XLIX

Les voix se perdirent, mais Mario les avait reconnues. C'étaient celles

de La Flèche et du vieux Sanche.

Le courage lui revint tout à coup, bien que cette découverte n'eût rien

de rassurant.

Mario n'avait pu ignorer longtemps l'affaire de la Rochaille, et il

sentait bien que l'assassin de son père, l'âme damnée de d'Alvimar,

était désormais le plus mortel ennemi du nom de Bois-Doré; mais le

concours de La Flèche dans ce coup de main lui fit espérer que Sanche

avait pour auxiliaires la bande des bohémiens, les anciens compagnons de

misère de l'enfant en voyage.

Il pensa avec raison que ces vagabonds avaient dû s'associer à d'autres

bandits plus déterminés; mais tout cela lui parut moins redoutable

qu'une expédition en règle, ordonnée par les autorités de la province,

comme on aurait pu le craindre, et, un instant, il eut la pensée de se

rendre La Flèche favorable s'il pouvait l'attirer seul de son côté. Mais

la méfiance lui revint, lorsqu'il se rappela de quel air brutal et

sombre le bohémien lui avait parlé en ce même lieu, quelques mois

auparavant.

Il se prit alors à réfléchir sur les paroles qu'il venait d'entendre. Il

sentit qu'il avait besoin de sa lucidité pour les comprendre et en tirer

parti au besoin.

Sans doute, les envahisseurs attendaient un renfort qui n'arrivait pas

assez vite au gré de Sanche. «Ils n'arriveront pas avant lui!» Le _lui_

ne pouvait être que le marquis, dont on redoutait le retour. «Tant

mieux, notre part sera meilleure,» indiquait chez La Flèche l'espoir du

pillage. «Imbéciles, qui croyez prendre tout seuls... (ce château,

apparemment), c'était l'aveu de l'impuissance des assaillants à faire le

siége du manoir avec quelque chance de succès.

Enfin, Mario, qui avait aperçu des figures barbouillées, masquées,

horribles, grotesques, des déguisements endossés sans doute par les

bohémiens pour épouvanter les paysans du bourg et de la ferme, et qui,

malgré sa vaillance, en avait été effrayé lui-même, se trouvait plus

rassuré d'avoir affaire à des coquins en chair et en os, qu'à des êtres

fantastiques et à des périls inexplicables.

Ne pouvant rien faire pour le moment que de se tenir caché, il attendit

que les voix et les pas fussent éloignés de la grille, pour s'en

éloigner lui-même et chercher un refuge contre le froid de la nuit dans

une des petites fabriques du jardin.

Il pensa avec raison que le labyrinthe, dont il connaissait si bien les

détours, lui permettait d'échapper pendant quelques instants à

l'éventualité d'une poursuite, et il s'y engagea, en se dirigeant avec

certitude vers cette petite chaumière que l'on appelait par métaphore le

_palais d'Astrée_.

Il y était à peine entré, qu'il lui sembla entendre des pas sur le sable

de l'allée circulaire.

Il écouta.

--Ce sont des feuilles sèches que le vent fait tourner, pensa-t-il, ou

quelque bête de la ferme qui se sauve ici. Mais, s'il en est ainsi, la

grille du jardin serait donc ouverte? Alors, je suis perdu! Mon Dieu!

ayez pitié de moi!

Cependant le bruit était si léger, que Mario s'enhardit à regarder à

travers le lierre qui tapissait sa retraite, et il vit un petit être qui

tournait, indécis, comme pour chercher un refuge dans le même lieu.

Mario n'avait pas eu le temps de fermer la porte de la chaumière

derrière lui; le petit être entra et lui dit à voix basse:

--Est-ce que tu es là, Mario.

--C'est donc toi, Pilar? lui dit l'enfant, surpris par un sentiment de

joie en reconnaissant sa petite compagne qu'il avait crue morte.

Mais il ajouta tristement:

--Est-ce pour me livrer que tu me cherches?

--Non, non, Mario! répondit-elle. Je veux me sauver de La Flèche.

Sauve-moi, mon Mario, car je suis trop malheureuse avec ce maudit!

--Et comment pourrais-je te sauver, moi qui ne sais comment me sauver

moi-même!... Va-t'en d'ici ou restes-y sans moi, ma pauvre Pilar; car

ces bandits en te cherchant, vont me trouver aussi.

--Non, non; La Flèche croit m'avoir laissée là-bas avec le mort!

--Quel mort?

--Ils l'appellent d'Alvimar. Il est mort l'autre nuit, ils l'ont enterré

ce matin.

--Tu rêves... ou je ne comprends pas. N'importe! Tu t'es échappée?

--Oui; je savais que l'on venait ici pour prendre ton château et _ton

trésor_; j'ai descendu, _en chat_, par une toute petite fenêtre, et j'ai

suivi de loin la bande. J'espérais qu'on tuerait La Flèche et ces

mauvais coquins qui n'ont jamais voulu avoir pitié de moi.

--Quels coquins?

--Les bohémiens faiseurs de tours que tu connais, et puis beaucoup

d'autres que tu ne connais pas, et qui sont venus se mettre avec eux.

Ils m'ont bien fait souffrir à Brilbault, va!

--Qu'est-ce que Brilbault? N'est-ce pas une masure du côté de...?

--Je ne sais pas. Je ne sortais jamais, moi! Ils couraient tout le jour

et me laissaient avec le malade blessé, qui se mourait toujours, et son

vieux domestique, qui me détestait, parce qu'il disait que c'était moi

qui portais malheur au monsieur et l'empêchais de guérir. J'aurais bien

voulu qu'il mourût plus tôt; car je les détestais aussi, moi, ces

Espagnols! et j'ai fait bien des sorts contre eux. Enfin, le plus jeune

est mort, au milieu de ces enragés qui buvaient, chantaient et criaient

toute la nuit et qui m'empêchaient de dormir. Aussi je suis malade. J'ai

toujours la fièvre... C'est peut-être heureux pour moi, ça m'empêche

d'avoir faim.

