M. T. STEEG.--Nous n’aurions pas eu à le restaurer si d’autres,
avant nous, ne l’avaient pas laissé dégrader.
Messieurs, telle est la donation qui nous a été faite, telle est l’offre
qui nous a été apportée par le maître Rodin. Je dis qu’il convient de
l’accepter avec gratitude et surtout avec empressement.
Eh oui! avec empressement. Pensez-vous qu’au point où l’a porté
l’ascension de sa renommée, Rodin eût été embarrassé pour bâtir son
propre musée? N’eût-il pas trouvé, s’il l’eût fallu, dans le concours de
ses fidèles innombrables, les ressources nécessaires à l’édification du
palais de sa gloire?
On a parlé, ici et ailleurs, du culte dont, aux États-Unis et dans les
pays scandinaves, son œuvre est l’objet.
Certes, il faut ici faire leur part et au snobisme et à la mode. Il
est possible aussi que quelques-uns se détournent de ces thuriféraires
d’outre-mer ou de ces fanatiques de tous pays, qui, se pâmant
aujourd’hui d’extase, fussent, il y a trente ans de cela, demeurés
indifférents ou ironiques devant les chefs-d’œuvre de leur idole. Il
est possible aussi que quelques-uns se détournent de lui le jour où le
vote de la Chambre et celui du Sénat leur auront montré que ce n’est pas
seulement une élite exceptionnelle ou un cénacle compliqué et raffiné
qui goûte et admire l’œuvre de Rodin.
Tenons, messieurs, ces manifestations lointaines pour non avenues. En
France, nous entendons la voix de toute une génération d’artistes...
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Ah! non. Je possède de nombreuses
lettres d’artistes qui protestent.
M. T. STEEG.--En face de la protestation des uns, vous
trouverez l’adhésion des autres.
Il y a quelques années, les plus grands noms de la littérature et de
l’art signaient une pétition demandant la création du musée Rodin.
Tout récemment, les membres de la Société nationale des Beaux-Arts
apportaient au projet de convention qui vous est soumis une adhésion
éloquente et reconnaissante. (_Très bien! très bien!_)
Mais pourquoi chercher des autorités? Aurions-nous des yeux pour ne
point voir? Lisez le rapport de M. Lintilhac, et, sous la conduite de
ce guide précis, averti et éloquent, allez voir l’œuvre de Rodin.
L’auteur des bustes les plus beaux que l’on ait faits depuis Donatello,
l’artiste qui a animé des formes exquises ou superbes, palpitantes de
vie charnelle ou frémissantes de pensée, le poète épique des _Bourgeois
de Calais_ et du _Monument de Victor Hugo_ est un maître dont Athènes
et Florence auraient revendiqué la gloire, comme nous le faisons
aujourd’hui. (Vives _approbations à gauche._)
J’entends bien l’objection que l’on nous a sans cesse répétée: «Vous
allez créer un précédent redoutable.» Cette perspective n’est pas pour
m’effrayer. Que d’autres artistes nous apportent des dons semblables et
nous ne rebuterons pas leur bonne volonté.
Mais combien sont-ils ceux qui pourraient nous faire une offre pareille?
Combien sentent qu’ils gagnent plus qu’ils ne perdent à la dispersion
des produits de leur infatigable talent, d’autant plus infatigable qu’il
ne connaît pas ou ne connaît plus l’effort vers une perfection toujours
plus haute?
Réunir, juxtaposer dans un même local les diverses créations d’un même
artiste, quelle épreuve périlleuse pour sa renommée!
M. GAUDIN DE VILLAINE.--C’est une revanche contre
l’indifférence de ses contemporains. Ceux dont on acquiert les œuvres
voient celles-ci dispersées, tandis que ceux dont les œuvres ne sont
pas recherchées peuvent être mises dans un seul musée.
M. T. STEEG.--Combien de talents s’immobilisent au moment où la
réputation obtenue paraît définitivement installée! Une fois découverte
la formule qui captiva le public, les amateurs ou les marchands, ils se
contentent de reproduire le tableau, la sculpture ou le livre qui leur
valut le succès.
Par l’application d’une recette plus fructueuse que féconde, ils
arrivent à ce résultat qu’une œuvre cependant nouvelle donne
l’impression du déjà vu. (_Très bien! très bien!_)
Il n’en sera pas de même pour Rodin. Non seulement ses œuvres
supportent d’être rapprochées les unes des autres, mais je dirai
volontiers qu’elles en ont besoin; elles se complètent, s’expliquent,
s’éclairent réciproquement.
Dans chacune il cherche à se dépasser, à serrer la vie de plus près, à
emprisonner dans le marbre ou dans le bronze quelque attitude, quelque
émotion, quelque idée qui, jusque-là, s’étaient dérobées à son étreinte.
Dira-t-on que Rodin n’a pas toujours réussi dans ses tentatives? Certes,
le souci de perfection qu’il porte toujours, l’expression de ce qu’il y
a d’essentiel dans ses idées, l’a conduit à laisser tomber des travaux
dont il n’était pas satisfait. Il se peut même que, dans sa fièvre de
création, il se soit contenté de fixer son rêve dans une ébauche.
