IX

En effet, le logis de garçon était arrangé, tapissé et orné avec un luxe

que n'annonçaient pas la petite porte basse fleuronnée et l'étroit

vestibule d'où s'élançait tout à coup la spirale de l'escalier.

Il y avait partout, sur les dalles, de bonnes _revêches de Berry_, et,

sur les planchers, d'autres tapis plus riches de la manufacture

d'Aubusson; enfin, dans le salon et dans la chambre à coucher du maître,

des tapis de Perse du plus grand prix.

Les vitres des fenêtres étaient larges et claires, c'est-à-dire qu'elles

formaient des losanges de deux pouces carrés, non teintées, sur

lesquelles se détachaient des médaillons armoriés en couleur. Les

tentures représentaient des dames fluettes et charmantes et de jolis

petits messieurs, qu'à leurs panetières et houlettes il fallait bien

reconnaître pour des pastourelles et des bergers.

Les noms des principaux personnages de l'_Astrée_ étaient, d'ailleurs,

brodés dans l'herbe sous leurs pieds, et leurs belles paroles leur

sortaient de la bouche, se croisant avec les réponses non moins belles

de leurs vis-à-vis.

On y voyait, sur un panneau du salon de compagnie, l'infortuné Céladon

se précipitant avec une grâce tortillée dans l'onde bleue du Lignon,

qui, d'avance, se ridait en ronds, dans la prévision de sa chute.

Derrière lui, l'incomparable Astrée, _lâchant la bonde à ses pleurs_,

accourait trop tard pour le retenir, bien qu'il eût le pied levé jusque

dans la main de la bergère. Au-dessus de ce groupe pathétique, un arbre,

plus mouton que les moutons de ces fantastiques prairies, élevait

jusqu'au plafond ses branches ouatées et crépelées.

Mais, pour ne pas déchirer le coeur par ce lamentable spectacle du trépas

de Céladon, l'artiste l'avait représenté dans le même panneau, et tout

de suite, sur l'autre rive du Lignon, _poussé de l'eau_ et couché dans

les buissons _entre la vie et la mort_, mais recueilli par «trois belles

nymphes dont les cheveux épars allaient ondoyant sur les épaules,

couverts d'une guirlande de diverses perles. Elles avaient les manches

de la robe retroussées jusque sur le coude, d'où sortait un linomple

délié, qui, froncé, venait finir auprès de la main, où deux gros

bracelets de perles le tenaient attaché. Chacune avait au côté le

carquois rempli de flèches et portait en la main un arc d'ivoire; leur

robe retroussée laissait voir leurs brodequins dorés, jusqu'à

mi-jambe.»

Auprès de ces belles, on voyait le petit Méril gardant leur chariot en

forme de coquille terminée en parasol, et traînée par deux chevaux qu'on

eût pu aussi bien prendre pour des brebis, tant ils avaient l'oeil bénin

et la tête busquée.

Le panneau suivant représentait le berger, secouru et soutenu par ces

aimables nymphes, et occupé à rendre par la bouche toute l'eau du Lignon

qu'il avait bue; ce qui ne l'empêchait pas de dire, en paroles écrites

tout le long de ce vomissement: «Si je vis, comment est-il possible que

la cruauté d'Astrée ne me fasse mourir?»

Pendant ce monologue, Sylvie disait à Galatée: «Il y a, en ses façons et

ses discours, quelque chose de plus généreux que le nom de berger ne

porte.»

Et, au-dessus du groupe, Cupidon décochait une flèche plus grosse que

lui dans le coeur de Galatée, bien qu'il visât dans son épaule, par la

faute d'un arbre qui l'empêchait de se bien placer. Mais les traits

d'amour sont si subtils!

Que ne dirai-je point du troisième panneau, qui montrait le terrible

combat du blond Filandre avec le More terrible, celui-ci qui tenait

l'autre embroché de part en part, tandis que, sans se déconcerter, le

vaillant berger enfonçait dextrement le bout ferré de sa houlette entre

les deux yeux du monstre?

Et du quatrième panneau, où l'on voyait la belle Mélandre sous l'armure

du chevalier Triste, conduite en présence du cruel Lypandas!

Mais qui ne connaît les merveilles de ce _beau pays de tapisserie_,

comme l'appelle un de nos poëtes, contrée folle et riante où nos

imaginations enfantines ont vu et rêvé tant de prodiges?