--Ma pauvre fille, voilà tout l'argent que j'ai sur moi. Si tu peux te

sauver, ça te servira; mais, bien que je ne comprenne rien à ce que tu

me racontes, il me semble que tu as été folle de venir ici, au lieu de

t'en aller bien loin de La Flèche. Cela me fait craindre que tu ne sois

d'accord avec lui pour...

--Non, non, Mario! garde ton argent! et, si tu crois que je veux te

livrer, va-t'en te cacher ailleurs, je ne te suivrai pas. Je ne suis pas

méchante pour toi, Mario. Il n'y a que toi au monde que j'aime! Je suis

venue, croyant que, pendant qu'on se battrait, je pourrais entrer dans

ton château et rester chez toi. Mais tes paysans ont eu trop de peur; on

en a tué, les autres se sont sauvés dans ta grande cour. Tes domestiques

se sont bien défendus; mais ils n'ont pas été les plus forts. J'étais

cachée sous des planches, le long de ce mur de jardin, en dedans. Je

voyais tout par une petite fente. Je t'ai vu entrer dans la cour, sur

ton cheval; j'ai vu un grand homme te renfermer ici. Je ne te

reconnaissais pas tout de suite, à cause de tes beaux habits; mais,

quand tu as marché pour venir dans cette petite maison, j'ai reconnu ton

pas, et je t'ai suivi.

--Et, à présent, qu'est-ce que nous allons faire? Jouer à cache-cache,

le mieux que nous pourrons, dans ce jardin, où, sans doute, on va venir

fureter?

--Qu'est-ce que tu veux qu'on vienne faire dans un jardin? On sait bien

qu'en hiver il n'y a pas de fruits à voler! D'ailleurs, les maudits ont

déjà bien trouvé à manger et à boire dans les grands bâtiments qui sont

là-bas; c'est la ferme, n'est-ce pas? Je sais bien ce qu'ils font tout

de suite quand ils entrent dans une maison qui n'est pas gardée. Je n'ai

pas besoin de les voir, va! Ils tuent les bêtes et ils mettent la

broche; ils défoncent les tonneaux; ils enfoncent les armoires; ils

remplissent leurs poches, leurs sacs et leurs ventres. Dans une heure,

ils seront tous fous, ils se disputeront et s'estropieront les uns les

autres. Ah! si ton sot domestique ne nous avait pas enfermés ici, il ne

serait pas malaisé de nous en aller! Mais sans doute que le mur de ce

jardin a quelque trou par où l'on peut passer le corps? Je suis toute

petite et tu n'es pas gros. Quelquefois, en grimpant sur un arbre, on

gagne le haut du mur. Est-ce que tu ne sais plus grimper et sauter,

Mario?

--Si fait; mais je sais qu'il n'y a ni trou ni arbre qui nous puisse

servir à rien. Il y a l'étang qui borde le préau; mais je ne sais pas

encore nager. Il a fait trop froid, depuis que je suis ici, pour que

j'aie pu l'apprendre. Il y a bien une petite barque que l'on pourrait

nous envoyer du château si l'on nous savait ici. Mais comment nous faire

voir? il fait trop nuit; et entendre? l'écluse fait trop de tapage! Ah!

mon pauvre Aristandre est pris ou mort, puisque...

--Non pas, mon petit comte du bon Dieu! dit, en dehors, une grosse voix

qui essayait de se faire mystérieuse: Aristandre est là qui vous cherche

et vous entend.

--Ah! mon cher carrosseux! s'écria Mario en jetant ses bras autour de la

grosse tête qui passait par la lucarne basse du petit réduit. C'est donc

toi! Mais comme ta es mouillé, mon Dieu! est-ce du sang?

--Non, Dieu merci! c'est de l'eau, répondit Aristandre, de l'eau bien

froide! Mais je n'en ai pas bu, heureusement pour moi! J'ai été poussé,

poussé, emporté malgré moi sur le pont dormant, par nos diables de

paysans, qui reculaient pour entrer dans le préau. J'ai vu que j'allais

être forcé d'y entrer aussi, et que je n'en pourrais plus sortir pour

vous retrouver. Alors j'ai lâché mon dernier coup de pistolet, et j'ai

sauté dans la rivière. Coquine de rivière! j'ai cru que je n'en

sortirais jamais, d'autant plus que, du château, on a tiré sur moi, me

prenant pour un ennemi. Enfin, me voilà! Il y a un quart d'heure que je

vous cherche; je me doutais bien que vous seriez dans l'_affinoire_

(Aristandre appelait ainsi le labyrinthe); mais, depuis dix ans que je

le connais, je ne sais pas encore m'y retourner. Allons! il faut sortir

d'ici, essayons! Laissez-moi faire! Mais avec qui diantre êtes-vous là?

--Avec quelqu'un qu'il faut sauver aussi, une petite fille malheureuse.

--Du bourg? Ah! ma foi, ça m'est égal, on la sauvera si l'on peut. Vous

d'abord! Je vais voir ce qui se passe dans la basse-cour; restez là et

parlez tout bas.

Aristandre revint au bout de peu d'instants. Il était soucieux.

--S'en aller n'est pas facile, dit-il à voix basse aux enfants. Ah! ces

gens du bourg! faut-il qu'ils soient maladroits pour avoir laissé

prendre la ferme! Et, à présent que les coquins y font leur soûlerie,

si, du château, on faisait une sortie, on les tuerait comme des porcs

jusqu'au dernier! On croit avoir affaire à des démons, et, moi, je dis

que c'est des gens déguisés, de la vraie canaille! Écoutez-les crier et

chanter!

