Cl. Lémery]

Comme bien des modifications successives ont changé les dimensions

précédemment établies, il convient de noter ici que le principal _corps

de logis_, ou pavillon central, mesurait 42 m. 65 de long sur 20 mètres

de large et couvrait, par conséquent, une surface de 853 mètres carrés

de superficie. La cour d’honneur mesurait 32 mètres de largeur sur

48 mètres de profondeur ou environ 1.536 mètres carrés. Les écuries

pouvaient recevoir 33 chevaux.

La construction totale fut terminée en 1730; et, en 1731, Peyrenc de

Moras s’y installa.

Tout en situant l’hôtel de Moras parmi les principaux hôtels de Paris,

Blondel n’hésite cependant pas à en critiquer quelques parties.

Toutefois, il dit, au sujet du plan du rez-de-chaussée: «La distribution

de ce plan est très régulière, et quoique ce bâtiment n’ait que 21

toises 2 pieds de face sur 10 toises 4 pieds de profondeur, non compris

les avant-corps, les appartements qui le composent sont susceptibles de

toute l’élégance et de la commodité qu’on exige ordinairement dans un

grand hôtel.»

Plus loin, il est vrai, il ajoute:

«Toute la construction de ce bâtiment a été, d’ailleurs, fort négligée,

ainsi que son appareil qui est exécuté avec assez peu de soin, comme

le sont la plupart des édifices de nos jours qui sont érigés trop

rapidement, et où l’on préfère une possession prompte et instantanée à

l’avantage de bâtir pour la postérité.»

Peyrenc de Moras n’avait eu cure, lui, de tant ergoter sur l’œuvre de

Gabriel; aussi, son hôtel à peine terminé, était-il venu l’occuper avec

sa femme, la fille de Fargès, et trois enfants: deux fils et une fille;

mais il ne put y jouir longtemps de son opulence.

Le 20 novembre 1732, en effet, il trépassa, âgé de quarante-neuf ans,

en laissant cette fiche: «Abraham Peyrenc de Moras, riche de 12 à 15

millions, tant en fonds de terre qu’en meubles, pierreries et actions de

la Compagnie des Indes. Il avait plus de 600.000 livres de rente avec 2

ou 3 millions d’effets mobiliers.»

Quatre ans plus tard, le 1er août 1736, sa veuve vendit l’hôtel _à

vie_ à la duchesse du Maine, Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, veuve de

Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, qui était mort le 14 mai de la

même année.

C’était une «grande dame», peut-être, mais qu’elle était peu désirable

«avec son teint noiraud, sa taille exiguë, sa mine turbulente et ses

dents perdues!» C’est ce pendard de Saint-Simon qui parle ainsi, après

avoir gratté de sa plume brutale et véridique le fard des portraits

historiques de la galerie de l’hôtel de Rambouillet.

Pourtant, nulle personne n’eut plus de charme que ce laideron de

duchesse, dont la mine contrastait si bien avec les physionomies

toutes pareilles et trop apprêtées, que nous offrent tant d’officiels

portraits. Beaux teints, jolies bouches, dents superbes, épaules, bras

et gorges admirables!

Les détails, pour le surplus, n’abondent point sur le séjour de la

duchesse du Maine dans l’hôtel de Moras. Il est bon de préciser

seulement les points suivants: lors de l’achat de l’hôtel, la duchesse

avait une soixantaine d’années; et l’hôtel lui était cédé moyennant

100.000 livres payables comptant en espèces, plus 50.000 livres

affectées à la construction d’un bâtiment pour les officiers. La

duchesse habita l’hôtel du 15 janvier 1737 au 23 janvier 1753, date de

sa mort.

L’hôtel redevint alors la propriété de la famille de Moras, limitée, la

veuve Peyrenc de Moras étant morte, aux deux fils et à la fille. L’un

devait devenir chevalier, conseiller du Roi, ministre de la Marine;

l’autre, commissaire aux requêtes du Palais; tandis que la fille allait

épouser le comte de Merle de Beauchamp.

Mais, dès le 7 mai 1753, l’hôtel de Moras était définitivement vendu

cette fois au duc et à la duchesse de Biron pour la somme de 500.000

livres, qui furent intégralement payées à la date du 14 décembre 1754.