Les tentures de M. de Bois-Doré étaient merveilleusement composées, en

ce sens qu'on avait réussi à faire tenir, au moyen des groupes lointains

semés dans le paysage, plusieurs aventures en une seule, et que ce bon

seigneur avait le plaisir de repasser les principales scènes de son

poëme favori, en faisant le tour de son appartement. Mais c'étaient bien

les plus absurdes dessins et les plus invraisemblables couleurs qui se

pussent imaginer, et rien ne pouvait mieux caractériser le mauvais goût

qui, en ce temps, marchait, faux et fade, à côté du grand goût splendide

de Rubens et des allures crânes et vraies de Callot.

Chaque époque résume ainsi les extrêmes; c'est pourquoi il ne faut

jamais désespérer de celle où l'on vit.

Il faut pourtant reconnaître que certaines phases de l'histoire de l'art

sont plus favorisées que d'autres, et qu'il en est où le goût est si pur

et si fécond, que le sentiment du beau pénètre dans tous les détails de

la vie usuelle et dans toutes les couches de la société.

Au moment de la pleine renaissance, tout prend un caractère d'élégante

invention, et l'on sent, jusque dans le moindre vestige, que les

agitations de la vie sociale ont favorisé merveilleusement l'essor de

l'imagination. Cet instinct descend alors de la région des hautes

intelligences jusqu'au pauvre artisan; depuis le palais jusqu'à la

chaumière, rien n'existe plus qui puisse habituer les yeux et l'esprit à

la vue du laid ou du trivial.

Il n'en était déjà plus ainsi sous Louis XIII, et les provinciaux de

l'endroit préféraient les tapisseries et les meubles tout modernes de M.

de Bois-Doré aux précieux spécimens du dernier siècle, que les reîtres

avaient pillés ou brisés dans le manoir de son père, cinquante ans

auparavant.

Quant à lui qui se croyait artiste, il ne regrettait pas ces

antiquailles, et, quand il pouvait harper sur les chemins quelque

barbouilleur de passage, il lui faisait dessiner sous ses yeux ce qu'il

se permettait naïvement d'appeler ses idées, en fait de meubles et de

décorations, lesquelles il faisait exécuter ensuite à grand prix, car il

ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire ses goûts de luxe

puéril et bizarre.

Aussi son château était-il remplit de crédences à secret et de

_cabinets_ à surprises; de ces cabinets merveilleux, sortes de grandes

boîtes à tiroirs, au milieu desquelles un ressort faisait apparaître une

miniature de palais enchanté, soutenu de colonnes torses, incrusté de

grosses pierreries fausses, et meublé de petits personnages de lapis,

d'ivoire ou de jaspe.

D'autres cabinets, tout plaqués d'écaille transparente sur fond rouge et

rehaussé de cuivres brillants, ou tout incrustés d'ivoire historiée,

contenaient quelque chef-d'oeuvre de tabletterie, dont l'agencement

ingénieux et gros de mystères servait à enfermer les billets doux, les

portraits, cheveux, bagues, fleurs et autres reliques d'amour à l'usage

des beaux de l'époque. Bois-Doré faisait entendre que ses arcanes

d'ébénisterie regorgeaient de trésors de ce genre; quelques malveillants

prétendaient qu'ils étaient vides.

Malgré toutes les aberrations de sa magnificence, Bois-Doré avait fait

de son petit manoir un nid luxueux, chaud et brillant, qui lui avait

coûté plus qu'il ne valait, mais que l'on aimerait bien à retrouver

intact au fond d'un de ces petits châteaux du pays, aujourd'hui

délaissés, délabrés, tombant en ruine ou convertis en métairies.

Il y en aurait pour trois jours à examiner tous ces riens curieux que

l'on désigne à présent sous le nom nouveau de _bibelots_, et qui

seraient mieux nommés _bribelots_. Notre époque, curieuse et chercheuse,

a, du reste, le droit de donner le nom qu'il lui plaît à un genre

d'exploration qui lui est tout spécial, et nous acceptons de grand coeur

le verbe _bibeloter_, bien qu'il ne soit encore qu'à l'usage des

adeptes.

