Lorsque le sommelier fut introduit, il s’aperçut bientôt, à l’air de

son ancien maître, que tout le pouvoir de celui-ci était désormais

passé. «Dites-moi, demanda sévèrement sir William, avez-vous jamais

vu ensemble votre maître et cet individu-là qui est revêtu de ses

habits?—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, s’écria le sommelier, mille

fois; c’était l’homme qui lui amenait toujours ses dames.—Comment!

interrompit le jeune M. Thornhill, dire ceci à ma face!—Oui,

répliqua le sommelier, à la face de n’importe qui. Pour vous dire

une vérité, maître Thornhill, je ne vous ai jamais ni aimé ni goûté,

et je ne m’inquiète pas, à l’heure qu’il est, de vous dire ce que

je pense.—Alors, s’écria Jenkinson, dites maintenant à Son Honneur

si vous savez quelque chose de moi.—Je ne peux pas dire, répliqua

le sommelier, que je sache rien de bien bon de vous. La nuit que la

fille de ce gentleman a été amenée par tromperie dans notre maison,

vous en étiez.—En vérité, s’écria sir William, je vois que vous

produisez un excellent témoin pour prouver votre innocence. Souillure

de l’humanité! t’associer à de tels misérables!...» Puis, continuant

son interrogatoire: «Vous me dites, monsieur le sommelier, que c’est là

la personne qui lui a amené la fille de ce vieux gentleman.—Non, s’il

plaît à Votre Honneur, répliqua le sommelier, il ne la lui amena pas,

car c’est le squire lui-même qui s’est chargé de cette affaire; mais il

a amené le prêtre qui a fait semblant de les marier.—Ce n’est que trop

vrai, s’écria Jenkinson; je ne puis le nier; c’est là l’emploi qui me

fut assigné, et je le confesse, à ma confusion.

—Juste ciel! exclama le baronnet, comme chaque nouvelle découverte

de son infamie m’épouvante! Tout son crime n’est maintenant que trop

évident, et je vois que ses poursuites ont été dictées par la tyrannie,

la lâcheté et la vengeance. A ma requête, monsieur le geôlier, mettez

en liberté ce jeune officier, actuellement votre prisonnier, et

reposez-vous sur moi pour les conséquences. Je fais mon affaire de

présenter le cas sous son vrai jour à mon ami le magistrat auquel il

a été commis. Mais où est l’infortunée demoiselle? Qu’elle paraisse

pour se confronter avec ce misérable. J’ai hâte de savoir par quels

artifices il l’a séduite. Priez-la d’entrer. Où est-elle?

—Ah! monsieur, dis-je; cette question me perce le cœur. J’avais,

il est vrai, jadis la bénédiction d’avoir une fille, mais ses

malheurs...»—Une autre interruption m’empêcha ici de poursuivre, car

une personne apparut; et qui était-ce? Miss Arabella Wilmot elle-même,

celle qui devait, le jour suivant, être mariée à M. Thornhill. Rien ne

put égaler sa surprise en voyant sir William et son neveu là devant

elle, car sa venue était toute fortuite. Il se trouva qu’elle et

le vieux gentleman, son père, traversaient la ville en allant chez

sa tante, qui avait voulu que ses noces avec M. Thornhill fussent

célébrées chez elle. Ils s’étaient arrêtés pour se rafraîchir et

étaient descendus à une auberge à l’autre extrémité de la ville.

C’était là que, de la fenêtre, la jeune demoiselle avait remarqué par

hasard un de mes petits garçons jouant dans la rue; elle avait aussitôt

envoyé un valet chercher l’enfant et avait appris de lui quelques

détails sur nos infortunes; mais elle ignorait encore que le jeune

M. Thornhill en fût la cause. Bien que son père lui eût remontré à

plusieurs reprises l’inconvenance de venir nous voir dans une prison,

les remontrances étaient restées sans effet; elle pria l’enfant de la

conduire, ce qu’il fit; et c’est ainsi qu’elle nous surprit dans une

conjoncture si inattendue.