Le duc de Croy, dans ses _Mémoires sur les cours de Louis XV et de Louis

XVI_, édités par le vicomte de Grouchy (Paris, 1897), nous dépeint avec

une verve pittoresque ce que devint l’ancien hôtel de Moras entre les

mains du maréchal duc de Biron.

«Ce fut, du jour au lendemain, dit-il, le rendez-vous de toutes les

élégances; et les réceptions en étaient fort goûtées.»

«Le 1er juin 1783 (ajoute, entre autres choses, de Croy), je dînais

chez le maréchal de Biron qui, à quatre-vingts ans faits, était

encore la ressource et l’honneur de Paris pour les étrangers que nous

négligeons trop. Il tenait table ouverte de trente couverts, où se

trouvaient les belles Russes, Allemandes, Anglaises, etc.; c’était une

vraie arche de Noé. Le jardin contenait pour plus de 200.000 francs de

tulipes.»

De son côté, un doux bavard, le chevalier de Coudray, dans des volumes

peu connus, qui ont respectivement pour titres: _Nouveaux essais

historiques sur Paris, pour servir de suite et de supplément à ceux de

M. de Saint-Foix_ (Paris, 1786);--et _Le comte et la comtesse du Nord_

(Paris, 1782), le chevalier du Coudray nous donne de l’hôtel et du

maréchal duc de Biron les croquis divertissants qui suivent:

«L’hôtel de Biron, dit-il, est situé faubourg Saint-Germain, rue de

Varenne, proche la barrière. Là repose un héros, colonel du régiment des

gardes françaises, il en est aussi le père. C’est au maréchal duc de

Biron que Paris doit l’ordre et l’harmonie qui règnent maintenant parmi

cette phalange nombreuse et formidable; c’est maintenant que l’on peut

dire à juste titre que le soldat, loin d’être tapageur, ferrailleur,

etc., est presque aussi tranquille que le bourgeois: rarement

entendons-nous des plaintes sur le compte des gardes-françaises.

L’année dernière, 1782, M. le comte et Mme la comtesse du Nord[A]

se rendirent dans cet hôtel où une superbe collation les attendait

avec les officiers-majors et la musique du régiment. Leurs Altesses

Impériales examinèrent le jardin qui, j’ose le dire, est une des

merveilles de Paris; ils admirèrent la beauté des fleurs, la variété des

plates-bandes, etc., se promenèrent dans les parterres et les bosquets,

s’étonnèrent de la hardiesse et de l’élégance des treillages formant

des portiques, des arcades, des grottes, des dômes, des pavillons à la

chinoise, etc.»

Puis ici se place un petit couplet à chanter sur la flûte:

«M. le maréchal duc de Biron, ce zélé citoyen, ce vrai patriote, non

moins que brave général à l’ombre de ses lauriers, se repose de ses

fatigues guerrières: dans ses nobles plaisirs, il oublie les périls

qu’il a courus aux batailles de Rocoux, Laufeld, Fontenoy et au siège de

Pragues.»

Puis le bavard s’exalte:

«Qu’il est doux à mon cœur (s’écrie-t-il) de conserver à la postérité

les belles actions de mes concitoyens. Ce seigneur (le duc de Biron)

a la passion des jardins. L’histoire nous fait voir plusieurs grands

hommes aimant et cultivant eux-mêmes les fleurs. Cicéron, dans son

_Livre de la vieillesse_, rapporte nombre d’exemples de princes et

de grands personnages qui ont chéri le jardinage; entre autres nous

citerons Cyrus, roi de Perse, qui, montrant son jardin à Lisandre,

ambassadeur des Lacédémoniens, lui avoua qu’il en était le jardinier:

_Ego, inquit, ita sum dimensus, mei sunt ordinis, mea descriptio; multæ

etiam istarum arborum mea manu sunt satæ_.»

Ce latin l’a perdu, et le chevalier du Coudray termine, en disant des

bêtises, ce premier récit:

«Si nous abandonnons (poursuit-il) les fastes de l’histoire ancienne et

étrangère pour consulter celle moderne et nationale, nous y verrons des

rois de la première race vaquer aux soins de leurs jardins potagers, en

faire vendre les légumes et les fruits. Le grand Condé arrosait lui-même

les fleurs de son jardin de Chantilly.

[Illustration: HOTEL BIRON.--COUR D’HONNEUR. (Avant la démolition des

Annexes.)

Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon · 第 10 / 252 题