Adamas sortit et revint dire que Jovelin allait venir.
Il l'avait trouvé dans une conférence fort animée avec la Morisque:
elle, parlant arabe; lui, écrivant tout ce qu'elle disait, et lui,
faisant beaucoup de gestes qu'elle avait l'air de comprendre.
--Il m'a fait signe qu'il ne pouvait s'interrompre, ajouta Adamas; je
crois bien, monsieur, qu'il lui fait avouer la vérité par douceur et
persuasion; ne le dérangeons pas. Il écrit vite, mais elle ne lit pas
très-bien, même dans sa langue, et c'est merveilleux de voir comme, avec
ses yeux et ses mains, il se fait entendre. Prenez patience, monsieur;
nous allons savoir quelque chose.
On attendit un quart d'heure qui sembla un siècle au marquis.
L'heure s'avançait; on avait sonné le premier coup du souper. Il fallait
peut-être se retrouver en face de Villareal sans avoir rien éclairci.
Bois-Doré était dans une vive agitation. Il se levait et se rasseyait,
disant, à part lui, des mots sans suite qui intriguaient fort Adamas.
Mario, le croyant fâché contre lui, se tenait pensif et interdit dans un
coin.
Fleurial, voyant l'anxiété de son maître, le regardait fixement, suivait
tous ses pas et gémissait de temps en temps en remuant la queue, comme
pour lui dire: «Mais qu'est-ce que vous avez donc?»
Enfin Adamas se hasarda à formuler la question.
--Monsieur, s'écria-t-il, vous avez en ceci une idée que vous cachez à
votre serviteur, et, par là, vous lui rendez votre peine encore plus
pesante. Parlez, monsieur, parlez à Adamas comme vous parleriez à votre
bonnet; il ne le redira non plus qu'un bonnet de nuit, et cela vous
soulagera d'autant.
--Adamas, répondit Bois-Doré, je crains bien d'être fou; car il y a,
dans cet enfant et dans l'histoire qu'il nous raconte, quelque chose qui
me remue plus que de raison. Il faut que tu saches qu'aujourd'hui je me
suis fait dire ma destinée par des bohémiens, et qu'il y a eu là dedans
des paroles bien obscures, mais qui peuvent tout de même s'expliquer par
l'intérêt que je sens pour ce petit malheureux. On m'a dit, entre autres
choses étranges, que je serais père avant trois mois, trois semaines ou
trois jours. Or, comme je te jure, Adamas, que je ne puis compter sur
aucune paternité directe dans un aussi court délai, il est évident que
je dois devenir père par adoption. Mais une autre parole de cette
prédiction me tourmente davantage: c'est que l'on m'a révélé la mort de
mon frère, en la plaçant juste à la même date que la Morisque donne à
celle du père de cet enfant. Comment arranger cela? La magicienne
parlait à mots couverts et symboliques, mais elle a dit cette date
clairement, en faisant le calcul des années, des mois et des jours qui
se sont écoulés depuis. Et moi, en revenant ici, je faisais le même
calcul, et je tombais juste sur le quatrième jour après la mort de notre
roi Henri. Viens ici, Mario, n'as-tu pas dit quatre jours?
--Mais, monsieur, observa Adamas, n'avez-vous pas dit vous-même, hier,
que la dernière lettre de M. Florimond était datée du seizième jour de
juin et de la ville de Gênes?
--Il est vrai, mon ami; mais on peut se tromper de date en écrivant, et
mettre un mois pour un autre; cela est arrivé à tout le monde!
--Mais, monsieur, est-ce que la ville de Gênes n'est pas en Italie, et
fort distante du lieu où cet enfant place la mort de son père?
--Sans doute, mon ami. Je torture la vraisemblance des choses pour
arranger les paroles de la devineresse, et c'est une fantaisie dont je
te permets de me reprendre. Et cependant, ouvre la crédence où sont
enfermées les chères reliques de mon frère, et cette dernière lettre que
j'ai tant relue sans en jamais pénétrer le sens!