Mais je ne saurais continuer sans faire une réflexion sur ces

rencontres accidentelles qui, bien qu’elles arrivent tous les

jours, excitent rarement notre surprise, si ce n’est dans quelque

extraordinaire occasion. A quelle circonstance fortuite ne devons-nous

pas chaque plaisir et chaque agrément de nos existences? Combien

d’accidents apparents ne doivent pas concourir avant que nous puissions

être vêtus ou nourris! Il faut que le paysan soit disposé à travailler,

que l’averse tombe, que le vent remplisse la voile du marchand; sans

quoi des multitudes manqueraient de leurs ressources accoutumées.

Nous restâmes tous en silence quelques instants, pendant que ma

charmante élève—c’était le nom que j’étais habitué à donner à cette

jeune demoiselle—unissait dans ses regards la pitié et l’étonnement;

ce qui donnait à sa beauté de nouvelles perfections. «Vraiment, mon

cher monsieur Thornhill, s’écria-t-elle en s’adressant au squire

qu’elle supposait venir ici pour nous secourir et non pour nous

opprimer, je vous sais un peu mauvais gré de venir ici sans moi et

de ne m’avoir jamais informée de la situation d’une famille qui nous

est si chère à tous deux. Vous savez que j’aurais autant de plaisir à

contribuer au soulagement de mon révérend vieux maître ici présent que

vous pouvez en avoir vous-même. Mais je vois que, comme votre oncle,

vous prenez plaisir à faire le bien en secret.

—Il trouve plaisir à faire le bien! s’écria sir William en

l’interrompant. Non, ma chère enfant, ses plaisirs sont aussi vils

que lui-même. Vous voyez en lui, mademoiselle, le scélérat le plus

complet qui ait jamais déshonoré l’humanité. Un misérable, qui, après

avoir trompé la fille de ce pauvre homme, après avoir comploté contre

l’innocence de la sœur, a jeté le père en prison et le fils aîné dans

les fers, parce que celui-ci avait le courage d’affronter le traître.

Et permettez-moi, mademoiselle, de vous féliciter maintenant d’échapper

aux embrassements d’un tel monstre.

—O bonté divine! s’écria l’aimable fille. Que j’ai été déçue! M.

Thornhill m’a donné comme certain que le fils aîné de ce gentleman, le

capitaine Primrose, était parti pour l’Amérique avec sa jeune épouse.

—Ma douce demoiselle, s’écria ma femme, il ne vous a dit que des

faussetés. Mon fils George n’a jamais quitté le royaume ni n’a

jamais été marié. Quoique vous l’ayez abandonné, il vous a toujours

trop aimée pour penser à une autre, et je lui ai entendu dire qu’il

mourrait garçon pour l’amour de vous.» Et elle continua à s’étendre

sur la sincérité de la passion de son fils; elle mit son duel avec M.

Thornhill dans son vrai jour; de là elle fit une rapide digression sur

les débauches du squire, sur ses prétendus mariages, et termina par le

plus outrageant tableau de sa couardise.

[Illustration]

«Ciel bon! s’écria miss Wilmot; que j’ai été près du bord de l’abîme!

Mais que mon plaisir est grand d’y avoir échappé! Les mille faussetés

que ce gentleman m’a dites! Il a eu assez d’art à la fin pour me

persuader que ma promesse au seul homme que j’aie estimé ne me liait

plus désormais, puisqu’il m’avait été infidèle. Par ses faussetés j’ai

appris à détester celui qui était aussi brave que généreux!»

