Pendant que le marquis et Adamas échangeaient ces réflexions, la
Morisque s'était préparée à chanter, et Lucilio était arrivé pour
l'entendre.
Le marquis goûta si fort sa manière, qu'il pria Lucilio de lui noter ses
airs. Lucilio les prisa encore davantage, comme étant, disait-il,
«choses rares et antiques, d'une grande perfection de beauté.»
Mercédès les disait de mieux en mieux à mesure qu'on l'encourageait, et
Mario l'accompagnait très-bien.
D'ailleurs, il était si joli avec sa longue guitare, son air sage, sa
bouche entr'ouverte et ses beaux cheveux ondés sur ses épaules, qu'on ne
pouvait se lasser de le regarder. Son habillement, composé d'une grosse
chemise blanche, de courtes braies de laine brune, avec une ceinture
rouge et des chausses grises avec des brides de laine rouge enroulées
autour de la jambe, était très-favorable à la grâce de son corps et à
l'élégance de ses formes délicates.
Il reçut avec éblouissement tous les jouets que l'on alla chercher au
grenier, et le marquis vit avec plaisir qu'ayant admiré toutes ces
merveilles, il les rangea en un coin avec une sorte de respect.
Le fait est que tout cela ne lui disait pas grand'chose, et que, la
surprise passée, il se mit à repenser à Fleurial, qui était vivant,
joueur et caressant, et qui eût pu le suivre dans sa vie errante, tandis
que la possession des chevaux, des canons et des citadelles n'était
que le rêve d'un instant, dans cette vie de misère et de passage.
Le reste de la journée s'écoula sans nouvel orage de la part de M.
d'Alvimar.
Il revit M. Poulain, et lui dit qu'il était décidé à entamer le siège de
la gentille Lauriane.
À souper, il fit de son mieux pour n'avoir pas un ennemi, ou tout au
moins un contradicteur auprès d'elle, dans la personne du marquis, et il
parvint encore à se faire trouver aimable. Il ne rencontra, dans la
maison, ni la Morisque ni l'enfant, n'entendit plus parler d'eux, et se
retira de bonne heure pour rêver à ses projets.
Toute la suite du marquis fut aise de garder Mario quelques jours; ainsi
l'annonçait Adamas. Celui-ci le fit manger, ainsi que sa mère, à la
seconde table, celle où il mangeait lui-même en qualité de valet de
chambre, avec maître Jovelin, que Bois-Doré faisait, à dessein, passer
pour un subalterne, la gouvernante Bellinde et le page Clindor.
Le carrosseux et les autres valets mangeaient à d'autres heures et dans
un autre local. C'était la troisième table.
Il y en avait une quatrième pour les gens de la ferme, les passants, les
pauvres voyageurs, les moines besaciers; en sorte que, de l'aube à la
_grand'nuit_, c'est-à-dire huit à neuf heures du soir, on mangeait au
manoir de Briantes, et l'on voyait fumer sans relâche quelque cheminée à
odeur grasse qui attirait de loin des volées de gamins et de mendiants.
Ceux-ci recevaient toujours bonne pitance de reliefs à la grand'porte,
et dressaient la cinquième table sur le gazon de l'avenue, ou sur les
revers des fossés.
Malgré cette large hospitalité et ce nombreux personnel, qui n'étaient
point en rapport avec l'exiguité du manoir, le revenu du marquis faisait
face à tout, et il avait toujours de l'argent de reste pour ses
innocentes fantaisies.
Il n'était guère volé, bien qu'il ne s'occupât d'aucune comptabilité;
Adamas et Bellinde se détestant, ils se surveillaient l'un et l'autre,
et, quoique Bellinde ne fût pas femme à se priver d'un peu de pillage,
la crainte de donner prise aux soupçons de son ennemi la rendait
prudente et forcément modérée à l'article des profits. Largement payée
et toujours magnifiquement habillée aux frais du châtelain, qui tenait à
ne voir «chiffons ni crasse» autour de lui, elle n'avait certes pas de
prétexte pour malverser; mais elle ne s'en plaignait pas moins, étant de
celles qui chérissent un sou volé et dédaignent un louis bien acquis.