Pourtant, nous ne _bibeloterons_ pas ici l'intéressant mobilier de

Briantes, ce serait trop long, et nous dirons seulement que M. d'Alvimar

eût pu se croire dans la boutique d'un revendeur, tant la profusion de

colifichets entassés sur les dressoirs, sur les cheminées, ou montant en

pyramides sur les tables, contrastait avec l'austère nudité des palais

espagnols où il avait passé ses jeunes années.

Au milieu de toutes ces faïences et verroteries, flacons, flambeaux,

buires, lustres, vases, sans compter les aiguières, coupes ou drageoirs

d'or, d'argent, d'ambre ou d'agate; les sièges cloutés, frangés et

lampassés de toute forme et de toutes dimensions; les bancs et armoires

de chêne sculpté, à grands fermoirs de fer découpés sur fond de drap

écarlate; les rideaux de satin brochés d'or à petits et grands bouquets,

garnis de lambrequins galonnés d'or fin, etc., etc., il y avait

certainement de beaux ouvrages d'art et de charmants objets d'industrie

contemporaine mêlés à beaucoup d'affiquets puérils et de recherches

incommodes. En somme, l'effet général était chatoyant et agréable, bien

que tout cela fût trop entassé et que l'on n'osât y remuer, dans la

crainte de briser quelque chose.

Quand d'Alvimar eut exprimé sa surprise de trouver ce palais de la fée

Babiole au fond des humbles vallons du Berry, et que Bois-Doré lui eut

complaisamment montré les principales richesses de son appartement,

la gouvernante Bellinde, qui allait et venait en donnant des ordres

d'une voix claire et retentissante, annonça tout bas à son maître que le

souper était prêt, tandis que le page ouvrait les portes toutes grandes

en criant la formule d'usage et que l'horloge du château sonnait sept

heures avec carillon de musique à la mode des Flandres.

D'Alvimar, qui n'avait jamais pu s'habituer à l'abondance des mets en

France, fut surpris de voir la table couverte, non-seulement de pièces

d'orfévrerie et de flambeaux chargés du fleurs de cristal de toutes

couleurs, mais d'une quantité de plats comme s'il se fût agi de traiter

une douzaine de personnes de bon appétit.

--Eh! ce n'est point là un souper, lui dit Bois-Doré, à qui il

reprochait de le traiter comme un gourmand: ce n'est qu'un petit ambigu

aux flambeaux. Faites un effort, et, si mon _maître queux_ ne s'est

point enivré aujourd'hui en mon absence, vous verrez que le drôle sait

réveiller l'appétit paresseux.

D'Alvimar se laissa faire et reconnut que l'appétit lui venait malgré

lui.

Jamais il n'avait, à la table des grands seigneurs de sa nation, goûté

d'une chère aussi exquise, et, dans les plus riches hôtels de Paris, il

n'en avait point rencontré de meilleure. Ce n'étaient que petits plats

fins, convenablement relevés, très-savamment compliqués à la mode du

temps: cailles grasses farcies, bisques d'écrevisses, pâtisseries

légères, crèmes parfumées de plusieurs sortes dans des croûtes de

massepain, biscuits au safran, au girofle, vins fins de France, parmi

lesquels le vin vieux d'Issoudun pouvait rivaliser avec les meilleurs

clos de Bourgogne, et vins de dessert les plus chauds de Grèce et

d'Espagne.

Il y en eut pour deux heures à goûter un peu de tout, M. de Bois-Doré

parlant cave et cuisine en maître consommé, et mademoiselle Bellinde

dirigeant les valets avec une science et une habileté incomparables.

Le jeune page joua du téorbe fort agréablement pendant les deux premiers

services; mais, à l'apparition du troisième, un nouveau personnage se

présenta et causa à d'Alvimar quelque malaise, sans qu'il eût pu dire

pourquoi.

X

C'était un homme d'une quarantaine d'années, que le marquis salua du nom

de maître Jovelin, et qui, sans dire une parole, s'assit sur une chaise

de cuir doré dans un angle de la salle, de manière à ne pas gêner le

service des valets. Il portait un petit sac de serge rouge qu'il posa

sur ses genoux, et il se mit à regarder les convives d'un air doux et

souriant.

Sa figure était belle, quoique vulgaire quant aux traits. Il avait le

nez gros et la bouche grande, le menton fuyant et le front bas.

