Pendant que le bohémien fuyait dans la direction du nord, le marquis,
avec d'Alvimar et Lucilio, reprenait en sens contraire le chemin de
Briantes.
Il lui tardait de faire part à son fidèle Adamas de ce qu'il regardait
comme une heureuse issue de son entreprise; et, bien qu'il crût devoir à
son amour d'étouffer quelques soupirs d'inquiétude ou d'impatience, tout
bien considéré, il ne se trouvait pas trop contrarié d'avoir sept ans
devant lui avant de prendre une nouvelle résolution matrimoniale.
D'Alvimar était de fort méchante humeur, non-seulement à cause des
prédictions qui avaient remué sa bile et troublé sa cervelle, mais
encore à cause de la tranquillité des adieux que lui avait faits madame
de Beuvre, tandis qu'elle avait tendu ses deux petites mains au marquis
en lui promettant gaiement sa visite pour le surlendemain.
--Serait-il possible, pensait-il, qu'elle eût accepté les écus de ce
vieillard, et que je me visse supplanté par un rival de soixante et dix
ans?
Il avait bien envie de questionner, de railler, de se dépiter.
Mais il n'y avait pas moyen d'entamer la conversation avec Bois-Doré sur
ce sujet.
Le marquis avait un air de triomphe discret et modeste qui le faisait
redoubler de politesse et de prévenance pour son hôte.
D'Alvimar ne put se venger de sa défaite qu'en éclaboussant tant qu'il
put maître Jovelin, trottant derrière le marquis.
À peine arrivé au manoir, comme l'heure du souper n'était pas encore
venue, il sortit à pied pour aller conférer avec M. Poulain.
--Eh bien, monsieur, dit, en débottant son maître, le fidèle Adamas,
qui, en sa qualité _d'homme de chambre_, ne quittait presque jamais le
manoir de Briantes; faut-il songer au repas des fiançailles?
--Précisément, mon ami, répondit le marquis. Il y faut songer au plus
tôt.
--Vrai, monsieur? Eh bien, j'en était sûr, et j'en suis si content que
je ne m'en connais plus. Figurez-vous, monsieur, que cette haquenée
rouge que vous appelez Bellinde, et qui serait mieux nommée Tisiphone...
--Allons, allons, Adamas, vous avez l'humeur trop peu endurante! Vous
savez que je n'aime point entendre injurier une personne du sexe. Qu'y
a-t-il encore entre vous?
--Pardon, mon noble maître; mais il y a que cette fille ténébreuse
écoute aux portes, et qu'elle sait la démarche que monsieur a faite
aujourd'hui. Ce tantôt, elle en a ri comme une mouette avec la sotte
gouvernante du recteur.
--Que savez-vous de cela, Adamas?
--Je le sais par magie, monsieur; mais, enfin, je le sais!
--Par magie? Depuis quand vous adonnez-vous aux sciences occultes?
--Je le dirai à monsieur; je n'ai rien de caché pour lui, mais que
monsieur daigne donc me raconter comment il s'y est pris pour faire
connaître ses sentiments à l'incomparable dame de ses pensées, et
comment elle a répondu; car je suis sûr que rien d'aussi éloquent ne
s'est dit sous le ciel depuis que le monde est monde, et je voudrais
savoir écrire aussi vite que maître Jovelin, pour le coucher sur le
papier à mesure que monsieur me le rapportera.
--Non, Adamas, aucune parole ne sortira de ma bouche, scellée par un
serment de preux chevalier. J'ai juré de ne point trahir le secret de ma
félicité. Tout ce que je peux te dire, mon ami, c'est de te réjouir du
présent avec ton maître, et d'espérer avec lui en l'avenir!
--Alors, monsieur, c'est conclu, et...?
Adamas fut interrompu par un petit grattement de chat à la porte.
--Ah! fit-il après avoir été regarder, c'est l'enfant qui voudrait vous
offrir le bonsoir.--Va-t'en, mon petit ami; monseigneur te verra plus
tard, il est occupé.
--Oui, oui, Adamas, qu'il revienne! Il est bien question d'enfant! Je ne
sais quelles idées de paternité m'avaient passé hier par la tête! Cela
est du dernier bourgeois! Non! non! je ne suis plus ce vieux garçon qui
voulait se marier bien vite, pour faire une fin. Je suis un jeune homme,
Adamas, oui, un jeune amoureux, un blondin, sur ma parole, tendrement
condamné à prouver sa constance par des épreuves, à soupirer et à faire
des vers, en un mot, à attendre, dans les tourments et les délices de
l'espoir, le bon plaisir de ma souveraine.