--Mon Dieu, monsieur, dit Adamas en ouvrant le tiroir et en présentant
la lettre à son maître, tout ce qui est arrivé et tout ce qui a dû
arriver, vous l'avez fort bien compris et deviné dans le temps; M.
Florimond vous donnait fort peu de ses nouvelles, à cause des grandes
occupations secrètes qu'il avait dans les cours d'Italie, où l'envoyait
son maître le duc de Savoie. Il vous parlait de ses voyages sans vous en
dire le but, parce que cela lui était interdit par la politique qu'il
servait et qui n'était pas toujours la vôtre. Cette dernière lettre vous
annonce d'autres voyages que ceux dont il était fraîchement revenu, et
voici ce qu'il vous dit en propres termes: «Si vous n'entendez point
parler de moi d'ici à l'automne, n'en prenez point de souci. Ma santé
est bonne, et mes affaires personnelles ne sont point en mauvais état.»
La date est bien authentique, puisqu'il commence en vous disant:
«Monsieur et bien-aimé frère, vous avez dû recevoir ma lettre de
janvier dernier: depuis ces cinq mois passés...»
--Je sais tout cela, Adamas, je le sais par coeur, et, ce nonobstant,
quand j'ai été en Italie, l'année 1611, m'enquérir en personne de ce
pauvre frère, dont je n'entendais plus parler, il m'a été dit qu'il
n'était jamais revenu d'une mission à Rome, pour laquelle il était parti
quinze mois auparavant. Et, quand je fus à Rome, il y avait plus de deux
ans qu'on ne l'y avait vu. J'ai parcouru toute l'Italie jusqu'en 1612,
sans trouver de lui aucun indice et aucun vestige, à ce point que je
m'imaginai qu'il avait fait quelque grand voyage aux Indes d'Orient ou
d'Occident, pour son propre compte, et que je l'en verrais revenir
quelque jour; mais, à la fin, j'ai dû tenir pour certain qu'il avait été
méchamment occis par les brigands dont l'Italie est infestée, ou qu'il
avait péri dans quelque tempête sur mer. Il n'avait pas fait grosse
fortune au service du Savoyard, bien qu'il ne se soit jamais plaint, et
je pense qu'il n'était guère accompagné dans ses courses. Enfin j'ai
perdu l'espoir de le retrouver, mais non celui de découvrir son sort et
de le venger, s'il a été mis à mort traîtreusement.
Pendant que le marquis et Adamas devisaient ainsi, Mario, dont on ne
s'occupait plus, s'était glissé derrière le fauteuil du marquis.
Il écoutait, il regardait avec attention la lettre que Bois-Doré tenait
dans ses mains. Il savait très-bien lire, comme nous l'avons dit, et
même l'écriture manuscrite; mais il était en proie à une grande anxiété,
craignant de se tromper et d'être encore accusé de parler au hasard.
Enfin, il se crut à peu près sûr de son fait, non-seulement d'après
l'écriture, mais encore d'après les expressions de la lettre et la
particularité des circonstances. Il s'écria:
--Attendez!
Et il sortit plein de résolution et de joie, sans que le marquis,
absorbé dans ses réflexions, en tint beaucoup de compte.
Mario connaissait déjà la chambre de maître Jovelin, et il y trouva sa
mère, qui se retirait sans avoir voulu montrer les objets dont elle
était la gardienne jalouse et méfiante.
Lucilio avait été aussi frappé que le marquis de la coïncidence de la
date fixée dans la mémoire de l'enfant par l'abbé Anjorrant, avec celle
attribuée par la petite bohémienne à la mort de Florimond.
Il ne croyait nullement à la magie; mais, comme il avait été également
frappé du nom de Mario prononcé par La Flèche, il craignait que le
marquis ne fût la dupe de quelque jonglerie.
