M. LE RAPPORTEUR.--C’est pourtant ce qu’a dit M. Delahaye
à cette tribune, quand il a demandé la nomination d’une commission
spéciale.
M. DE LAMARZELLE.--C’est malheureusement l’expression dont
s’est servi M. Auguste Rodin dans une interview. Il a dit: «Qui n’a pas
son musée secret?» Mais, secret ou non, cela m’est indifférent.
M. LE RAPPORTEUR.--Constituons-nous en comité secret pour en
juger!
M. DE LAMARZELLE.--Voilà le caractère de cette œuvre,
d’après une autorité que vous n’allez pas récuser, d’après l’honorable
M. Simyan. Écoutez!
«Et voici l’expression la plus réaliste du désir et de l’amour dans des
œuvres qui comptent parmi les plus hardies. Le culte de M. Rodin
pour la nature ne lui a pas permis de la mutiler. Des passions et des
attitudes humaines il pense qu’aucune ne doit être exclue de l’art,
pourvu qu’elles soient vraies et qu’elles soient belles. En art, il n’y
a, pour lui, d’immoral que le faux et le laid. L’amour physique, la
passion la plus universelle, source de volupté, source de vie, chantée
par Lucrèce en des vers immortels, est digne d’inspirer le sculpteur
comme le poète. Il comporte une beauté plastique qu’il est légitime de
reproduire à condition d’éliminer le détail vulgaire. De cette condition
est né tout un monde d’amants et d’amantes. Une toute jeune femme
assise sur ses talons, les deux mains appuyées à terre, tend son minois
de Japonaise avec des airs de chatte, et creuse ses reins frémissants
de vie. Des couples se cherchent avec fureur, d’autres s’étreignent;
un autre, séparé, est anéanti dans le sommeil. Certains groupes font
penser à la brûlante Sapho;... certains semblent des illustrations de
Baudelaire.»
Voilà les œuvres qui vont aller dans cet ancien couvent!
M. BEPMALE.--Le nom de l’hôtel Biron n’évoque-t-il pas
également des souvenirs légers, en raison de ce qui s’y est passé avant
que ce couvent y fût installé?
M. DE LAMARZELLE.--Je ne vous dis pas le contraire, mais ces
souvenirs légers remontent, comme vous le constatez, avant l’époque des
religieuses.
Je ne vous demande pas de partager l’émotion que j’éprouve, que
j’ai ressentie; mais vous comprendrez que moi, qui ai vu sortir les
religieuses de cet immeuble où elles ont fait le bien, où elles ont prié
pendant tant d’années, où elles ont défendu et enseigné la religion
que je sers, j’ai été ému à la pensée de voir de pareilles œuvres
les remplacer; cette émotion bien légitime sera partagée, j’en suis
convaincu, par un grand nombre de nos collègues. _(Très bien! à droite.)_
Du reste, ce n’est pas seulement le rapporteur de la Chambre qui
parle ainsi. Voici ce que dit M. Lintilhac lui-même qui célèbre avec
enthousiasme «les _Faunes_ et les _Faunesses_ de Rodin, insolemment
espiègles et amoureux; ses impétueux _Centaures_; ses haletantes
_Centauresses_, en qui se combattent, avec un symbolisme si expressif,
l’idéalisme de la femme et l’instinct de la bête».
Cela choque de voir installer de telles œuvres dans un ancien
couvent, et cela doit choquer, non seulement les catholiques qui sont
avec vous de cœur en ce moment pour la patrie, mais encore, je vous
l’affirme, tous ceux qui, en France, ont une certaine noblesse et une
certaine délicatesse de cœur! _(Approbation sur les mêmes bancs.)_
M. LE RAPPORTEUR.--Oui, si c’était vrai! mais je proteste
contre cette description!