M. JULES DELAHAYE.--Mais il n’en saurait être de même pour un
Gouvernement d’opinion, pour une Chambre de députés.
Au moment de ressusciter la vieille institution des peintres du roi,
des sculpteurs de la reine, au moment de leur réserver, non seulement
les principales commandes de l’État, comme au temps de la monarchie,
mais de leur donner encore des monuments historiques pour installer leur
atelier, leur musée, une sorte d’hymne à leur génie ne saurait leur
suffire.
Il faut aussi un peu d’esprit critique, un contrôle moins superficiel
et surtout moins partial pour les convaincre d’engager les deniers de
l’État, d’aliéner le domaine public, de désigner les peintres et les
sculpteurs de la République.
L’esprit critique et le contrôle sévère, c’est ce qui pouvait manquer,
sinon à l’honorable M. Simyan, du moins à son rapport, sur l’acceptation
définitive de la donation de M. Rodin.
Il n’est pas difficile à des ministres de trouver des fonctionnaires,
fussent-ils conservateurs des musées nationaux et architectes du
Gouvernement, pour présenter des évaluations d’actif de 2.086.505
francs en face d’évaluations de 13.150 francs. On n’a qu’à leur dire
préalablement que les richesses ainsi inventoriées sont «inestimables».
Mais il n’est besoin que de percevoir les articles de semblables devis,
de pareils bilans, pour en apercevoir les omissions volontaires, les
complaisances ordonnées et les futures surprises. Il n’est besoin que
de lire, en particulier, les conditions résolutives et révocatrices du
contrat, pour en pressentir l’éventuel danger. Jugez-en par ces seules
dispositions:
«ART. 2.--M. Rodin recrutera, nommera et révoquera, à son gré,
le personnel chargé de la garde et de l’entretien du musée.
«ART. 7.--Il est expressément convenu que les risques de la
conservation, ainsi que ceux de transport de ces divers objets à l’hôtel
Biron... resteront à la charge exclusive du ministère des Beaux-Arts,
quoique le transport doive en être effectué par les soins de M. Rodin et
à ses frais.
«En conséquence, M. Rodin ne pourra, en aucun cas, être jamais rendu
responsable, soit de la perte ou disparition, soit de la détérioration,
de tout ou partie de ces objets.
«Dans le cas d’inexécution dûment constatée de toutes les conditions
ci-dessus ou de l’une d’elles seulement, la présente donation sera
révoquée purement et simplement, et M. Rodin reprendra la propriété des
biens donnés.»
Ainsi, aucune responsabilité pour M. Rodin, et la faculté de révocation
pure et simple, dans le cas d’inexécution d’une seule clause du contrat,
comme le vol, la perte et la disparition des pièces nombreuses du musée.
Les artistes sont mobiles et changeants. Quelle tentation pour un homme
âgé et entouré peut-être de bien des gens intéressés à ressaisir après
lui une propriété qui leur échappe, pour un donateur qui semble avoir la
vocation du mécontentement esthétique, de transformer la fantaisie de
munificence en une fantaisie de révocation!
Je n’insiste pas sur les inconvénients d’une convention préconisée
par l’honorable M. Simyan. Quoi qu’il en dise, il saute aux yeux que
M. Rodin en a les principaux avantages, de son vivant, et que l’État
peut en avoir, plus tard, les plus grands risques. Au reste, la nature
des critiques que j’ai l’honneur de vous exposer dans le sommaire de
mon contre-projet étant surtout d’ordre public, il serait superflu de
m’étendre sur les motifs d’ordre privé qui vous engagent à examiner de
plus près la valeur «inestimable», mais estimée par des experts qui vous
sont inconnus, de ce que l’État donne et de ce que M. Rodin reçoit.
Je glisse aussi sur la convenance du futur musée, établi dans un couvent
et une chapelle par un artiste dont on nous dit qu’il a toujours eu la
prétention de soumettre le public à son goût, qui est le bon, et je me
contente, à cet égard, de reproduire sans commentaire le passage suivant
du rapport de M. Simyan:
«Et voici l’expression la plus réaliste du désir et de l’amour, dans
des œuvres qui comptent parmi les plus hardies. Le culte de M.
