mon chevet. Il venait augmenter ma joie avec un autre retour de fortune
en ma faveur. Après m’avoir, au préalable, délié de l’engagement que
j’avais pris la veille vis-à-vis de lui, il m’apprit que mon négociant
qui avait fait faillite à Londres avait été arrêté à Anvers, et qu’il
avait fait abandon d’un actif beaucoup plus considérable que ce qui
était dû à ses créanciers. La générosité de mon garçon me fit presque
autant de plaisir que cette bonne fortune inattendue. Mais j’avais
quelques doutes si je devais en justice accepter son offre. Pendant que
je me posais cette question, sir William entra dans la chambre, et je
lui communiquai mes doutes. Son opinion fut que, puisque mon fils était
déjà en possession d’une fortune très abondante par son mariage, je
pouvais accepter son offre sans hésitation. Quant à lui, il venait pour
me dire que, ayant envoyé la veille au soir chercher les licences et
les attendant d’un moment à l’autre, il espérait que je ne refuserais
pas mon ministère pour rendre tout le monde heureux ce matin même. Un
valet entra pendant que nous causions pour nous dire que le messager
revenait, et ayant, à ce moment, fini de m’apprêter, je descendis et
trouvai tout le monde animé par toute l’allégresse que la richesse et
l’innocence peuvent donner. Cependant, comme nous nous disposions dès
lors à une cérémonie très solennelle, leurs rires me déplurent tout à
fait. Je leur dis la grave, décente et sublime disposition d’esprit
qu’ils devaient prendre pour cet événement mystique, et je leur lus
deux homélies et une thèse de ma composition, dans le but de les
préparer.
Néanmoins ils semblaient encore parfaitement réfractaires et
ingouvernables. Même pendant que nous allions à l’église, moi montrant
le chemin, toute gravité les avait complètement abandonnés, et je
fus souvent tenté de me retourner avec indignation. A l’église, une
nouvelle difficulté s’éleva, qui ne promettait pas une facile solution.
[Illustration]
C’était de savoir quel couple serait marié le premier; la fiancée de
mon fils insistait chaudement pour que lady Thornhill (celle qui allait
l’être) eût la préséance; mais l’autre refusait avec une ardeur égale,
protestant qu’elle ne se rendrait pas coupable d’une telle grossièreté
pour tout au monde. La discussion se prolongea quelque temps entre
elles avec une obstination et une politesse égales. Mais comme, pendant
tout ce temps, je restais debout avec mon livre ouvert, je finis par
me fatiguer tout à fait de cette contestation, et fermant le livre:
«Je m’aperçois, dis-je, qu’aucune de vous n’a envie d’être mariée,
et je crois que nous ferions aussi bien de nous en retourner, car je
suppose qu’il n’y aura point d’affaire faite aujourd’hui.» Ceci les
ramena tout de suite à la raison. Le baronnet et sa lady furent mariés
les premiers, et ensuite mon fils et son aimable compagne. J’avais
d’avance donné ce matin-là des ordres pour envoyer chercher en voiture
mon honnête voisin Flamborough et sa famille; de cette façon, à notre
retour à l’auberge, nous eûmes le plaisir de voir les deux demoiselles
Flamborough descendre devant nous. M. Jenkinson donna la main à
l’aînée, et mon fils Moïse conduisit l’autre (depuis, je me suis aperçu
qu’il a pris une réelle affection pour cette jeune fille, et il aura
mon consentement et le témoignage de ma libéralité, dès qu’il jugera
convenable de les demander). Nous ne fûmes pas plus tôt revenus à
l’auberge que nombre de mes paroissiens, apprenant mon bonheur, vinrent
me féliciter, et parmi eux se trouvaient ceux qui s’étaient soulevés
pour me délivrer et que j’avais naguère réprimandés si énergiquement.
Je racontai l’histoire à mon gendre, sir William, qui sortit et leur
adressa des reproches d’une grande sévérité; mais, les voyant tout
désespérés de son rigoureux blâme, il leur donna une demi-guinée par
tête pour boire à sa santé et relever leurs esprits abattus.
Bientôt après, on nous appela à une table très distinguée, qui était
servie par le cuisinier de M. Thornhill. Il n’est peut-être pas hors
de propos de faire observer, relativement à ce gentleman, qu’il habite
aujourd’hui, à titre de familier, la maison d’un parent, où il est fort
aimé et où il s’assied rarement à la petite table, excepté quand il
n’y a pas de place à l’autre, car on ne le traite pas en étranger. Son
temps est assez occupé à entretenir en bonne humeur son parent, qui est
un peu mélancolique, et à apprendre à jouer du cor de chasse. Ma fille
aînée, cependant, se souvient encore de lui avec regret, et elle m’a
même dit, mais j’en fais un grand mystère, que, lorsqu’il se réformera,
elle se laissera peut-être fléchir.
Mais pour revenir, car je ne suis pas propre à faire des digressions
ainsi, au moment de nous asseoir pour le dîner, nos cérémonies furent
sur le point de recommencer. La question était de savoir si ma fille
aînée, étant déjà vieille dame, ne devait pas se placer au-dessus des
deux jeunes mariées; mais mon fils George coupa court au débat, en
proposant que tout le monde s’assît indistinctement, chaque gentleman
auprès de sa dame. Tous acceptèrent l’idée avec une vive approbation,
excepté ma femme, qui, je pus le remarquer, ne fut pas parfaitement
satisfaite, parce qu’elle s’attendait à avoir le plaisir de siéger au
haut bout de la table et de découper pour toute la compagnie. Mais,
malgré cela, il est impossible de décrire notre bonne humeur. Je ne
puis dire si nous eûmes plus d’esprit entre nous que d’ordinaire;
mais je suis certain que nous eûmes plus de rires, ce qui répondait
au but tout aussi bien. Il y a une plaisanterie dont je me souviens
particulièrement: le vieux M. Wilmot buvait à la santé de Moïse; mon
fils, qui tournait la tête d’un autre côté, répondit: «Madame, je vous
remercie.» Sur quoi, le vieux gentleman, clignant de l’œil au reste de
la compagnie, dit qu’il pensait à sa maîtresse. A cette plaisanterie,
je crus que les deux demoiselles Flamborough allaient mourir de rire.