Malgré ces défauts, il était impossible à un honnête homme de le

regarder sans intérêt; et, pour peu que l'on fît attention à sa belle

chevelure noire très-négligée, mais fine et naturellement bouclée, à ses

magnifiques dents blanches, que montrait un sourire triste mais franc,

enfin à ses yeux noirs d'une si vive intelligence et d'une bonté si

sympathique, que sa figure jaune en était tout éclairée, on se sentait

comme obligé de l'aimer et même de le respecter.

Il était habillé comme un petit bourgeois, mais fort proprement, tout en

drap gris-bleu, avec des bas de laine; la casaque longue boutonnée, un

grand col rabattu tout uni et coupé carrément sur la poitrine, les

manches ouvertes à la manière flamande et un grand feutre sans plumes.

M. de Bois-Doré, après avoir demandé fort poliment comment il se portait

et donné l'ordre de lui servir un verre de vin de Chypre qu'il refusa de

la main, ne lui parla plus et s'occupa exclusivement de son hôte.

Ainsi le voulait la bienséance d'alors, un homme de qualité ne devant

pas témoigner beaucoup d'égards à un inférieur, sous peine de faire

injure à ses égaux.

Mais d'Alvimar remarqua très-bien que leurs yeux se rencontraient

fréquemment et qu'ils échangeaient, à chaque parole prononcée par le

marquis, un sourire de bonne intelligence, comme si celui-ci eût voulu

associer cet inconnu à toutes ses pensées, soit pour obtenir son

approbation, soit pour le distraire de quelque secrète souffrance.

Certes, dans tout cela il n'y avait pas de quoi alarmer M. Sciarra. Mais

peut-être n'était-il pas très-bien avec sa conscience; car cette belle

et honnête physionomie, loin de lui être agréable, le jeta dans un grand

trouble et dans de soudaines méfiances.

Pourtant le marquis ne dit pas un mot et ne fit pas la moindre question

qui eussent rapport aux motifs de la fuite de l'Espagnol au fond du

Berry. Il ne parla que de lui-même, et, en cela, il fit preuve de

savoir-vivre, car M. d'Alvimar n'avait encore paru disposé à aucune

confidence, et son hôte trouvait moyen de lui faire la conversation

sans l'interroger en quoi que ce fût.

--Vous me trouvez bien logé, bien meublé, bien servi, lui disait-il;

tout cela est vrai. Voilà déjà plusieurs années (il n'en disait pas le

compte) que je me suis retiré du monde pour me reposer un peu et me

refaire des fatigues de la guerre, en attendant les événements. Je vous

confesse que, depuis la mort du grand roi Henri, je n'aime plus ni la

cour ni la ville. Je ne suis pas un grand pleurard et je prends le temps

comme il vient; pourtant j'ai eu trois grands chagrins dans ma vie: le

premier, c'est quand je perdis ma mère; le second, quand je perdis mon

jeune frère; le troisième, quand je perdis mon grand et bon roi. Et il y

a cela de particulier dans mon histoire, que ces trois chères personnes

périrent de mort violente. Mon roi assassiné, ma mère par une chute de

cheval, et mon frère... Mais ce sont là des histoires trop tristes, et

je ne veux point, pour la première nuit que vous passez sous mon toit,

vous conter des choses malplaisantes à la veillée. Je vous dirai

seulement ce qui m'a jeté dans la paresse et dans la _casanerie_. Quand

j'eus vu expirer mon roi Henri, je me consultai ainsi: Tu as perdu tout

ce que tu aimais, tu n'as plus que toi-même à perdre; or donc, si tu ne

veux que ton tour vienne bientôt, tu feras aussi bien de fuir ces pays

de trouble et d'intrigue, et d'aller soigner ta pauvre personne affligée

et lassée, dans ton pays natal. Vous aviez donc raison de me croire

aussi heureux que possible, puisque j'ai pu prendre le parti qui me

convenait et me préserver de toute contrariété; mais vous auriez tort de

penser qu'il ne me manque rien; car, si je ne désire aucune chose, je ne

puis pas dire que je ne regrette personne. Mais c'est assez vous régaler

de mes peines, et je ne suis pas de ceux qui s'en nourrissent, sans

vouloir s'en consoler ou s'en distraire. Vous plaît-il entendre, tout en

goûtant, à ces gelées au cédrat, un musicien plus habile que le petit

page de tout à l'heure? Écoutez cela aussi, vous, mon bel ami,

ajouta-t-il s'adressant au page; cela ne vous fera point de mal.