--Si je comprends bien, reprit Adamas, cette divinité jalouse se méfie
un peu de l'humeur volage de mon maître, et elle exige qu'il renonce à
toute galante aventure?
--Oui, oui, c'est cela, Adamas, ce doit être cela! Un peu de défiance!
c'est bien la punition de ma folle jeunesse; mais je saurai si bien
marquer ma sincérité... Regarde donc à la porte, on gratte encore!
--Quoi! dit Adamas sérieusement à Mario, en entrebâillant un peu la
porte, c'est encore vous, mon lutin? Ne vous ai-je pas dit d'attendre?
--J'ai attendu, répondit Mario avec sa voix douce et caressante jusque
dans l'espièglerie; vous m'avez dit: «Va-t'en, et reviens.» J'ai été au
bout de l'autre chambre, et me voilà revenu.
--Il est drôlet! dit le marquis; laisse-le entrer.--Bonjour, mon petit
ami; or ça, viens me baiser, et puis joue tranquillement avec Fleurial.
J'ai à parler d'affaires sérieuses avec le bon M. Adamas. Voyons,
Adamas, c'est après-demain que je traite mon incomparable voisine. Il y
faut songer; c'est un petit dîner sans façons, quatorze services tout au
plus.
--On les aura, monsieur; voulez-vous que j'appelle le maître-queux?
--Non, je n'aime point à ordonner, et si propres que soient les gens de
cuisine, ils sentent toujours la cuisine. Aide-moi à imaginer...
--Qu'est-ce que c'est donc que ce couteau-là? dit très-vivement Mario,
que le marquis, débonnaire et passablement distrait, tenait entre ses
jambes et laissait fouiller dans ses poches.
--Rien, rien, dit le marquis en cherchant à reprendre le gage que
Lauriane lui avait donné. Rends-moi ça, mon petit ami; les enfants ne
touchent point à ça. Ça mord, vois-tu! Rends-le donc!
--Oui, oui, le voilà! dit Mario; mais j'ai bien vu ce qu'il y avait
dessus, et je sais bien à qui il est.
--Tu ne sais ce que tu dis!
--Si fait, je dis qu'il est au monsieur espagnol que vous appelez
Villareal. Il vous l'a donc donné?
--Voyons, que marmotes-tu là! Tu rêves!
--Non, bon monsieur! J'ai bien vu la devise qui est sur la lame; c'est
en espagnol et je la connais bien; ma mère Mercédès a un poignard tout
pareil où il y a la même devise.
--Et que signifie cette devise?
--_Je sers Dieu._--S. A.
--Et que signifie S. A.?
--Ça doit être les premières lettres du nom de celui à qui est le
poignard. C'est comme cela qu'on les place, à jour, près du manche.
--Je le sais bien; mais pourquoi dis-tu que ce poignard vient du
monsieur espagnol qui s'appelle Villareal?
L'enfant ne répondit pas et parut embarrassé.
Il n'était plus sous l'oeil vigilant et défiant de la Morisque. Il avait
parlé plus qu'il ne devait, et il se rappelait trop tard ses
recommandations.
--Mon Dieu, monsieur, dit Adamas, les enfants parlent quelquefois pour
parler, et sans savoir ce qu'ils disent. Parlons donc, nous autres, de
la chose importante. Votre garde, le père Andoche, a apporté aujourd'hui
un chapelet de râles qui sont d'un gras...
--Oui, oui, tu as raison, mon ami; parlons du dîner. Pourtant, je ne
sais... je me demande comment elle avait, en la poche de sa jupe, ce
poignard espagnol.
--Qui, monsieur?
--_Elle_, parbleu! De quelle autre personne pourrais-je parler
désormais?
--C'est juste; pardon, monsieur! Parlons du poignard. Je croyais qu'en
effet c'était un don du M. de Villareal, ou qu'il vous l'avait prêté;
car, pour de vrai, il vient du lui. Ces deux lettres S. A. sont sur ses
autres armes, qui sont fort belles, et que j'ai remarquées ce matin
pendant que son valet les fourbissait.
Le marquis tomba dans la rêverie.
Comment Lauriane avait-elle le poignard de Villareal? Elle l'avait reçu
de lui, puisqu'elle en avait disposé comme de sa propriété.
Il avait beau chercher dans toute la généalogie des de Beuvre, il n'y
trouvait pas un nom auquel ces initiales S. A. pussent se rapporter.
--Aurait-elle, se disait-il, fait le même accord avec lui qu'elle a fait
ensuite avec moi?
Il se consola pourtant en songeant qu'elle faisait apparemment peu de
cas du premier, puisqu'elle lui en avait sacrifié le gage; mais il n'en
restait pas moins quelque chose d'incompréhensible dans cette
circonstance, et le bon marquis n'était pas encore assez fou pour ne pas
appréhender d'être l'objet de quelque «bernerie.»