Dès que le dîner fut fini, suivant ma vieille coutume, je demandai
qu’on enlevât la table, afin d’avoir le plaisir de voir toute ma
famille réunie une fois encore autour d’un joyeux foyer. Mes deux
petits s’assirent chacun sur un de mes genoux, et les autres par
couples. Je n’avais plus, de ce côté-ci de la tombe, rien à désirer;
tous mes soucis étaient passés; ma joie était indicible. Il ne me
restait plus qu’à faire en sorte que ma gratitude dans la bonne fortune
surpassât ma soumission d’autrefois dans l’adversité.
FIN
[Illustration]
TABLE
Pages.
PRÉFACE I
AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR 1
CHAPITRE PREMIER.
Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un
air de parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures 3
CHAPITRE II.
Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître
la fierté des justes 9
CHAPITRE III.
Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent
généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage 15
CHAPITRE IV.
Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur,
lequel dépend, non des circonstances, mais du caractère 27
CHAPITRE V.
Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les
choses où nous mettons le plus nos espérances se trouvent
d’ordinaire être les plus funestes 31
CHAPITRE VI.
Bonheur d’un foyer rustique 37
CHAPITRE VII.
Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent
réussir à amuser pendant une soirée ou deux 43
CHAPITRE VIII.
Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener
beaucoup 51
CHAPITRE IX.
Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours
que la supériorité de la toilette donne la supériorité de
l’éducation 61
CHAPITRE X.
La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle.—Misères
des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état 67
CHAPITRE XI.
La famille persiste à relever la tête 73
CHAPITRE XII.
La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les
mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités
véritables 81
CHAPITRE XIII.
On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace de
donner des avis désagréables 89
CHAPITRE XIV.
Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités
apparentes peuvent être des bénédictions réelles 95
CHAPITRE XV.
Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup.—La folie
d’être trop sage 105
CHAPITRE XVI.
La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus
grands 113
CHAPITRE XVII.
Il ne se trouve guère de vertu qui résiste à la puissance d’une
tentation agréable et prolongée 121
CHAPITRE XVIII.
Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré 133
CHAPITRE XIX.
Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement et
appréhendant la perte de nos libertés 141
CHAPITRE XX.
Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté
et perd le bonheur 153
CHAPITRE XXI.
Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste
qu’aussi longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction 173
CHAPITRE XXII.
Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond 185
CHAPITRE XXIII.
Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement
misérable 193
CHAPITRE XXIV.
Nouvelles calamités 201
CHAPITRE XXV.
Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui
ne soit accompagnée de quelque espèce de consolation 209
CHAPITRE XXVI.
Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles
devraient récompenser aussi bien que punir 217
CHAPITRE XXVII.
Continuation du même sujet 225
CHAPITRE XXVIII.
Le bonheur et le malheur dépendent de la prudence plutôt que de
la vertu, dans cette vie; car le ciel regarde les maux ou les
félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en
soi et indignes de ses soins dans leur répartition 233
CHAPITRE XXIX.
Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée
vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas.—De la nature du
plaisir et de la peine, il ressort que les misérables doivent
recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future 247
CHAPITRE XXX.
Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et
la fortune à la fin changera en notre faveur 255
CHAPITRE XXXI.
Anciens bienfaits inopinément payés avec usure 267
CHAPITRE XXXII.
Conclusion 287
FIN DE LA TABLE
[Illustration].
NOTES:
[1] Le mot _vicaire_, consacré par l’usage, a été conservé dans
le titre; mais on sait que le _vicar_ anglais correspond, dans la
hiérarchie de l’Église anglicane au _curé_ de l’Église catholique, en
ce qu’il est, comme ce dernier, à la tête d’une paroisse. Il en diffère
en ce qu’il est nommé par un laïque ayant sur la paroisse droit de
patronage.
[2] Ou _esquire_, écuyer, titre de noblesse au-dessous de chevalier.
On désignait ainsi les seigneurs ou hobereaux campagnards. Aujourd’hui
c’est surtout une appellation de politesse qu’on donne aux _gentlemen_,
c’est-à-dire aux hommes d’une certaine éducation et d’un certain monde.
[3] Personnages disputeurs et grotesques du roman de Fielding intitulé
_Tom Jones_.
[4] _Religious Courtship, or Historical Discourses on the necessity of
marrying religious Husbands and Wives and of their being of the same
opinion._ «La Cour dévote, ou nécessité d’unir des maris et des femmes
ayant de la religion et dont les opinions sont les mêmes.»
[5] _The Ladies’ Magazine._
[6] Parce qu’il est de deux couleurs et qu’il brave les orages.
[7] _Lie down to be saddled with wooden shoes!_
[8] Rue de Londres qui était alors le quartier général des écrivains.
[9] Enlève le monde, pourvu que tu donnes un ami.
[10] Sorte de jeu de cartes où celui qui a la main a le droit de
prendre des cartes dans le jeu de son adversaire (_to crib_, enlever,
chiper).
[11] Lieu où l’on pendait les criminels. Le Montfaucon de l’Angleterre.
End of Project Gutenberg's Le Vicaire de Wakefield, by Oliver Goldsmith