Mais à ce moment mon fils était délivré des entraves de la justice,

car l’homme qu’on supposait blessé venait d’être reconnu pour un

imposteur; de même M. Jenkinson, qui avait joué le rôle de son valet

de chambre, l’avait coiffé et lui avait fourni tout ce qui était

nécessaire pour avoir l’air d’un homme comme il faut. George entra sur

ces entrefaites, élégamment vêtu de son uniforme, et, sans vanité (car

je suis au-dessus de cela), jamais plus beau garçon ne porta l’habit

militaire. En entrant, il fit à miss Wilmot un modeste et respectueux

salut, car il ignorait encore le changement que l’éloquence de sa

mère avait opéré en sa faveur. Mais il n’y eut point de décorum pour

arrêter l’impatience de sa rougissante maîtresse à se faire pardonner.

Ses larmes, ses regards, tout contribuait à découvrir les réels

sentiments de son cœur pour avoir oublié sa première promesse et pour

s’être laissée abuser par un imposteur. Mon fils paraissait confondu

de tant de condescendance et pouvait à peine croire que ce fût réel.

«Assurément, mademoiselle, s’écria-t-il, ce n’est qu’une illusion! Je

ne peux jamais avoir mérité cela! Être l’objet d’une telle bénédiction,

c’est être trop heureux.—Non, monsieur, répliqua-t-elle; j’ai été

trompée, bassement trompée, autrement rien n’aurait pu me rendre

infidèle à ma promesse. Vous connaissez mon amitié; vous la connaissez

depuis longtemps. Mais oubliez ce que j’ai fait, et, puisque vous

avez eu mes premiers vœux de constance, vous en aurez maintenant le

renouvellement: soyez assuré que si Arabella ne peut être à vous, elle

ne sera jamais à un autre.—Et jamais à un autre ne serez-vous, s’écria

sir William, si j’ai quelque influence sur votre père.»

Ce mot suffit à mon fils Moïse, qui aussitôt vola à l’auberge où le

vieux gentleman était, pour l’informer dans tous les détails de ce

qui s’était passé. Mais cependant le squire, reconnaissant qu’il

était ruiné de toute part et voyant qu’il n’y avait plus désormais

rien à espérer de la flatterie et de la dissimulation, conclut que

le parti le plus sage pour lui était de se retourner et de faire

face à ses accusateurs. Mettant donc de côté toute honte, il se

montra ouvertement le dangereux coquin qu’il était. «Je vois alors,

s’écria-t-il, que je n’ai à attendre aucune justice ici; mais je suis

résolu à me la faire rendre. Vous savez, monsieur—se tournant vers

sir William,—que je ne suis plus un pauvre dépendant de vos faveurs.

Je les méprise. Rien ne peut m’enlever la fortune de miss Wilmot,

qui, j’en remercie les soins de son père, est assez considérable. Les

articles du contrat et une obligation pour le montant de sa fortune

sont signés et en sûreté entre mes mains. C’était sa fortune, et non

sa personne, qui m’engageait à désirer cette union; en possession de

l’une, prenne l’autre qui voudra.»

C’était là un coup alarmant; sir William sentit la justesse de

ses prétentions, car il s’était employé lui-même à rédiger les

articles du contrat. Alors miss Wilmot, voyant que sa fortune était

irrémédiablement perdue, se tourna vers mon fils et lui demanda si la

perte de ses biens pouvait diminuer sa valeur pour lui. «Si la fortune,

dit-elle, est hors de mon pouvoir, du moins j’ai encore ma main à

donner.

—Et c’est là, mademoiselle, s’écria son réel amant, c’est là vraiment

tout ce que vous avez jamais eu à donner; tout, du moins, ce que

j’ai jamais jugé digne d’être pris. Et je proteste aujourd’hui, mon

Arabella, par tout ce qui est heureux au monde, que votre manque de

fortune en ce moment accroît mon plaisir, puisqu’il sert à convaincre

ma douce enfant de ma sincérité.»

M. Wilmot entrait à ce moment; il ne parut pas peu satisfait de ce

que sa fille eût échappé à un tel danger, et il consentit volontiers

à rompre le mariage. Mais quand il apprit que la fortune qu’une

obligation assurait à M. Thornhill ne serait pas rendue, rien ne put

surpasser son désappointement. Il voyait maintenant qu’il fallait que

tout son argent allât enrichir quelqu’un qui n’avait pas de fortune à

lui. Il pouvait se faire à l’idée qu’il fût une canaille; mais perdre

l’équivalent de la fortune de sa fille, c’était un calice d’absinthe.