--Eh bien, profitons de leur débauche, dit Mario; traversons ce bout de

cour, où il n'y a peut-être personne, et vitement gagnons la tour de

l'huis.

--Oh! dame! oui, bien sûr! Mais ils se sont renfermés, les gueux! Ils

savent bien que M. le marquis peut venir dans la nuit, et il faudra

qu'il mette le siége devant sa porte!

--Oui, s'écria Mario, c'est pour cela que j'ai vu Sanche aller de ce

côté-là, avec La Flèche!

--Sanche? La Flèche? vous le savez reconnus? Ah! j'ai envie d'aller tout

seul tomber dessus ces fameux chefs!

--Non! non! dit Pilar; ils sont plus forts et plus méchants que vous ne

croyez!

--Mais, s'ils n'ont fait que fermer l'huis, nous pouvons bien le

rouvrir, dit Mario, qui réfléchissait plus vite que le carrosseux. Et,

s'ils y ont laissé des gardiens... eh bien, à nous deux, Aristandre,

nous pouvons essayer de les tuer pour passer. Tu délibères? Il le faut,

vois-tu, mon ami. Il faut courir avertir mon père. Autrement, puisque

nos gens d'ici sont effrayés, ils laisseront prendre le château. Quand

les coquins auront fini de se repaître, ils tâcheront d'y mettre le feu.

Qui sait ce qui peut arriver? Allons, allons, carrosseux, mon ami,

ajouta le brave enfant en tirant sa petite rapière, prends un pieu, une

massue, un arbre, n'importe quoi, et marchons!

--Attendez, attendez, mon mignon maître! répondit Aristandre, il y a par

là des outils... laissez-moi chercher. Bon! je tiens une pelle; non! une

tranche! j'aime mieux ça! avec ça, je ne crains personne! Mais,

écoutez-moi, savez-vous où est votre papa?

--Non! tu m'y conduiras.

--Si je sors d'affaire, oui! sinon, vous serez forcé d'y aller tout

seul. Savez-vous ou est Étalié?

--Oui, j'y ai été. Je connais le chemin.

--Vous savez l'auberge du _Geault-Rouge_?

--Du _Coq-Rouge_? Oui, j'y suis descendu deux fois. Ça n'est pas

difficile à trouver, c'est la seule maison de l'endroit: eh bien?

--Votre papa est là jusqu'à dix heures du soir. Si vous arrivez trop

tard, allez à Brilbaut! il y sera.

--Au bas du Coudray?

--Oui. Il y sera avec son monde. La course est longue! vous ne ferez

jamais tout ça à pied?

--J'irai à Brilbaut tout de suite, moi, dit Pilar. Je sais le chemin,

j'en arrive!

--Oui, s'écria le carrosseux; va, petite! tu avertiras M. Robin. Le

connais-tu? Tu n'es pas d'ici?

--C'est égal, je le trouverai.

--Ou M. d'Ars, te souviendras-tu?

--Je le connais, je l'ai vu une fois.

--Alors, marchons! Ah! monsieur Mario, si je pouvais mettre la main sur

votre cheval! vous iriez plus vite et sans vous tuer à courir.

--Je sais courir! dit Mario; ne songe pas au cheval, c'est impossible.

--Une minute encore, reprit Aristandre, et faites attention. Le pont est

levé; vous saurez bien faire tomber le tablier? Ça ne pèse rien!

--C'est très-facile!

--Mais la sarrasine est baissée! Ne vous inquiétez pourtant pas, je vais

monter dans la salle de manoeuvre. S'il y a du monde, tant pis pour eux,

je cogne, je tue, je lève un pieu! Ne vous amusez pas à m'attendre.

Passez, filez, volez! Si le pieu retombe sur la petite, tant pis pour

elle; vous n'y pouvez rien, ni moi non plus. À la garde de Dieu! Filez

toujours, je vous rattraperai.

--Mais, si tu es...

Mario s'arrêta, le coeur serré.

--Si je suis escofié, vous voulez dire? Eh bien, vous auriez beau vous

en chagriner, il n'en sera ni plus ni moins. En me plaignant, vous

perdrez la tête et les jambes! Vous ne devez songer qu'à courir.

--Non, mon ami, c'est trop de risques pour toi; restons cachés ici.

--Et, pendant que nous nous cacherons, si l'on brûle madame Lauriane,

votre Mercédès, Adamas... et mes pauvres chevaux de carrosse qui sont

là-dedans! D'ailleurs... Tenez, j'y vais tout seul. Quand ça sera

ouvert, vous passerez.

--Allons! allons! dit Mario. Tout pour Lauriane et Mercédès!

Et il allait s'élancer hors du jardin, lorsque Pilar le retint.

--Fais attention qu'il doit venir ici d'autres _maudits_, je le sais. Si

tu les rencontres, cache-toi bien, car tes habits à boutons d'or

reluisent dans la nuit comme des diamants, et, pour avoir tes habits,

ils te tueront!

--Une idée! s'écria Mario. Je vais vitement reprendre mes loques de

malheureux qui sont là?

Le lecteur se souvient du trophée champêtre, sentimental et

philosophique, suspendu dans la chaumière en grande cérémonie.

Mario le détacha lestement, et, en deux minutes, jetant là soie, velours

et galons, il se revêtit de son ancienne défroque; après quoi, on se

dirigea vers l'_huis_, en marchant sans bruit et sans dire un mot.

Il n'y avait guère qu'une cinquantaine de pas à faire le long du mur en

dehors du jardin. On les fit, sinon sans danger, du moins sans encombre,

au bruit des rires, des blasphèmes, des cris et des chants rauques qui

partaient de la ferme.