Quant à Adamas, s'il n'était pas la probité même dans toutes ses
relations (ayant fait la guerre et pris les moeurs des partisans), il
aimait tellement son maître, que si, dans le poste éminent d'homme de
confiance où il était parvenu, il eût encore osé piller et rançonner les
gens du dehors, c'eût été uniquement pour enrichir le manoir de
Briantes.
Clindor faisait cause commune avec lui contre la Bellinde, qui le
haïssai et le traitait de chien habillé.
C'était un bon petit garçon, moitié fin et moitié sot, ne sachant encore
s'il devait se draper en homme du tiers, titre qui prenait chaque jour
plus d'importance réelle, ou se blasonner en futur gentilhomme, vanité
qui devait encore longtemps retenir le tiers dans une attitude équivoque
et lui faire jouer, en dépit de sa supériorité intellectuelle, un rôle
de dupe entre les partis.
Le secret de l'origine de la Morisque fut gardé. Pour ne pas l'exposer à
l'intolérance soupçonneuse de la Bellinde, qui faisait de grands
semblants de dévotion, Adamas la fit passer pour Espagnole, purement et
simplement.
Pas un mot de son histoire ne transpira, non plus que de celle de Mario.
--Monsieur le marquis, dit Adamas à son maître en le déshabillant, nous
sommes des enfants et nous n'entendons rien à l'artifice de la toilette.
Cette Morisque, avec qui j'ai causé de choses sérieuses à la veillée,
m'en a plus appris dans une heure que tous vos accommodeurs de Paris
n'en savent. Elle a les plus beaux secrets sur toutes choses, et sait
extraire des plantes des sucs miraculeux.
--C'est bon, c'est bon, Adamas! parle-moi d'autre chose. Récite-moi
quelque poésie en faisant ma barbe, car je me sens triste, et je dirais
volontiers comme M. d'Urfé, parlant d'Astrée, que «le rengrégement de
mes ennuis trouble le repos de mon estomac et le respirer de ma vie.»
--_Numes célestes!_ monsieur, s'écria le fidèle Adamas, qui aimait à se
servir des formules de son maître, c'est donc toujours le souvenir de
votre frère?
--Hélas! il m'est revenu aujourd'hui tout entier, je ne sais pourquoi.
Il y a des jours comme cela, mon ami, où une douleur endormie se
réveille. C'est comme les blessures que l'on rapporte de la guerre.
Sais-tu une chose à quoi la gentillesse de cet orphelin m'a fait songer,
tout ce tantôt? C'est que je me fais vieux, mon pauvre Adamas!
--Monsieur plaisante!
--Non, nous nous faisons vieux, mon ami, et mon nom s'éteindra avec
moi. J'ai bien quelques arrière-cousins dont je ne me soucie guère et
qui perpétueront, s'ils le peuvent, le nom de mon père; mais, moi, je
serai le premier et le dernier des Bois-Doré, et mon marquisat ne
passera à personne, puisqu'il est tout honorifique et de bon plaisir
royal.
--J'y ai souvent songé, et je regrette que monsieur ait eu la tête trop
vive pour consentir à faire une fin à sa vie de jeune homme, en épousant
quelque belle nymphe de ces contrées.
--Sans doute, j'ai eu tort de n'y pas songer. J'ai trop couru de belle
en belle, et, bien que je n'aie guère rencontré M. d'Urfé, je gagerais
qu'entendant parler de moi en quelque lieu, il m'a voulu peindre sous
les traits du berger Hylas.
--Et quand cela serait, monsieur? Ce berger est un fort aimable homme,
infiniment spirituel, et le plus divertissant, selon moi, de tous les
héros du livre.