Et puis ce que l'enfant avait dit compliquait l'embarras de son esprit,
et il ne savait plus quelle intrigue de la destinée ou quelle
mystification environnait ce poignard.
Il eut envie d'aller s'en expliquer tout de suite avec son hôte; mais il
se souvint que Lauriane lui avait commandé de cacher son gage et de ne
le laisser voir à personne.
Adamas vit le souci sur le front de son maître et s'en émut.
--Qu'y a-t-il, monsieur, lui dit-il, et que peut faire votre pauvre
Adamas pour vous tirer d'intrigue?
--Je ne sais, mon ami. Je voudrais deviner comment il se fait que la
Morisque ait une arme comme celle-ci, portant même devise et mêmes
chiffres.
Puis, baissant la voix pour que Mario ne l'entendit point:
--Tu m'avais dit, et il m'avait semblé que cette femme était fort
honnête. Pourtant elle aurait dérobé cet objet à notre hôte? C'est chose
que je ne puis souffrir, qu'il soit larronné en ma maison.
Adamas partagea aussitôt les soupçons de son maître, d'autant plus que
Mario, sentant qu'il avait parlé à l'étourdie, se glissait hors de la
chambre, sur la pointe du pied, pour se dérober à de nouvelles
questions. Adamas le retint.
--Vous nous faites des contes, mon bel ami, lui dit-il, et, par là, vous
méritez de perdre les bonnes grâces de mon seigneur et maître. Il n'est
point vrai que votre Mercédès ait la chose que vous dites, ou bien...
Le marquis l'interrompit, ne voulant pas que l'accusation fût formulée
devant l'enfant.
--Y a-t-il longtemps, mon garçon, lui dit-il, que ta mère a ce poignard?
L'enfant avait vécu quelque temps avec les bohémiens, il savait donc ce
que c'était que le vol. Il était doué, d'ailleurs, d'une finesse
extraordinaire. Il comprit le soupçon qu'il avait attiré sur sa mère
adoptive, et il aima mieux lui désobéir que ne pas la justifier.
--Oui, répondit-il, il y a bien longtemps.
Et, comme il avait un grand air d'assurance et de fierté, le marquis et
Adamas sentirent qu'ils tenaient le moyen de le faire parler.
--C'est donc M. de Villareal qui le lui avait donné? dit Adamas.
--Oh! non! il l'avait laissé...
--Où? demanda le marquis. Voyons, il faut le dire, ou je n'aurai plus de
confiance en vous, petit. Où l'avait-il laissé?
--Dans le coeur de mon père! répondit Mario, dont la figure s'anima
extraordinairement.
Il avait besoin d'effusion; ce mystère lui posait, il avait dit le
premier mot, il ne pouvait plus se taire.
--Adamas, dit le marquis saisi de je ne sais quelle émotion subite,
ferme les portes, et, toi, mon enfant, viens ici et parle. Tu es avec
des amis, ne crains rien, nous te défendrons, nous te ferons avoir
justice. Dis-nous tout ce que tu sais de ta famille?
--Eh bien, dit l'enfant, si vous m'aimez, il faut punir M. de Villareal,
parce que c'est lui qui a assassiné mon père.
--Assassiné?
--Oui, Mercédès l'a vu!
--Quand cela?
--Le jour que je suis venu au monde, le jour que ma mère est morte.
--Et pourquoi l'a-t-il assassiné?
--Pour avoir beaucoup d'argent et des bijoux que mon père avait.
--Voleur et assassin! dit le marquis en regardant Adamas; un homme de
qualité! un ami de Guillaume d'Ars! Est-ce croyable, cela?
--Monsieur, dit Adamas, les enfants font beaucoup de contes, et je crois
bien que celui-ci se moque de nous.
Le rouge monta au front du beau Mario.
--Je ne mens jamais! dit-il avec une touchante énergie. M. Anjorrant l'a
toujours dit: «Cet enfant-là n'est pas du tout menteur.» Ma Mercédès m'a
toujours dit qu'il ne fallait jamais mentir, mais se taire quand on ne
voulait pas répondre. Puisque vous me faites parler, je dis ce qui est
vrai.
--Il a raison, s'écria le marquis, et je vois bien qu'il a de noble sang
plein le coeur, ce joli garçon!--Parle-moi, je te crois. Dis-moi comment
s'appelait ton père.
--Ah! cela, je ne le sais pas.
--Sur votre honneur, mon petit ami?