La tour de l'huis était sombre et muette. Aristandre plaça les deux

enfants tout près de la sarrasine, Mario en avant, touchant au dernier

pieu de gauche. Puis il prit sa main dans la sienne pour lui faire

saisir l'anneau de la chaîne qui tenait levé le tablier du pont.

Il ne s'agissait que de faire sortir cet anneau du crochet planté dans

la muraille.

Il n'y avait plus un mot à échanger. Autour d'eux, sur l'escalier, sur

leurs têtes, pouvaient et devaient se trouver des sentinelles endormies

ou inattentives.

Mario ne pouvait serrer les mains du carrosseux dans les siennes, qui

tenaient déjà l'anneau sorti et la chaîne tendue. Il porta ses lèvres

sur cette main rude et y déposa à la hâte un baiser muet; c'était

peut-être un éternel adieu.

Aristandre, profondément attendri, n'en retira pas moins brusquement sa

grosse patte, comme pour dire: «Allons, ne songez qu'à vous,» et,

faisant vivement le signe de la croix dans les ténèbres, il monta

résolûment l'escalier court et roide de la galerie de manoeuvre.

--Qui va là? cria une voix sourde que Mario reconnut aussitôt pour celle

de Sanche.

Et, comme le carrosseux montait toujours et atteignait le côté gauche de

la galerie, la voix ajouta:

--Répondras-tu, balourd? Es-tu ivre? Réponds, ou je fais feu sur toi!

Moins d'une minute après, le coup partit; mais le pieu était levé, Mario

lâchait la chaîne, s'élançait sur le pont, et fuyait sans regarder

derrière lui.

Il lui sembla qu'on criait l'alerte sur le moucharabi et qu'une balle

sifflait à ses oreilles; il n'entendit pas l'explosion, tant il avait le

sang à la tête.

Quand il fut hors de portée, il s'arrêta contre un arbre, se sentant

défaillir à la pensée de ce qui se passait entre le pauvre Aristandre et

les guetteurs ennemis.

Il entendit de grandes clameurs dans la tour et comme des coups de pic

contre la pierre. C'était la pioche d'Aristandre qui faisait le moulinet

dans l'obscurité; mais il gardait prudemment le silence afin d'être pris

pour un bohémien ivre, et Mario, en cherchant à saisir un éclat de sa

voix, au milieu de celles des autres, perdait l'espérance, et, avec

l'espérance, le courage de fuir sans lui.

Le pauvre enfant songeait si peu à lui-même, qu'il ne tressaillit même

pas en se sentant serrer le bras.

C'était Pilar, qui l'avait devancé à la course, et qui revenait sur ses

pas pour le chercher.

--Eh bien, et bien, qu'est-ce que tu fais là? lui dit-elle. Viens donc,

pendant qu'ils le tuent! Quand ils auront fini de le tuer, ils courront

après nous!

L'effroyable sang-froid de la petite bohémienne fit horreur à Mario.

Élevée au milieu des scènes de violence et de carnage, elle ne

connaissait presque plus la peur, et ne soupçonnait même pas la pitié!

Mais, par je ne sais quel enchaînement rapide d'idées, Mario pensa à

Lauriane, et toute la résolution dont un enfant peut être capable, lui

revint au coeur.

Il reprit sa course, et, faisant signe à Pilar de suivre le chemin d'en

bas, il se dirigea vers celui qui monte aux plateaux du Chaumois.

Au bout de dix pas, il tomba en heurtant un objet placé en travers du

chemin.

C'était le second cadavre qu'Aristandre lui avait montré en arrivant, et

qu'ils n'avaient pas eu le temps de regarder.

En se sentant sur ce mort, Mario fut pris d'une sueur froide: c'était

peut-être Adamas! Il eut le courage de le toucher, et, après s'être

assuré que c'étaient les habits d'un paysan, il se remit à courir.

La vue du ciel pâle au-dessus de la plaine nue lui rendit un peu de

respiration; l'obscurité l'étouffait. Il prit à vol d'oiseau; mais une

nouvelle terreur l'attendait dans cette plaine.

Une forme pâle et indécise semblait voltiger sur les sillons. Elle

venait vers lui. Il chercha à l'éviter; elle le suivait. C'était une

bête quelconque lancée après lui. Tous les contes de la veillée des

villageois sur la levrette blanche et le lutin qui crie: _Robert est

mort!_ lui revinrent à la mémoire.

Mais, tout d'un coup, la bête hennit et se montra d'assez près pour être

reconnue. C'était le bon petit cheval de Mario qui l'avait senti de

loin, et qui revenait s'offrir à lui.

--Ah! mon pauvre Coquet! s'écria l'enfant en saisissant sa crinière, que

tu viens donc à point! et tu me reconnais, pauvre petit, malgré ces

habits que tu n'as jamais vus? Tu as donc eu bien peur, pendant cette

méchante bataille? Tu t'es sauvé tout de suite avant qu'on eût levé le

pont, et tu manges là des chardons secs au lieu de ton avoine? Allons,

allons! nous souperons tous deux quand nous aurons le temps!

En babillant ainsi à son cheval, Mario raccommodait ses étriers, un peu

endommagés dans les buissons. Puis, s'étant mis en selle, il partit

comme un trait.

Nous le laisserons courir et reviendrons à Briantes, où la situation des

assiégés nous cause quelque souci.

L

Lorsque Mario et Aristandre étaient arrivés à Briantes, il n'y avait pas

un quart d'heure que les bandits y avaient fait leur brusque apparition.

Lauriane allait se mettre à table, lorsque des cris confus et des coups

de fusil se firent entendre dans le hameau,--nous pouvons dire, selon la

coutume du pays, le bourg, puisque cette petite colonie était

anciennement fortifiée; mais le vieux mur de blocs gallo-romains était,

en vingt endroits, écroulé jusqu'au niveau du sol, et il y avait

longtemps que l'on ne faisait plus la dépense d'y placer des portes.