Il resta quelques minutes absorbé dans les calculs les plus pénibles,

lorsqu’enfin sir William essaya de diminuer son angoisse. «Je dois

confesser, monsieur, s’écria-t-il, que votre désappointement actuel ne

me déplaît pas tout à fait. Votre passion immodérée pour la richesse

est aujourd’hui punie justement. Mais si cette jeune fille ne peut pas

être riche, elle a encore une aisance suffisante pour satisfaire. Vous

voyez ici un honnête jeune soldat qui est disposé à la prendre sans

fortune; ils s’aiment depuis longtemps tous les deux, et, par l’amitié

que je porte à son père, je ne manquerai pas de m’intéresser à son

avancement. Laissez donc cette ambition qui vous déçoit, et acceptez

une fois ce bonheur qui vous prie de le recevoir.

—Sir William, répliqua le vieux gentleman, soyez sûr que je n’ai

jamais encore forcé ses inclinations, et que je ne le ferai pas

maintenant. Si elle aime toujours ce jeune gentleman, qu’elle l’épouse;

j’y consens de tout mon cœur. Il y a encore, grâce au ciel, un peu

de fortune de reste, et votre promesse y ajoute quelque chose. Que

seulement mon vieil ami ici présent (c’était moi qu’il voulait dire) me

donne promesse de mettre 6,000 livres sterling sur la tête de ma fille

s’il rentre jamais en possession de sa fortune, et je suis prêt ce soir

même à les punir le premier.»

Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune couple

heureux, je m’empressai de donner promesse de faire la constitution

de rente qu’il désirait, ce qui, pour quelqu’un qui avait aussi peu

d’espérance que moi, n’était pas une grande faveur. Nous eûmes alors

la satisfaction de les voir voler dans les bras l’un de l’autre avec

transport. «Après toutes mes infortunes, criait mon fils George, être

ainsi récompensé! Sûrement, c’est plus que je n’aurais jamais osé

espérer. Être en possession de tout ce qui est bon, après un si long

temps de douleur! Mes souhaits les plus ardents n’auraient jamais pu

s’élever si haut!

[Illustration]

—Oui, mon George, répondait son aimable fiancée; que le misérable

prenne maintenant toute ma fortune. Puisque vous êtes heureux sans

elle, je le suis aussi. Oh! quel échange ai-je fait, du plus vil

des hommes pour le plus cher, pour meilleur! Qu’il jouisse de notre

fortune, je puis maintenant être heureuse même dans la pauvreté.

—Et je vous promets, s’écria le squire avec une méchante grimace,

que, moi, je serai très heureux avec ce que vous méprisez.—Arrêtez,

arrêtez, monsieur! s’écria Jenkinson. Il y a deux mots à dire sur ce

marché. Pour ce qui est de la fortune de cette demoiselle, monsieur,

vous n’en toucherez jamais le moindre sou. Je le demande à Votre

Honneur, continua-t-il en s’adressant à sir William, est-ce que le

squire peut avoir la fortune de cette demoiselle s’il est marié

à une autre?—Comment pouvez-vous faire une question si simple?

répliqua le baronnet. Non, sans doute, il ne le peut.—J’en suis

fâché, s’écria Jenkinson; car comme ce gentleman et moi nous sommes de

vieux compagnons de plaisirs, j’ai de l’amitié pour lui. Mais je dois

déclarer, quelque amour que je lui porte, que son contrat ne vaut pas

un bourre-pipe, car il est marié déjà.—Vous mentez comme une canaille,

riposta le squire qui parut irrité de l’insulte. Je n’ai jamais été

légalement marié à personne.