--Sur la vérité, répondit l'enfant; ma mère s'appelait Marie, voilà tout
ce que je sais, et c'est pour cela que M. Anjorrant m'a donné, en me
baptisant, le nom de Mario.
--Mais Mercédès a dit, je m'en souviens bien, observa Adamas, que cette
dame avait remis au curé une bague d'alliance; elle a parlé aussi d'un
cachet.
--Oui, répondit Mario, le cachet venait de mon père, il y avait des
armes dessus; mais il nous a été volé, il n'y a pas longtemps. Quant à
la bague, jamais M. Anjorrant, ni ma Mercédès, qui est pourtant
très-adroite, ni moi, ni personne, n'avons pu l'ouvrir. Pourtant il y a
quelque chose dedans. Ma mère, qui est morte sans dire un mot que son
nom de baptême, Marie, a fait signe au curé d'ouvrir son anneau. Elle
n'avait pas la force de le faire; mais, lui, il ne le savait pas!
--Va le chercher, dit le marquis, nous saurons peut-être!
--Oh! non! répondit Mario effrayé; ma Mercédès ne voudra pas, et, si
elle sait que j'ai parlé, elle aura bien du chagrin.
--Mais, enfin, pourquoi se cache-t-elle de nous qui pouvons l'aider à te
faire retrouver ta famille?
--Parce qu'elle croit que vous écouterez l'Espagnol, et qu'il la tuera
s'il apprend qu'elle l'a reconnu.
--Et lui, il ne la reconnaît donc pas?
--Il ne l'a jamais vue, puisqu'elle était cachée!
--L'a-t-elle donc revu quelque part depuis cette méchante affaire?
--Non, jamais.
--Et, après dix ans passés, elle croit être sûre de le reconnaître?
C'est bien douteux.
--Elle dit qu'elle en est sûre, qu'il n'a presque pas vieilli, qu'il est
toujours habillé de noir; et son vieux domestique, elle est bien sûre
aussi que c'est le même. Oh! elle les avait bien regardés. Quand, il y a
trois jours, nous les avons rencontrés auprès d'un autre château qui
n'est pas loin d'ici...
--Ah! oui! voyons, dit le marquis, conte-nous comment elle l'a
rencontré.
--Il était avec un beau et bon jeune seigneur que je vous ai depuis
entendu appeler Guillaume en parlant de lui. Celui-là avait donné
beaucoup de monnaie aux bohémiens avec qui nous étions.
»Et, tout d'un coup, comme l'Espagnol avait l'air méchant et voulait me
frapper, Mercédès m'a dit:
»--C'est lui! tiens! c'est lui! et l'autre, le vieux valet, c'est lui
aussi!
»Et elle a couru après eux pour les voir, jusqu'à ce que M. Guillaume
nous ait dit que ça l'ennuyait.
»Alors Mercédès lui a fait demander son nom et celui de son ami, afin,
disait-elle, de prier pour eux. Mais M. Guillaume s'est moqué de nous,
et les bohémiens ont repris leur route d'un autre côté.
»Alors ma Mercédès les a laissés marcher et m'a dit:
»--Nous tenons les assassins de ton père, je t'en réponds. Il nous faut
savoir leurs noms.
»Alors nous sommes revenus sur nos pas, nous avons été mendier au
château de la Motte, et, comme on ne faisait pas grande attention à
nous, Mercédès m'a dit d'écouter ce que disaient les domestiques et les
paysans; et comme cela nous avons su que l'Espagnol allait demeurer chez
le _marquis_, parce que le _marquis_ avait envoyé chercher son carrosse,
et commandé que l'on apprêtât chez lui la chambre d'honneur pour un
étranger.
»Et puis nous avons causé avec une bergère, dans un champ qui est par
là.
»Elle nous a dit:
»--Le marquis est tout à fait bon. Vous pouvez aller chez lui passer la
nuit; il vous fera du bien. Voilà son château là-bas.
»Nous sommes donc venus ici tout de suite, et, dès hier matin, nous
avons revu l'assassin, les deux assassins! Et, moi, j'ai vu les lettres
sur les pistolets et sur la grande épée que tenait le domestique, et
j'ai dit encore à Mercédès:
»--Montre-moi le méchant couteau qui a tué mon pauvre papa; il me semble
bien que c'est les mêmes lettres qui sont dessus.
--Et tu en es sûr? dit le marquis.
--J'en suis bien sûr; et vous verrez vous-même si Mercédès veut vous les
montrer!
--Où est-elle maintenant?
--Avec M. Jovelin, qu'elle aime beaucoup parce qu'il s'est jeté dans
l'eau pour moi.
--Il faut absolument que Jovelin lui arrache son secret, dit le marquis
à Adamas; va le chercher, que je lui parle.