Ces bruits, que les habitants du château et même ceux de la ferme

prirent d'abord pour quelque chasse donnée par les villageois à un gros

gibier fourvoyé dans leurs enclos, prirent bien vite un caractère plus

alarmant.

Chacun s'arma de ce qui lui tomba sous la main, et les batteurs en

grange, brandissant leurs fléaux, coururent à la tour de l'huis. Mais

ils furent à l'instant repoussés et paralysés par les habitants du

bourg, qui, venant de toutes les directions, se trouvaient assemblés aux

abords du pont, et, dans leur épouvante, étouffaient et renversaient les

gens accourus à leur secours.

La bande des assaillants ne se composait cependant que d'une

cinquantaine d'hommes suivis de femmes et d'enfants; mais on se souvient

que le marquis avait mis sur pied et envoyé à l'attaque de Brilbault

tous les hommes solides et hardis de son petit fief, si bien que la

population surprise par les brigands était en ce moment composée aussi

de femmes et d'enfants, de vieillards estropiés ou d'adolescents

malingres.

La vue des figures horribles affublées par ces bandits produisit l'effet

qu'ils s'en étaient promis. Une panique générale s'empara des paysans,

et la peur ne leur donna que la force qu'il fallait précisément pour

empêcher les bons serviteurs du château de se porter à la rencontre des

ennemis.

Un des morts que Mario trouva sur le chemin était un jeune homme infirme

qui tomba et fut écrasé sous les pieds des fuyards; l'autre, un pauvre

bon vieux qui seul essaya de se retourner contre l'ennemi, et fut

assommé par Sanche à coups de crosse.

On n'eut donc que le temps de repasser le pont, et on ne put le lever à

cause des traînards qui arrivaient en beuglant et en demandant refuge

pour eux et leurs bêtes. L'ennemi profita du désordre pour les joindre.

Alors le combat s'engagea sous la voûte de l'huis, où les gens du

château, entourés d'enfants qui criaient et d'animaux stupides et

immobiles ou blessés et furieux, furent immédiatement forcés de lâcher

pied.

À peine furent-ils rentrés dans la basse-cour, que les paysans les

abandonnèrent pour aller se jeter sur le pont dormant, et les braves

gens, qui n'étaient pas plus d'une dizaine, furent entourés par les

bandits et contraints de reculer jusqu'à l'huisset, au milieu d'une

lutte héroïque.

Un des meilleurs, le fermier Charasson, y fut tué; deux autres y furent

blessés. Tous y eussent péri, car le terrible Sanche frappait avec une

rage désespérée, sans la lâcheté de La Flèche et consorts, «qui se

souciaient de pillerie et nullement de recevoir de mauvais coups.»

Réduits à sept, les braves domestiques durent rentrer dans le préau; ce

qui ne fut pas facile, à cause de l'encombrement qui y régnait.

L'affaire fut si chaudement poussée par Sanche, qu'une grande partie des

animaux resta dehors, ou, prise de vertige, se jeta dans la rivière.

Pendant cette lutte acharnée, mais si rapide, qu'elle avait à peine duré

dix minutes, Lauriane et Mercédès s'étaient tenues d'abord tremblantes

et muettes sur la plate-forme de l'huisset.

Quand elles virent leurs gens plier, saisies spontanément du courage que

donne la peur aux faibles quand ils ne sont pas idiots, elles coururent

aux fauconneaux, qui étaient toujours en état de faire leur office.

Elles s'empressèrent d'allumer les mèches et se tinrent prêtes,

s'encourageant l'une l'autre, et tâchant de se rappeler ce qu'elles

avaient vu faire et enseigner, par manière d'exercice, à Mario et aux

jeunes gens de la maison. Mais il n'y avait pas encore moyen de tirer

sur l'ennemi, tant qu'il s'étreignait corps à corps avec les défenseurs

du manoir.

Mais que faisait Adamas, en ce moment suprême? Adamas était dans les

entrailles de la terre.

On se souvient d'un passage secret, à l'aide duquel on devait, au

besoin, faire évader Lucilio.

Ce souterrain, passant sous le fossé, conduisait à un chemin creux que

les inondations avaient ensablé depuis quelques années. Adamas s'était

imaginé que le déblayement de l'ouverture serait l'affaire de quelques

heures de travail de ses terrassiers. Mais le dommage était plus

considérable, et, depuis trois jours, on n'avait pas réussi à rendre le

passage praticable.

Il allait chaque soir examiner l'ouvrage de la journée, et, pendant la

bataille, il était donc là enfoui, faisant son inspection, prenant ses

mesures à la toise et ne se doutant pas du vacarme qui régnait au

dehors.

Quand il sortit de son trou, qui aboutissait au-dessous de l'escalier de

la tourelle, il fut comme ivre pendant quelques instants et se crut

halluciné; mais lui, l'homme aux expédients, il recouvra vite sa

présence d'esprit.

Il arrivait juste au moment où les assiégés faisaient irruption dans le

préau et où, chacun perdant la tête, l'ennemi allait y pénétrer aussi.

Agile et toujours bien chaussé, en véritable _homme de chambre_ qu'il

était, il ne fit qu'un saut à la manoeuvre de l'huisset pour abattre la

herse, au nez et même un peu sur le dos des assaillants; si bien que la

base de cet instrument de clôture ne joignait pas la terre. Il s'en

aperçut à temps.

--Clindor! s'écria-t-il au page éperdu, qui s'apprêtait à fermer les

portes devant la herse, arrête, arrête! D'où vient que la herse ne

descend plus? J'en ai encore un pied au-dessus de la rainure.