Il avait, en parlant à d'Alvimar, envoyé à celui qu'il appelait maître

Jovelin un de ces regards affectueux qui ressemblaient à des prières

plus qu'à des ordres.

L'homme aux habits gris déboutonna la manche large qui couvrait une

manche plus étroite couleur de rouille et la rejeta derrière son épaule;

puis il tira de son sac une de ces petites cornemuses à bourdon court et

historié, que l'on appelait alors _sourdelines_, et qui étaient

employées dans la musique de chambre.

Cet instrument, aussi doux et voilé que les musettes de nos ménétriers

sont aujourd'hui bruyantes et criardes, était fort à la mode, et maître

Jovelin n'eut pas plus tôt préludé, qu'il s'empara non-seulement de

l'attention, mais de l'âme de ses auditeurs; car il jouait

supérieurement de cette sourdeline et la faisait chanter comme une voix

humaine.

D'Alvimar était connaisseur, et la belle musique avait sur lui cette

puissance de le porter à une tristesse moins amère que de coutume. Il se

livra d'autant plus volontiers à cette espèce de soulagement, qu'il se

sentit tranquillisé en reconnaissant dans ce personnage silencieux et

attentif, qu'il avait pris d'abord pour une manière d'espion doucereux,

un artiste habile et inoffensif.

Quant au marquis, il aimait l'art et l'artiste, et il écoutait toujours

son _maître sourdelinier_ avec une religieuse émotion.

D'Alvimar exprima gracieusement son admiration. Après quoi, le souper

étant fini, il demanda la permission de se retirer.

Le marquis sa leva aussitôt, fit signe à maître Jovelin de l'attendre,

au page de prendre un flambeau, et voulut conduire lui-même son hôte à

l'appartement qui lui était préparé; après quoi, il revint se mettre à

table, ôta son chapeau, ce qui, à cette époque, était signe que l'on se

mettait à l'aise sans cérémonie, contrairement à l'usage établi plus

tard; se fit servir une sorte de punch qu'on appelait clairette, mélange

de vin blanc, de miel, de musc, de safran et de girofle, et invita

maître Jovelin à s'asseoir vis-à-vis de lui, à la place que d'Alvimar

venait de quitter.

--Or çà, messire Clindor, dit le marquis en souriant avec bonhomie au

jeune garçon, qu'il avait, suivant son usage, affublé d'un nom tiré de

l'_Astrée_, vous pouvez aller souper avec la Bellinde. Dites-lui d'avoir

soin de vous, et nous laissez.--Attendez, fit-il au moment où le page

allait se retirer, voilà une manière de marcher dont je me suis promis,

tout ce jourd'huy, de vous reprendre. J'ai remarqué, mon bel ami, que

vous endossiez des façons que vous croyez peut-être militaires, mais qui

ne sont que vilaines. N'oubliez donc pas que, si vous n'êtes noble, vous

êtes en passe de le devenir, et qu'un gentil bourgeois au service d'un

homme de qualité est sur le chemin d'acquérir un petit fief et d'en

prendre le nom. Mais de quoi vous servira que je vous aide à décrasser

votre naissance, si vous travaillez à encrasser vos manières? Songez à

faire le gentilhomme, monsieur, et non point le paysan. Or donc, ayez de

l'aisance, évertuez-vous à poser les pieds tout entiers par terre en

marchant, et non à entamer le pas par le talon, pour finir sur l'orteil;

ce qui fait ressembler votre allure et le bruit de vos souliers à

l'amble d'un cheval de meunier. Sur ce, allez en paix, mangez bien et

dormez mieux, ou sinon, gare aux étrivières!

Le petit Clindor, dont le nom véritable était Jean Fachot (son père

était apothicaire à Saint-Amand), reçut la mercuriale de son maître et

seigneur avec grand respect, salua et s'en alla sur la pointe des pieds

comme un danseur, afin de bien montrer qu'il ne posait pas les talons

les premiers, puisqu'il ne les posait plus du tout.