Mais, ébauches ou réalisations, peu importe: ce musée Rodin que l’on
va créer et dans lequel vous verrez se juxtaposer des réussites, des
essais, peut-être même des erreurs--ceci mettant en lumière le sens
profond de cela--apporte le témoignage d’une activité prodigieuse, d’une
volonté impatiente et passionnée, mais souverainement puissante. Nul,
quand il y pénètre, ne peut ne pas ressentir la domination de la force
créatrice qui s’y révèle. (_Vive approbation._)
En rendant hommage à Rodin, je pense aussi que nous apportons un
encouragement à ces jeunes sculpteurs qui poursuivent avec un entêtement
sublime leur labeur sans compensation. Pauvres inconnus, méconnus,
ils s’obstinent à ne rien attendre que d’eux-mêmes, à ne pas abaisser
leur art à ce que, dans leur juvénile intransigeance, ils appellent de
méprisables compromissions. L’exemple de Rodin, sa gloire tardive, leur
est un réconfort, leur apporte une espérance. (_Très bien! très bien!_)
Ne l’oubliez pas, messieurs, Rodin aurait pu, comme beaucoup d’autres,
réussir de bonne heure. L’auteur du _Printemps_ et de la _Pensée_ avait
une connaissance profonde de la technique et des ressources du marbre;
pendant des années de luttes, il a vu les salons se fermer devant lui et
les grands critiques hausser les épaules devant ses créations. Il aurait
pu abdiquer entre les mains de quelque entrepreneur de renommée, il ne
l’a pas voulu. La célébrité lui est venue en coup de foudre, lors de
l’Exposition de 1900. Il avait, à ce moment-là, soixante ans.
Comment s’étonner qu’il goûte ingénument le murmure de gloire qui monte
jusqu’à lui et comment ne pas comprendre qu’il a quelque mérite à avoir
attendu si longtemps la récompense de tant d’années d’une volonté et, si
vous le voulez, d’une orgueilleuse obscurité?
La jeune génération artistique s’incline avec respect et admiration
devant son caractère et son génie.
Elle sait ce qu’elle doit à Rodin, ce dont il a enrichi la sculpture
française, elle sait aussi ce qu’il a ajouté à ses traditions
séculaires. Car--et, sur ce point, je me trouve aussi en plein accord
avec l’honorable M. Lintilhac--c’est une erreur singulière que de
considérer Rodin comme un iconoclaste ou comme un contempteur du passé:
les collections dont vous trouverez, aux annexes du rapport, le riche
inventaire et où figurent en majorité des pièces appartenant à l’art de
l’Égypte, de la Grèce et de Rome, sont, à cet égard, très instructives.
Dans des entretiens qui nous ont été conservés, nul plus que Rodin ne se
réclame des principes classiques et des origines nationales. Mêlé jadis
aux équipes anonymes d’ouvriers géniaux, il eût peuplé de ses rêves et
de ses chimères la façade des cathédrales. (_Très bien! très bien!_)
Messieurs, si je suis monté à cette tribune, c’est parce que je suis
convaincu que le projet qui vous est soumis pose une question d’intérêt
national immédiat et profond. Aussi, j’avoue ma surprise, lorsque
j’entends déclarer que le moment est mal choisi pour discuter la
convention actuelle.
«Byzance», disait un des auteurs cités par l’honorable M. Gaudin de
Villaine. Mais, messieurs, Byzance se perdait en controverses stériles
et en débats futiles. Ici, c’est du patrimoine moral de la France qu’il
s’agit. C’est ce patrimoine que nous voulons conserver et accroître.
En ce moment, beaucoup de ceux qui auraient été les peintres, les poètes
ou les savants de demain sont tombés. Ceux qui survivent leur doivent
de ne laisser déchoir aucune des aspirations supérieures dont la France
a toujours eu la fierté.
Demain il y aura une œuvre économique importante à accomplir, effort
de relèvement matériel, de renaissance nationale. Il faut, demain, que
la France sorte de l’épreuve mieux trempée pour les luttes pacifiques
qui suivront la victoire. Mais il ne faut pas que cet effort absorbe
toute la vigueur d’une jeunesse prématurément réduite.
Il faut assurer dans notre pays le culte désintéressé de la beauté et de
la vérité. C’est la parure resplendissante de la démocratie française.
Cet ornement n’est pas un luxe vain et vaniteux. Il fait rayonner au
loin l’esprit de notre peuple.
Restons constants avec nous-mêmes, affirmons-nous tels que nous sommes
dans l’épreuve d’aujourd’hui, dans nos préoccupations pour demain. En
votant le projet, vous ne ferez qu’ajouter à la vénération grandissante
qui, de toutes parts, monte vers la France; vous affirmerez au regard
du monde, à cette heure d’héroïsme et de sacrifice, qu’elle maintient
sans fléchir cette tradition d’idéalisme qui, dans l’ordre de la beauté
comme dans l’ordre de la justice, restera son titre éternel à la
reconnaissance des hommes. (_Vifs applaudissements._)