Nous avons un institut d’État, dans lequel Rodin n’est pas entré, qui
veille attentivement à ce que certains principes, qu’il a formulés comme
les meilleurs, président à la création artistique; mais ces maîtres de
l’Institut ne peuvent pas se plaindre d’avoir été délaissés, d’avoir été
l’objet de dédains injustifiés au profit de Rodin.
Ce n’est pas à Rodin que l’on a demandé tant et tant de statues qui se
trouvent dans nos rues, sur nos places et dans nos jardins et qui les
ornent, sans toujours les embellir. (_Sourires approbatifs._) Ce n’est
pas à Rodin que l’on a demandé ces monuments, que vous pouvez voir à
Paris, monuments de Gambetta, de Waldeck-Rousseau, de Jules-Ferry, ou
bien encore celui de Chappe, qui, près de nous, boulevard Saint-Germain,
évoque sans aucun symbolisme le vieux télégraphe de nos ancêtres.
(_Nouveaux sourires._)
Ce n’est pas pour Rodin que l’on a, tout près d’ici, avenue de
l’Observatoire, relégué dans une ombre discrète, un des chefs-d’œuvre
de Rude.
Non, messieurs, il n’y a pas là de privilège pour un homme, il n’y a pas
de doctrine d’État.
Que s’est-il passé?
Le maître Rodin est venu nous dire: «Voici mon œuvre, avec les
collections dont s’est nourrie ma pensée. Les voulez-vous? Je demande,
en retour, que la maison qui les abrite soit leur asile après ma mort,
non pas pour toujours, mais pendant vingt-cinq ans,--le temps de laisser
tomber les partis pris systématiques, comme aussi les engouements
factices et les admirations de commande, le temps de juger froidement ce
que je fus, de mesurer exactement ce que j’ai fait.»
Qui donc a pu voir, dans cette démarche de haut désintéressement, la
manifestation d’un orgueil hypertrophié se dresser à lui-même son propre
piédestal. Il se soumet au contraire à l’épreuve la plus redoutable.
Ce n’est pas à des familiers, ce n’est pas à un cercle d’admirateurs
qu’il lègue son œuvre; il confie au temps toute son œuvre, toute
sa passion, la vie de sa vie, le résultat d’un inlassable labeur,
des trésors dont lui seul sait ce qu’ils lui ont demandé d’efforts
douloureux et de méditations infinies.
Je sais! Il y a la condition à laquelle cette offre est subordonnée:
l’affectation de l’hôtel Biron.
Rodin a demandé qu’on lui réserve ce joyau parfait, exemplaire exquis de
la grâce du XVIIIe siècle.
La séduction de ce monument a été pour quelque chose dans la décision
du vieux maître. L’effort architectural du siècle qui a porté l’art du
décor à son élégance suprême y est résumé. Comment, épris de cette
demeure, où tant de ses rêves se sont réalisés, n’aurait-il pas conçu la
pensée de lui attribuer une destination en harmonie avec le charme qu’il
y sentait?
Nous avons eu--et l’honorable M. Gaudin de Villaine avait raison tout
à l’heure de rappeler le grand service qu’il rendit alors--la même
préoccupation. Des spéculateurs aux aguets méditaient le dépècement de
ce domaine et en préparaient l’horrible lotissement; nous avons été
d’accord, à la Commission du budget de la Chambre, dont je faisais alors
partie, avec notre collègue, pour que l’État fît l’acquisition de ce
chef-d’œuvre d’un des maîtres de l’architecture française. Pour le
dire, en passant, il faut reconnaître qu’à notre époque démocratique,
le culte des belles choses n’a pas périclité autant qu’on le prétend
parfois. Ce n’est pas aujourd’hui, c’est en des temps moins plébéiens,
moins détachés des vénérations anciennes, que l’on a accepté qu’une
merveille comme le palais des Papes d’Avignon, fût transformé en une
caserne d’artillerie, et l’oratoire aux fresques délicates, dans
lequel un prêtre s’agenouillait devant son Dieu, converti en cuisine
régimentaire!