Clindor, qui n'était pas bien brave, quoiqu'il fit tout son possible

pour l'être, regarda et recula d'horreur.

--Je le crois bien! dit-il, il y a trois hommes dessous!

--_Numes célestes!_ des nôtres?... Regarde donc, triple veau de lait.

--Non, non, des leurs.

--Eh bien, tant mieux, par Mercure! Vite ici, du monde! Montez sur la

tête de la herse! pesez! pesez! Ne voyez-vous pas que ces corps morts

serviront aux vivants à passer sous les dents de fer, et qu'une fois

sous la voûte, ils mettront le feu à nos portes! Allons, en bas, vous

autres! À coups de maillet, de pied, de crosse, cassez-moi les têtes qui

voudront passer! Taille tout avec ta faux, vivants et morts, mon brave

Andoche! Et toi, Châtaignier, as-tu encore une charge de plomb? À ce

museau rouge qui s'avance!... C'est ça! bravo! Par le dieu Teutatès,

c'est bien! en pleine gueule! Ça en fait encore un de moins!

Mêlant ainsi des apostrophes sublimes à des trivialités par lesquelles

il daignait se mettre à la portée du petit monde, Adamas vit avec

satisfaction la herse tomber tout à fait sur les corps; et les

assaillants reculer jusqu'à la tête du pont.

--À présent, aux fauconneaux! s'écria-t-il. Plus vite que ça, mes

Cupidons! Allons, milles tonnerres du diable, pointez, pointez!

Faites-moi une fricassée de ces oiseaux de ténèbres!

La petite artillerie du manoir découragea les bandits, qui n'avaient pas

de quoi y répondre, et qui, emportant leurs blessés, se décidèrent, en

attendant mieux, à aller piller et banqueter dans la ferme abandonnée.

On jeta des veaux et des moutons tout vivants dans la meule embrasée,

d'où s'exhala bientôt une âcre odeur de toison brûlée. On repoussait, à

coups de fourche, les malheureuses bêtes qui voulaient échapper à ce

supplice. Elles furent dévorées, moitié crues, moitié en charbons. Les

tonneaux du cellier de la ferme furent défoncés. Tout s'enivra plus ou

moins, même les enfants et les blessés. On jeta dans le feu le corps du

malheureux fermier, et l'on eût traité de même les deux valets

prisonniers, sans l'espoir de leur rançon, et cela, en dépit de Sanche,

qui ne voulait faire quartier à personne.

Seul, le vieil Espagnol ne songeait ni à manger ni à boire, ni à voler.

C'était contre son gré que la bande de Brilbault avait devancé les

auxiliaires plus sérieux qu'il attendait impatiemment pour consommer sa

vengeance. Il s'inquiétait, non d'y perdre la vie, il en avait fait

d'avance le sacrifice, mais de voir échouer son entreprise par la

précipitation et l'avidité des misérables qui s'y étaient associés.

Ne pouvant les retenir jusqu'à l'heure où ses véritables alliés devaient

ouvrir la marche et conduire l'expédition, il les avait suivis pour ne

laisser à personne le soin de torturer les beaux messieurs de Bois-Doré,

s'ils avaient la mauvaise chance de tomber aux mains de ces volereaux.

Au milieu du combat, lui, le seul fanatiquement brave, il s'était trouvé

naturellement à leur tête. Mais, la bataille gagnée, il n'était plus

rien pour eux, et bientôt, comme nous l'avons vu, il dut prendre

lui-même le soin d'aller garder la tour de l'huis par où une surprise

était à craindre, et d'où il guettait, d'ailleurs, l'arrivée de ceux qui

devaient effectuer la prise et le sac du château, par conséquent la

perte de tous ceux qui avaient servi de motif ou d'instrument à la mort

de d'Alvimar.

Si l'on était plus sage dans le château que dans la basse-cour, on n'y

était pas plus calme, et l'on prenait à la hâte toutes les dispositions

nécessaires pour se défendre contre un nouvel assaut.

On voyait et l'on entendait l'orgie des bandits, et, si l'on eût voulu

sacrifier la ferme, il eût été facile de les en déloger à coups de

biscaïens.

Mais, outre qu'on espérait voir arriver du renfort dans la nuit, avant

que ces misérables eussent eu la pensée de mettre le feu aux bâtiments

de la basse-cour, on craignait de tirer sur les prisonniers, dont on ne

savait pas le nombre, et sur le bétail, qui était trop considérable pour

passer tout entier dans l'estomac de ces affamés.

On se compta, et l'absence des infortunés qui avaient succombé ou qui

étaient pris, fut constatée.

Adamas fit entrer dans le bâtiment des écuries tout le pauvre personnel

inutile de la paroisse. On donna à ces malheureux forces paille fraîche,

en leur prescrivant de se tenir tranquilles et de se lamenter tout bas,

ce qui ne fut point aisé à obtenir.

Lauriane et Mercédès s'occupèrent de panser les blessés et de faire

souper les enfants.

Pendant ce temps, Adamas postait son monde à tous les endroits exposés

au feu des assaillants, de manière à le prévenir par le leur, et, pour

que personne ne s'endormît, il passa le temps à aller de l'un à l'autre,

distribuant des éloges et des encouragements, montrant de l'espoir, de

la crainte ou une confiance absolue dans la suite des événements, selon

le tempérament de chacun. Le sage Adamas, n'ayant jamais manié d'autre

arme que le peigne et le fer à papillotes, remplissait évidemment le

rôle de la mouche du coche, rôle qu'il savait rendre utile, et que

savent bien nécessaire, parfois, ceux qui connaissent la lenteur et

l'apathie berrichonnes.