--Oui; mais il est jeune, et je te répète que je commence à ne plus
l'être et à regretter fort amèrement de n'avoir point de famille.
Sais-tu que vingt fois j'ai eu l'idée ou formé le souhait d'adopter
quelque enfant?
--Je le sais, monsieur; toutes les fois que vous voyez un enfantelet
joli et plaisant, cette idée vous reprend. Eh bien, qui vous en empêche?
--L'embarras d'en trouver un qui soit d'une heureuse figure, d'un bon
naturel, et qui n'ait point de parents disposés à me le reprendre quand
je l'aurai élevé; car de raffoler d'un enfant pour qu'à l'âge de vingt
ou vingt-cinq ans on vous l'emmène...
--D'ici là, monsieur...
--Eh! le temps passe si vite! on ne le sent point passer! Tu sais que
j'avais songé à prendre chez moi quelque jeune parent pauvre; mais ils
sont tous vieux ligueurs dans ma famille, et, d'ailleurs, leurs petits
sont laids, turbulents ou malpropres.
--Il est certain, monsieur, que la branche cadette des Bouron n'est
point belle. Vous avez pris pour vous la taille, tout l'agrément, toute
la braverie de la famille, et il n'y a que vous-même qui puissiez vous
donner un héritier digne de vous.
--Moi-même! dit Bois-Doré, un peu étourdi de cette assertion.
--Oui, monsieur, je parle sérieusement. Puisque vous voilà ennuyé de
votre liberté; puisque, pour la dixième fois, je vous entends dire que
vous voulez vous ranger...
--Mais, Adamas, tu parles de moi comme d'un débauché! Il me semble que,
depuis la triste mort de notre Henri, j'ai vécu comme il convient à un
homme accablé de chagrin et à un gentilhomme sédentaire obligé de donner
le bon exemple.
--Certainement, certainement, monsieur, vous pouvez me dire là-dessus
tout ce qu'il vous plaira. Mon devoir est de ne vous point contredire.
Vous n'êtes point obligé de me raconter toutes les belles aventures qui
vous arrivent dans les châteaux ou bocages des environs, n'est-ce pas,
monsieur? Ça ne regarde que vous. Un fidèle serviteur ne doit point
espionner son maître, et je ne crois pas avoir jamais fait de questions
indiscrètes à monsieur.
--Je rends justice à ta délicatesse, mon cher Adamas, répondit
Bois-Doré, à la fois confus, inquiet et flatté des suppositions
chimériques de son idolâtre valet. Parlons d'autre chose, ajouta-t-il
n'osant appuyer sur un sujet si délicat et cherchant à se figurer
qu'Adamas savait de lui des aventures qu'il ignorait lui-même.
Le marquis n'était ni hâbleur ni vantard ouvertement. Il était de trop
bonne compagnie pour raconter les bonnes fortunes qu'il avait eues, et
pour inventer celles qu'il n'avait plus. Mais il était charmé qu'on lui
en prêtât toujours, et, pourvu qu'on ne compromît aucune femme en
particulier, il laissait dire qu'il pouvait prétendre à toutes. Ses amis
se prêtaient à sa modeste fatuité, et le grand plaisir des jeunes gens,
celui de Guillaume d'Ars en particulier, était de le taquiner sur ce
point, sachant combien cette taquinerie lui était agréable.
Mais Adamas n'y faisait point tant de façons. Il n'était pas trop Gascon
pour son propre compte; ayant confondu sa personnalité dans le
rayonnement de celle de son maître, il l'était pour lui et à sa place.
Aussi reprit-il la parole avec aplomb sur ce chapitre, déclarant que
monsieur avait raison de songer au mariage.
C'était une conversation qui revenait souvent entre eux, et dont ni l'un
ni l'autre ne se lassaient, bien qu'elle n'eût jamais d'autre résultat,
depuis trente ans, que cette réflexion de Bois-Doré.