—Vraiment si, j’en demande pardon à Votre Honneur, répliqua l’autre;

vous l’avez été; et j’espère que vous vous montrerez reconnaissant

comme il convient de l’amitié de votre honnête ami Jenkinson, qui vous

amène une femme. Si la compagnie suspend sa curiosité pendant quelques

minutes, elle va la voir.» Ce disant, il sortit avec son activité

ordinaire et nous laissa tous incapables de faire aucune conjecture

vraisemblable sur son dessein. «Eh! qu’il aille! s’écria le squire.

Quoi que j’aie pu faire autrement, je le mets au défi là-dessus. Je

suis trop vieux aujourd’hui pour qu’on m’effraye par des farces.

—Je suis surpris, dit le baronnet, de ce que le gaillard peut

bien vouloir faire ici. Quelque grossière plaisanterie, je

suppose!—Peut-être a-t-il, monsieur, une intention plus sérieuse,

répliquai-je. Car lorsque je réfléchis aux divers stratagèmes que ce

gentleman a inventés pour séduire l’innocence, je pense qu’il a pu

se trouver une personne plus artificieuse que les autres, capable de

le tromper à son tour. Lorsqu’on considère le nombre de celles qu’il

a perdues, combien de parents ressentent avec angoisses aujourd’hui

l’infamie et le malheur qu’il a apportés dans leur famille! Je ne

serais pas surpris si quelqu’une de ses victimes... Stupéfaction!

Est-ce ma fille perdue que je vois? Est-ce elle que je tiens? C’est

elle, c’est elle, ma vie, mon bonheur! Je te croyais perdue, mon

Olivia, et cependant je te tiens là, et tu vivras pour ma bénédiction!»

Les plus chaleureux transports du plus tendre amant ne sont pas plus

grands que ne le furent les miens, lorsque je le vis faire entrer

mon enfant, lorsque je tins dans mes bras ma fille, dont le silence

exprimait seul le ravissement.

«Et tu m’es donc rendue, ma chérie, m’écriai-je, pour être ma

consolation dans la vieillesse?—Oui, elle est bien cela, s’écria

Jenkinson; et faites grand cas d’elle, car elle est votre honorable

enfant, une femme aussi honnête qu’aucune ici dans toute la salle,

qui que ce soit. Et quant à vous, squire, aussi sûr que vous êtes ici

debout, cette jeune personne est votre femme en légitime mariage. Et

pour vous convaincre que je ne dis rien que la vérité, voici la licence

en vertu de laquelle vous avez été mariés ensemble.» En disant cela,

il mit la licence entre les mains du baronnet, qui la lut et la trouva

parfaitement et de tout point régulière. «Et maintenant, messieurs,

reprit-il, je vois que tout ceci vous surprend; mais quelques mots

expliqueront la difficulté. Ce glorieux squire-là, pour lequel j’ai

une grande amitié,—mais ceci entre nous,—m’a souvent employé à faire

différentes petites choses pour lui. Entre autres, il m’avait donné

commission de lui procurer une fausse licence et un faux prêtre, dans

le but de tromper cette jeune dame. Mais comme j’étais tout à fait son

ami, qu’ai-je fait? Je suis allé prendre une vraie licence et un vrai

prêtre, et je les ai mariés tous deux aussi solidement qu’une soutane

pouvait le faire. Peut-être penserez-vous que c’est la générosité

qui me fit faire tout cela. Eh bien! non. A ma honte je le confesse,

mon seul dessein était de garder la licence et de faire savoir au

squire que je pouvais prouver la chose contre lui quand je le jugerais

convenable, et de l’amener ainsi à composition chaque fois que j’aurais

besoin d’argent.» Un bruyant éclat de plaisir sembla alors remplir

toute la chambre; notre joie arriva jusqu’à la salle commune, où les

prisonniers eux-mêmes sympathisèrent

Et secouèrent leurs chaînes

Avec transport et dans une sauvage harmonie.