Rodin pour la nature ne lui a pas permis de la mutiler. Des passions
et des attitudes humaines, il pense qu’aucune ne doit être exclue de
l’art, pourvu qu’elles soient vraies et qu’elles soient belles. En
art, il n’y a, pour lui, d’immoral que le faux et le laid. L’amour
physique, la passion la plus universelle, source de volupté, source de
vie, chantée par Lucrèce en des vers immortels, est digne d’inspirer
le sculpteur comme le poète. Il comporte une beauté plastique qu’il
est légitime de reproduire à condition d’éliminer le détail vulgaire.
De cette conception est né tout un monde d’amants et d’amantes. Une
toute jeune femme assise sur ses talons, les deux mains appuyées à
terre, tend son minois de Japonaise avec des airs de chatte, et creuse
ses reins frémissants de vie. Des couples se cherchent avec fureur,
d’autres s’étreignent; un autre, séparé, est anéanti dans le sommeil.
Certains groupes font penser à la brûlante Sapho; certains semblent des
illustrations de Baudelaire.»
Il n’est pas bon qu’un musée qui, jadis, devait demeurer secret, soit
ouvert au public, pour y contempler des spectacles dont l’immoralité est
indifférente à l’artiste.
Il n’est pas bon, il n’est pas prudent, de dispenser de la sanction du
temps, reconnu nécessaire par l’expérience de tous les pays et de tous
les siècles, la consécration des talents et même des génies les plus
populaires, et à plus forte raison des talents et des génies les plus
contestés.
Il n’est pas bon, il n’est pas prudent de proclamer solennellement que
ces talents, ces génies pourront, désormais, si vous votez le projet du
Gouvernement, préférer les jouissances immédiates d’un atelier d’État,
d’un musée personnel, à la gloire posthume et désintéressée d’un musée
national.
Il convient mieux à une commission d’hommes de l’art, choisis
consciencieusement et en toute indépendance par des hommes de l’art,
qu’à une assemblée politique de prendre la responsabilité de décider
qu’il en sera autrement pour M. Rodin que pour les autres artistes
français.
La renommée de M. Rodin ne peut que gagner à l’arbitrage de ses pairs,
les plus illustres et les plus compétents. Une moitié par les membres
de l’Institut qui ne passent pas pour les plus médiocres et une moitié
par la grande ou la petite élite, à l’estime de laquelle il doit tenir
par-dessus tout.
S’il est vrai, comme on nous l’assure, que M. Rodin a vaincu toutes les
résistances, qu’il a réussi enfin à soumettre le public à son goût, s’il
a forcé l’admiration de tous, quelle revanche pour son génie méconnu
jusqu’ici, que cette constatation par experts indiscutables, indiscutés,
jointe à celle du Gouvernement et de la Chambre des députés. Quelle
revanche même pour la petite élite de ses admirateurs clairvoyants mais
solitaires.
Constatation d’autant plus opportune et nécessaire que, à l’heure où
nous sommes, les résistances ne semblent pas aussi réduites que vous
le prétendez. Voyez ce qui se passe autour de vous. Vous sollicitez
une sorte de réhabilitation d’un génie incompris, une manifestation de
remerciement qui ne s’est jamais vue.
Et les journaux d’art, aussi bien que les journaux politiques, se
taisent presque unanimement. On disait, jadis, que le silence des
peuples était la leçon des rois. Il devrait aussi être la leçon des
Parlements souverains, la leçon de la «République des arts» et de la
«République des camarades». (_Mouvements divers._)
M. MARROU.--Il y a autre chose à dire et à faire en ce moment
que le discours que vous prononcez.
M. JULES DELAHAYE.--Alors, vous seriez seul à avoir le droit de
parler et d’exprimer vos opinions?