Il commençait à soupçonner la Morisque elle-même, et son premier soin,
en rentrant au manoir, avait été de l'appeler pour la questionner par
écrit, avec beaucoup de précision et de sévérité. Il exigeait qu'elle
montrât la bague et la lettre de M. Anjorrant dont elle avait parlé; et,
bien que cette femme éprouvât beaucoup de respect et de sympathie pour
lui, cette insistance lui faisant craindre l'intervention indirecte de
l'Alvimar dans l'interrogatoire qu'elle subissait, elle s'était
renfermée dans un silence plein d'angoisse.
Dès qu'elle vit Mario, son coeur froissé exhala la plainte qu'il n'osait
adresser directement à Lucilio.
--Viens, mon pauvre enfant, lui dit-elle; on nous chasse d'ici, car on
nous accuse de vouloir tromper et d'avoir raconté une histoire qui ne
serait pas vraie. Viens, partons bien vite, afin que l'on connaisse
que nous ne demandons secours qu'à Dieu et à nous-mêmes.
Mais Mario l'arrêta.
--C'est assez nous méfier, lui dit-il; mère, il faut faire ce qu'on nous
demande. Donne-moi la lettre, donne-moi la bague! elles sont à moi, je
les veux tout de suite!
Lucilio fut frappé de l'énergie de l'enfant, et la Morisque, stupéfaite,
garda quelques instants le silence.
Jamais Mario ne lui avait parlé ainsi, jamais elle n'avait senti en lui
la moindre velléité d'indépendance, et voilà qu'il lui commandait avec
autorité!
Elle eut peur, elle crut à quelque prodige; toute la force de son
caractère tomba devant une idée fataliste; elle ôta de sa ceinture
l'escarcelle de peau d'agneau où elle avait cousu les précieux objets.
--Ce n'est pas tout, mère, lui dit encore Mario: il me faut aussi le
couteau.
--Tu n'oseras pas y toucher, enfant! c'est le couteau qui a tué...
--Je sais, je l'ai déjà regardé. Je veux le regarder encore. Il faut que
j'y touche, et j'y toucherai. Donne!
Mercédès remit le couteau et dit en joignant les mains:
--Si c'est l'esprit contraire qui fait agir et parler mon fils, nous
sommes perdus, Mario!
Il ne l'écouta pas, et appuyant le petit sac de peau sur la table de
Lucilio, il le décousit lestement avec le poignard; il en tira la bague,
qu'il passa dans son pouce, et la lettre de l'abbé Anjorrant à M. de
Sully, dont il fit sauter le scel et la soie, à la grande consternation
de Mercédès.
Cela fait, il ouvrit la missive, en tira un papier taché et maculé, le
baisa, le regarda avec attention; puis, s'écriant: «Viens, mère! venez,
monsieur Jovelin!» il s'élança dans l'escalier, rentra dans la chambre
du marquis, saisit impétueusement, dans les mains de celui-ci, la lettre
qu'il commentait encore, compara les écritures, et, posant tout ce qu'il
tenait dans les mains d'Adamas, lettres, bague et poignard, il sauta sur
les genoux du marquis, lui jeta ses bras au cou et se mit à l'embrasser
si fort que le bon monsieur en fut comme étranglé pendant un moment.
--Voyons, voyons! dit enfin Bois-Doré, un peu fâché de cette familiarité
à laquelle il ne s'attendait pas, et qui avait gravement compromis sa
frisure, ce n'est point l'heure de jouer ainsi, mon bel ami, et vous
prenez là des libertés... Qu'est-ce que vous nous apportez? et
pourquoi?...
Mais le marquis s'arrêta en voyant Mario fondre en larmes.
L'enfant avait obéi à une inspiration, il avait eu la foi; mais,
l'esprit des autres n'allant pas si vite et si droit que le sien, le
doute, la peur et la honte lui revenaient. Il avait désobéi à Mercédès,
qui pleurait et tremblait.
Lucilio le regardait d'un air attentif, dont il se sentait intimidé; le
marquis repoussait son étreinte passionnée, et Adamas, stupéfait,
n'avait pas l'air de constater sans hésitation la similitude des
écritures.