Quand tout fut réglé, Adamas, épuisé de fatigue et d'émotion, se jeta

sur une chaise dans la cuisine, pour reprendre haleine, ne fût-ce que

pour cinq minutes, et recueillir ses esprits.

Il avait le coeur bien gros et n'osait confier sa peine à personne. Lui

seul savait que Mario ne devait point accompagner son père à Brilbault,

et que, s'il n'était pas déjà pris, il pouvait, d'un moment à l'autre,

arriver et tomber aux mains de l'ennemi.

Ni Lauriane ni Mercédès ne partageaient son angoisse; pour ne pas les

inquiéter, le marquis leur avait caché ses projets. Selon lui, il ne

s'agissait que d'une battue pour laquelle il emmenait son monde. Elles

avaient bien pressenti quelque chose de plus sérieux, à son air

préoccupé et aux pourparlers qu'il avait eus tout le jour avec ses amis

et ses gens; mais elles connaissaient trop sa tendresse paternelle pour

craindre qu'il exposât Mario dans quelque danger, et toutes deux

s'imaginaient qu'il passerait la nuit au château d'Ars ou au château du

Coudray.

Adamas était livré à mille perplexités, se demandant s'il ne devrait pas

mettre tout son monde à l'ouvrage pour achever de déblayer le passage

secret, afin de courir par là à la rencontre de Mario, et d'envoyer

avertir le marquis, tout en faisant fuir les femmes. Mais il avait trop

mesuré le terrain pour ne pas savoir qu'il y en avait encore pour bien

des heures, et, pendant ce travail, le château, n'étant plus gardé,

pouvait être envahi. Que deviendrait-on alors, enfermé dans ces

souterrains sans issue, dont l'entrée pouvait bien ne pas échapper aux

recherches des pillards?

Il fut interrompu dans sa méditation agitée par Clindor, qui

s'approchait de lui sur la pointe du pied.

--Que viens-tu faire ici, méchant page? lui dit-il avec humeur.

Et, sans songer qu'il se reposait lui-même, il ajouta:

--Est-ce une nuit pour se reposer?

--Non! je le sais, répondit le page; mais je cherche...

--Qui? Parle vite!

--Le carrosseux! ne l'avez-vous point vu?

--Aristandre? L'aurais-tu vu, toi, que tu le cherches? Réponds donc!

--Je ne l'ai point vu dans le château; mais, aussi vrai que vous êtes

là, je l'ai vu sur le pont dormant, pendant qu'on s'y cognait.

--Mort de ma vie! il n'est point céans, j'en réponds! Mais Mario! il

devait le ramener! As-tu vu Mario?

--Non; j'y ai bien pensé, j'ai bien cherché des yeux: Mario n'y était

pas.

--Alors, Dieu soit loué! Si Mario eût été avec lui, tu n'aurait pas vu

l'un sans l'autre. Il ne l'aurait pas quitté d'une semelle. Il ne se

serait pas jeté dans la bataille! Sans doute, monsieur aura gardé

l'enfant et renvoyé le carrosseux pour nous le faire savoir. Mais ce

pauvre carrosseux!... Tu dis qu'il se battait?

--Comme trente diables!

--J'en suis bien sûr! et après?

--Après, après... la herse est tombée, et j'ai couru pour fermer les

portes.

--Par l'enfer! elle est peut-être tombée sur... Vite, prends ce

flambeau, viens!

--Non, non! J'ai vu les gens écrasés. Il n'en était pas.

--Tu n'as pas bien vu, tu avais peur!

--Peur, moi? Par exemple!

--C'est égal, viens, je te dis!

Et Adamas courut rouvrir les portes et regarder en tremblant les

cadavres aplatis sous les dents de fer. On les avait, en outre,

tellement mutilés, que ce spectacle atroce fit tomber la torche des

mains du page.

Adamas se releva en jurant; mais, à la lueur de la torche fumante près

de s'éteindre dans le sang, il vit Aristandre debout derrière lui.

--Ah! mon ami! s'écria-t-il en se jetant à son cou. Mario? où est Mario?

--Sauvé! dit le carrosseux, et moi aussi, non sans peine! Vite un verre

de genièvre ou de brandevin! les dents me claquent, et je ne veux pas

mourir, sacrebleu! je peux encore être bon à quelque chose céans!

--Comme te voilà fait, mon pauvre ami! dit Adamas, qui le conduisit vite

dans la cuisine, où Clindor lui versa à boire; d'où diable sors-tu?

--De l'étang, parbleu! répondit le carrosseux, qui était couvert de

vase: par où serais-je entré? Il y a un quart d'heure que je piétine

dans les herbes et dans la boue.

Et, arrachant ses habits en lambeaux, il se mit nu devant le feu,

disant:

--Regarde, Adamas, si je ne perds pas trop de sang, et arrête-moi ça,

mon vieux, car je me sens faible!

Adamas l'examina; il avait quelque chose comme dix blessures et autant

de contusions.

--_Numes célestes!_ s'écria Adamas; Je ne vois pas une place nette sur

ton pauvre cadavre!

--Cadavre toi-même! s'écria le carrosseux en avalant une nouvelle

rasade. Me prends-tu pour un revenant? Et si, je reviens de loin; mais

me voilà mieux: j'ai le cuir épais comme celui de mes chevaux, Dieu

merci! Ne me laisse pas saigner, voilà tout ce que je te demande. Ça ne

vaut rien pour un homme de perdre le sang de son corps.

Adamas le lava et le pansa avec une merveilleuse adresse.

Grâce, en effet, à l'épaisseur de son cuir et à la force herculéenne de

ses muscles, le blessé n'avait rien de trop grave.

--Et l'enfant? disait Adamas tout en le rhabillant avec des vêtements

secs que Clindor avait couru lui chercher: l'enfant a donc été en

danger?