Le bonheur était répandu sur tous les visages et les joues d’Olivia

même semblaient briller de plaisir. Être ainsi rendue à la réputation,

à ses amis et à la fortune du même coup, c’était un ravissement

suffisant pour arrêter les progrès de la maladie et lui rendre sa

santé et sa vivacité d’autrefois. Mais peut-être parmi nous tous n’y

en avait-il pas un qui sentît un plaisir plus sincère que moi. Tenant

toujours dans mes bras l’enfant chèrement aimée, je demandais à mon

cœur si ces transports n’étaient pas une illusion. «Comment avez-vous

pu, m’écriai-je en me tournant vers M. Jenkinson, comment avez-vous pu

ajouter à mes misères par l’histoire de sa mort? Mais il n’importe; ma

joie de la retrouver est plus qu’une compensation pour ma douleur.

—Pour votre question, répliqua Jenkinson, il est facile d’y répondre.

Je pensais que le seul moyen probable de vous délivrer de prison était

de vous soumettre au squire et de consentir à son mariage avec l’autre

jeune personne. Mais vous aviez fait vœu de ne jamais accorder cela

tant que votre fille serait vivante; il n’y avait donc pas d’autre

méthode de faire aboutir les choses que de vous persuader qu’elle

était morte. En conséquence, je gagnai sur votre femme de se prêter à

la supercherie, et nous n’avons pas eu d’occasion convenable de vous

détromper avant aujourd’hui.»

[Illustration]

Dans toute l’assemblée, il n’y avait plus que deux figures sur

lesquelles la joie n’éclatât pas. Son assurance avait complètement

abandonné M. Thornhill; il voyait maintenant le gouffre de l’infamie

et du besoin devant lui, et il tremblait d’y plonger. Il était tombé

sur ses genoux devant son oncle, et d’une voix de misère déchirante

il implorait sa compassion. Sir William allait le repousser; mais, à

ma prière, il le releva et après quelques instants de silence: «Tes

vices, tes crimes et ton ingratitude, s’écria-t-il, ne méritent aucun

attendrissement. Cependant tu ne seras pas abandonné tout à fait; on

te fournira juste de quoi satisfaire aux nécessités de la vie, mais

non à ses extravagances. Cette jeune dame, ton épouse, sera mise en

possession du tiers de la fortune qui naguère était la tienne, et c’est

de sa pitié seule que tu dois attendre tout supplément de secours

à l’avenir.» Il allait exprimer sa gratitude pour tant de bonté en

termes choisis; mais le baronnet le prévint, en lui enjoignant de ne

pas ajouter à sa platitude qui n’était déjà que trop apparente. Il

lui ordonna en même temps de disparaître et de choisir entre tous ses

anciens domestiques celui qu’il voudrait, et qui serait le seul qu’on

lui accorderait pour le servir.

