont de plus pour le Saint-Siége ces avantages, que ses
affaires purement mondaines sont traitées avec les hommes du monde par
des hommes du monde, et que l'Église, par eux, participant de deux
natures, est sacerdotale avec ses prélats et laïque avec ses
ministres. Le respect et l'habileté y gagnent. Ces hommes commencent
en général très-jeunes par être des secrétaires du Pape, des novices,
des ambassadeurs et des cardinaux; ils s'élèvent par des grades
réguliers de fonction en fonction jusqu'aux premières charges de
l'État. «Le Pape voulut, dit Consalvi, me créer cardinal de l'ordre
des prêtres; je préférai être cardinal diacre.»