Aristandre raconta tout jusqu'au moment où il avait levé le pieu de la

sarrasine.

--L'enfant a passé, ajouta-t-il; car les gueux qui étaient sur le

moucharabi ont tiré sur lui, mais ils ne l'ont pas touché. Je tenais le

coquin de Sanche à la gorge dans ce moment-là. J'aurais pu l'étrangler,

mais je l'ai lâché pour courir sur le moucharabi, et j'ai vu Marie qui

filait comme le vent; alors, je suis tombé sur les deux autres coquins.

Je n'avais qu'une tranche, mais je les ai mis dans une jolie déroute,

va! Le Sanche est revenu sur moi avec sa rapière cassée, et, de la

poignée, il me voulait, je crois, écorner, car il me la portait à la

tête et à la figure, quand il ne rencontrait pas l'estomac. Ah! le vieux

enragé, qu'il tape dur! Avec ça que j'étais déjà blessé et que je

n'avais pas ma force! Mais, tout de même, ça m'a réchauffé un peu, parce

que j'avais déjà traversé l'étang pour rejoindre mon mignon Mario dans

le jardin, et que je grelottais. C'est égal, je n'ai pas pu en faire une

fin, du ce vieux satan, et voilà tout ce qui m'a chagriné. Quand j'ai

entendu que les autres arrivaient à son secours, je me suis laissé

couler dans l'escalier de la manoeuvre, et, comme il n'a pas la jambe

aussi leste, qu'il a le bras lourd, j'ai pu regagner le jardin sans

qu'il sût où j'avais passé. De là, ma foi, je n'avais plus rien à faire

qu'à revenir ici par l'étang, et me voilà.

--Carrosseux! s'écria Adamas, qui, contrairement à bien des humains,

admirait sincèrement les exploits dont il se sentait incapable, tu es

aussi grand que les plus grands héros de M. d'Urfé! et, si monsieur m'en

croit, il te fera représenter en tapisserie dans son salon, pour

éterniser la mémoire de ton courage et de ton bon coeur.

--S'il ne s'agit que d'être grand, répondit le naïf carrosseux, je peux

dire que j'ai la taille. Mais ça m'est égal, je vais voir mes chevaux;

après quoi, nous aviserons à faire une petite sortie pour débarrasser la

basse-cour de cette vermine. Qu'en penses-tu, mon vieux?

Ce n'était pas trop l'avis du sage Adamas.

Pendant qu'ils discutaient leurs plans d'attaque et de défense, nous

rejoindrons Mario, qui arrive en vue du grand arbre dont se couronne,

encore aujourd'hui, le terrier d'Étalié.

L'enfant regarde les étoiles, que, dans sa vie de berger, il a appris à

connaître: il est environ neuf heures et demie.

À cette époque, une seule maison s'élevait dans cette solitude; c'était

une hôtellerie en même temps qu'une sorte de rendez-vous de chasse.

L'éminence, située au milieu de vastes plaines giboyeuses, étant souvent

honorée de la halte des seigneurs du pays qui se réunissaient pour

_courre le lièvre_, et pour dîner ou souper à l'enseigne du

_Geault-Rouge_[23].

C'est ce qui explique comment une auberge assez petite, et située assez

près d'une ville pour ne pas prétendre à arrêter d'opulents voyageurs,

possédait, dans la personne de maître Pignoux, hôtelier du

_Geault-Rouge_, un cuisinier du plus rare mérite.

Lorsque les gentilshommes du pays se donnaient le plaisir de la pêche

aux étangs de Thevet, ils envoyaient vitement quérir maître Pignoux, qui

venait, avec sa femme, dresser sa cantine au bord de l'eau, et qui leur

servait, sous quelque belle _feuillade_, ces merveilleuses matelotes (on

disait alors _étuvées_) qui avaient fait sa réputation. Il se

transportait aussi dans les villes et châteaux pour les noces et

festins, et en eût remontré, disait-on, aux maîtres-queux de M. le

Prince.

L'auberge du _Geault_ était solidement bâtie, à deux étages assez

élevés, et couverte en tuiles d'un rouge criard qui se voyaient d'une

lieue à la ronde. Protégé par les seigneurs du voisinage, maître Pignoux

avait obtenu la permission de mettre une girouette sur son toit,

privilége nobiliaire auquel il disait avoir droit, puisqu'il avait si

souvent occasion d'héberger la noblesse. Aux cris aigres et incessants

de cette girouette, qui semblait être le point de mire de tous les

souffles de la plaine, se joignait le claquement perpétuel de la grande

enseigne de fer battu qui représentait le _Geault-Rouge_ dans sa gloire,

lequel se balançait fièrement, au bout d'une potence, à une des fenêtres

du second étage.

Il y avait, en face de la maison, de l'autre côté de la route, une

très-vaste écurie couverte en chaume, et de longs hangars pour abriter

la suite que les nobles chasseurs traînaient après eux. L'auberge était

spéciale pour les cavaliers.

On sait qu'en ce temps-là encore, les auberges se distinguaient en

_hostelleries_, _gîtes_ et _repues_. Les gîtes étaient particulièrement

affectés pour la nuit, et les repues pour le dîner des voyageurs; ces

dernières étaient de méchantes auberges où les gens de bien ne

s'arrêtaient que faute de mieux, et où l'on mangeait parfois du corbeau,

de l'âne et de l'_anguille de Sancerre_, c'est-à-dire de la couleuvre.

Les gîtes, au contraire, étaient souvent très-luxueux.

Les hôtelleries se divisaient encore en auberges pour les gens à pied et

en auberges pour les gens à cheval. On y pouvait prendre deux repas. Sur

celle du _Geault-Rouge_, on lisait en grosses lettres:

Les beaux messieurs de Bois-Doré · 第 59 / 88 题