Dès qu’il nous eut laissés, sir William s’avança très poliment vers sa

nouvelle nièce et lui fit ses souhaits de prospérité. Son exemple fut

suivi par miss Wilmot et son père; ma femme aussi embrassa sa fille

avec beaucoup d’affection, car, pour employer son expression, on en

avait fait maintenant une femme honnête. Sophia et Moïse vinrent à

leur tour, et notre bienfaiteur Jenkinson même demanda à être admis

à cet honneur. Notre satisfaction ne paraissait guère susceptible

d’accroissement. Sir William, dont le plus grand plaisir était de

faire le bien, regardait tout autour de lui avec une physionomie

ouverte comme le soleil et ne voyait que joie dans les yeux, excepté

dans ceux de ma fille Sophia, qui, pour des raisons que nous ne

pouvions comprendre, ne semblait pas parfaitement satisfaite. «Je

crois qu’à présent, s’écria-t-il avec un sourire, toute la compagnie,

sauf une ou deux exceptions, paraît parfaitement heureuse. Il ne me

reste plus qu’un acte de justice à faire. Vous sentez, monsieur,

continua-t-il en se tournant vers moi, les obligations que nous avons

l’un et l’autre à M. Jenkinson, et il n’est que juste que l’un et

l’autre nous l’en récompensions. Miss Sophia, j’en suis sûr, le rendra

très heureux, et il aura de moi cinq cents livres sterling pour sa

dot, somme avec laquelle, j’en suis assuré, ils pourront vivre très

confortablement ensemble. Allons, miss Sophia, que dites-vous de

ce mariage de ma façon? Voulez-vous le prendre?» Ma pauvre fille

parut presque s’affaisser dans les bras de sa mère à cette hideuse

proposition, «Le prendre, monsieur! s’écria-t-elle faiblement. Non,

monsieur, jamais. Quoi! reprit-il de nouveau; ne pas vouloir prendre

M. Jenkinson, votre bienfaiteur, un beau garçon, avec cinq cents

livres sterling et de bonnes espérances!—Je vous demande, monsieur,

répondit-elle, à peine capable de parler, de cesser cela et de ne

pas me rendre si véritablement misérable.—A-t-on jamais vu pareille

obstination! s’écria-t-il encore. Refuser un homme à qui la famille a

de si infinies obligations, qui a sauvé votre sœur et qui possède cinq

cents livres! Quoi! ne pas vouloir le prendre!—Non, monsieur, jamais,

répliqua-t-elle irritée. Je mourrais plutôt.—S’il en est ainsi,

reprit-il, si vous ne voulez pas le prendre, alors je pense qu’il

faut que ce soit moi qui vous prenne.» Et en disant cela, il la serra

contre sa poitrine avec ardeur. «Ma plus aimable, ma plus raisonnable

des filles, s’écria-t-il, comment avez-vous jamais pu penser que votre

Burchell, à vous, pourrait vous tromper, ou que sir William Thornhill

pourrait jamais cesser d’admirer une maîtresse qui l’a aimé pour lui

seul? J’ai, pendant plusieurs années, cherché une femme qui, ignorant

ma fortune, pût penser que j’avais du mérite comme homme. Après avoir

essayé en vain, même parmi les malapprises et les laides, quel a dû

être enfin mon ravissement d’avoir fait la conquête de tant de bon sens

et d’une si céleste beauté!» Puis, se tournant vers Jenkinson: «Comme

je ne puis, monsieur, me séparer de cette jeune demoiselle, car elle a

pris du goût pour la coupe de mon visage, toute la récompense que je

puis offrir est de vous donner sa dot, et vous pourrez vous présenter

à mon intendant demain pour toucher cinq cents livres sterling.» Nous

eûmes ainsi à recommencer tous nos compliments, et lady Thornhill

subit la même tournée de cérémonies que sa sœur un moment auparavant.

Cependant le valet de chambre de sir William parut, pour nous dire que

les équipages étaient prêts à nous transporter à l’auberge, où tout

avait été disposé pour nous recevoir. Ma femme et moi, nous prîmes

la tête, et nous quittâmes ce lugubre séjour du chagrin. Le généreux

baronnet fit distribuer quarante livres sterling parmi les prisonniers,

et M. Wilmot, engagé par son exemple, donna la moitié de cette somme.

Nous fûmes reçus en bas par les acclamations des habitants, et je

serrai la main à deux ou trois de mes honnêtes paroissiens que je

vis dans le nombre. Ils nous suivirent jusqu’à notre auberge, où un

somptueux festin était préparé; et quantité de mets plus grossiers

furent distribués à la foule.

Après le souper, comme mes forces étaient épuisées par les alternatives

de joie et de douleur qu’elles avaient soutenues pendant la journée,

je demandai la permission de me retirer, et, laissant la compagnie au

milieu de son allégresse, dès que je me trouvai seul, je répandis mon

cœur en gratitude devant Celui qui donne la joie comme la peine, et je

dormis tranquillement jusqu’au matin.

[Illustration]

CHAPITRE XXXII

_Conclusion._

Le Vicaire de Wakefield · 第 16 / 17 段