--Voyons, ne pleurez pas, mon enfant, dit le marquis agité, en prenant
des mains d'Adamas la lettre de son frère et le papier froissé et usé
que Mario avait apporté. Qu'as-tu, Adamas, et pourquoi trembles-tu de la
sorte? Qu'est-ce donc que ce papier taché de noir? Vrai Dieu! ce sont
des traces de sang! Rapproche la bougie, Adamas, voyons!... Eh! mes
amis! eh! monseigneur Dieu qui êtes au ciel! Jovelin! Adamas! voyons
ceci! Je ne suis point halluciné? C'est l'écriture, c'est le vrai
caractère de mon frère chéri? Et ce sang... Ah! mes amis, cela est bien
dur à regarder... Mais... Mario, où as-tu pris cela?
--Lisez, lisez, monsieur, s'écria Adamas, assurez-vous bien...
--Je ne puis, dit le marquis, qui devint pâle; le coeur me faut! D'où
vient ce papier?
--On l'a trouvé sur mon père, dit Mario reprenant courage; voyez si ce
n'est pas une lettre pour vous, qu'il voulait vous envoyer. M. Anjorrant
me l'a fait lire bien des fois; mais il n'y avait pas votre nom dessus,
et nous n'avons jamais su à qui la faire tenir.
--Ton père! répéta le marquis sortant comme d'un rêve; ton père!...
--Lisez donc, monsieur! s'écria Adamas; assurez-vous.
--Non! pas encore, dit le marquis. Si c'est un songe que je fais, je ne
souhaite pas en être détrompé. Laissez-moi m'imaginer que ce bel
enfant... Viens ici, petit, dans mes bras... Et toi, Adamas, lis si tu
peux! moi, je ne saurais!
--Je lirai, moi, dit Mario; suivez avec vos yeux. Et il lut:
«Monsieur et bien-aimé frère,
»N'ayez point égard à la lettre que vous recevrez de moi après celle-ci
et que je vous ai écrite de Gènes, à la date du seizième jour du mois
prochain, en prévision d'une longue et dangereuse absence, durant
laquelle, redoutant vos inquiétudes sur mon compte, j'ai souhaité de
vous tranquilliser par une lettre anticipée, et aussi vous empêcher de
vous enquérir de moi en ce pays, où je désirais que cette absence ne fût
point remarquée.
»Comme, grâce à Dieu, me voici, plus vite et plus heureusement que je ne
l'espérais, hors de peine et de danger, je vous veux, dès ce jour,
informer de mes aventures, lesquelles je puis enfin vous dire sans
dissimulation ni réserve, gardant toutefois les détails pour le
très-prochain et très-désiré moment où je serai près de vous avec ma
femme honorée et aimée; et, si Dieu le permet, avec l'enfant dont, sous
peu de jours, elle me rendra père!
»Il vous suffira, aujourd'hui, de savoir que, marié secrètement dès l'an
passé, en Espagne, avec une belle et noble dame, contrairement au gré de
sa famille, j'ai dû la quitter pour le service de mon prince, et revenir
non moins secrètement auprès d'elle, pour la soustraire à la rigueur de
ses parents et la conduire en France, où nous avons enfin mis le pied
aujourd'hui, à la faveur de nos précautions et déguisements.
»Nous comptons nous arrêter à Pau, d'où je vous enverrai cette lettre,
en attendant celle qui vous annoncera, s'il plaît au ciel, l'heureuse
délivrance de ma femme, et où j'aurai le loisir qui me manque en ce
moment pour vous raconter...»
Ici, la lettre avait été interrompue par quelque soin imprévu.
Elle avait été pliée et emportée dans le justaucorps du voyageur, pour
être achevée et cachetée à Pau probablement, et là, confiée aux
messagers qui faisaient, tant bien que mal, à cette époque, le service
des lettres dans les villes de quelque importance.