--Sans doute, sans doute! mais je suis si tranquille et si heureux
ainsi! Rien ne presse, nous en reparlerons.
Cette fois, pourtant, il parut écouter les hâbleries d'Adamas sur son
compte avec plus d'attention que de coutume.
--Si je croyais ne point épouser une femme stérile, dit-il à son
confident, je me marierais, en vérité! Peut-être ferais-je bien
d'épouser une veuve ayant des enfants?
--Fi! monsieur, s'écria Adamas ne songez point à cela. Prenez-moi une
jeune et belle demoiselle, qui vous donnera une lignée à votre image.
--Adamas! dit le marquis après avoir un peu hésité, j'ai quelque doute
que le ciel m'envoie ce bonheur. Mais tu me suggères une idée agréable,
qui est d'épouser une si jeune personne, que je puisse me figurer
qu'elle est ma fille et que je puisse l'aimer comme si j'étais son père.
Que dis-tu de cela?
--Je dis qu'en la prenant bien jeune, bien jeune, à la rigueur, monsieur
pourra s'imaginer qu'il a adopté un enfant. Alors, si c'était l'idée de
monsieur, il n'y a pas à aller bien loin; la petite dame de la
Motte-Seuilly est tout à fait ce qui convient à monsieur. C'est beau,
c'est bon, c'est sage, c'est riant; voilà ce qu'il faut pour égayer
notre manoir, et je suis bien sûr que son père y a pensé plus d'une
fois.
--Tu crois, Adamas?
--Certes! et elle-même! Croyez-vous que, quand ils viennent ici, elle ne
fait point de comparaison entre son vieux manoir et le vôtre, qui est
une maison de fées? Croyez-vous que, toute jeunette et innocente qu'elle
est, elle ne se soit pas avisée de ce que vous êtes par rapport à tous
les autres prétendants qu'elle pourrait regarder?
Bois-Doré s'endormit en songeant précisément à l'absence de prétendants
autour de la belle Lauriane, aux rancunes des voisins contre le franc et
rude de Beuvre, et au chagrin que celui-ci éprouvait de cette
circonstance, momentanée sans doute, mais dont il s'exagérait la durée
possible.
Le marquis se persuada que sa proposition allait être agréée comme une
grande faveur de la fortune.
La question religieuse allait d'elle-même entre eux. D'ailleurs, si
Lauriane lui faisait un reproche d'avoir abjuré le calvinisme, il ne
voyait pas grand embarras à l'embrasser pour la seconde fois.
Sa fatuité ne lui permit pas de s'arrêter beaucoup sur l'objection qu'on
pourrait faire relativement à son âge. Adamas avait le don d'éloigner,
chaque soir, par ses flatteries, ce souvenir désagréable.
Le bon Sylvain s'endormit donc, ce soir-là, plus ridicule que jamais;
mais quiconque eût pu lire dans son coeur le sentiment vraiment paternel
qui le guidait, la grande tolérance philosophique dont il était doué «en
prévision de cocuage,» et les projets de gâterie, de soumission et de
dévouement qu'il formait pour sa jeune compagne, lui eût certainement
pardonné, tout en se moquant de lui.
Lorsque Adamas passa dans sa chambre, il lui sembla entendre, dans
l'escalier dérobé, un frôlement de robe.
Il s'élança aussi vite qu'il put dans ce passage, mais sans atteindre
Bellinde, qui eut le temps de disparaître après avoir, comme il arrivait
souvent, entendu toute la causerie des deux vieux garçons.
Adamas la savait bien capable de cet espionnage. Pourtant il crut s'être
trompé, et barricada toutes les portes lorsqu'il n'y avait plus rien à
surprendre que le ronflement sonore du marquis et les aboiements
étouffés du petit Fleurial, couché sur le pied de son lit, et rêvant
d'un certain chat noir qui était pour lui ce que Bellinde était pour
Adamas.