Le vieux domestique, qui restait toujours le dernier, étant allé souper

aussi, le marquis dit à son sourdelinier:

--Eh bien donc, mon grand ami, ôtez-moi aussi ce grand feutre et

mangez-moi, sans crainte des valets, une bonne tranche de ce pâté et une

autre de ce jambon, comme vous faites tous les soirs quand nous sommes

tête à tête.

Maître Jovelin bégaya quelques sons inarticulés en signe de

remerciement, et se mit à manger, tandis que le marquis sirotait

lentement sa _clairette_, moins par gourmandise que par politesse pour

lui tenir compagnie; car il est bon de dire que, si ce vieillard avait

beaucoup de ridicules, il n'avait pas un seul vice.

Puis, pendant que le pauvre muet mangeait, le bon châtelain lui fit, à

lui tout seul, la conversation, ce qui était pour le musicien une grande

douceur, car personne autre ne prenait cette peine de parler à un homme

qui ne pouvait pas répondre; on s'était habitué à le traiter comme un

sourd-muet, en ce sens que, le sachant incapable de redire ce qu'il

entendait, on ne se gênait pas pour mentir ou médire à ses oreilles. Le

marquis seul l'entretenait avec beaucoup de déférence pour son noble

caractère, pour ses grandes connaissances et pour ses malheurs, dont

voici la courte histoire:

Lucilio Giovellino, natif de Florence, était un ami et un disciple de

l'illustre et infortuné Giordano Bruno. Nourri des hautes sciences et

des vastes idées de son maître, il avait, en outre, une grande aptitude

pour les beaux-arts, la poésie et les langues. Aimable, éloquent et

persuasif, il avait propagé avec succès les doctrines hardies de la

pluralité des mondes.

Le jour où Giordano mourut dans les flammes avec la tranquillité d'un

martyr, Giovellino avait été banni de l'Italie à perpétuité.

Cela s'était passé à Rome deux ans avant l'époque de notre récit.

Sous la main des tourmenteurs, Giovellino n'avait pas voulu accepter la

solidarité de tous les principes de Giordano. Tout en chérissant son

maître, il avait rejeté certaines de ses erreurs, et comme on n'avait pu

le convaincre que de la moitié de son hérésie, on ne lui avait appliqué

que la moitié de son supplice: on lui avait coupé la langue.

Ruiné, banni, brisé par les tortures, Giovellino était venu en France,

où il sonnait sa douce cornemuse de porte en porte, pour un morceau de

pain, lorsque, la Providence l'ayant amené à celle du marquis, il avait

été par lui recueilli, soigné, guéri, nourri, et, ce qui valait encore

mieux, chéri et apprécié. Il lui avait raconté par écrit ses infortunes.

Bois-Doré n'était ni savant ni philosophe; il s'était d'abord intéressé

à un homme poursuivi, comme il l'avait été longtemps lui-même, par

l'intolérance catholique. Cependant il n'eût pas aimé un sectaire

farouche, violent, comme bon nombre de huguenots non moins

persécuteurs, en ce temps-là, que leurs adversaires. Il savait

vaguement les blasphèmes imputés à Giordano Bruno; il se fit expliquer

ses dogmes. Giovellino écrivait avec rapidité, et avec cette clarté

élégante que les grands esprits commençaient à ne pas dédaigner, voulant

initier le vulgaire même à ces hautes questions que Galilée poursuivait

déjà dans le domaine de la science pure.

Le marquis se plut à cette causerie par écrit, qui résumait avec

sobriété, et sans les digressions de la parole, les points essentiels.

Peu à peu, il s'enthousiasma et se passionna pour ces définitions

nouvelles qui venaient le reposer et le débarrasser des assommantes

controverses. Il voulut lire l'exposé des idées de Giordano et même

celles de son prédécesseur Vanini. Lucilio sut les mettre à sa portée,

en lui signalant les endroits faibles ou faux, pour l'amener avec lui

aux seules conclusions que l'intelligence humaine proclame aujourd'hui

avec certitude: la création infinie comme le Créateur, les astres

infinis peuplant l'espace infini, non pour servir de luminaire et de

divertissement à notre petite planète, mais de foyers et d'aliments à la

vie universelle.

Cela était bien facile à comprendre, et les hommes l'avaient compris dès

la première lueur de génie qui s'était manifestée dans l'humanité. Mais

les doctrines de l'Église du moyen âge avaient rapetissé Dieu et le ciel

à la taille de notre petit monde, et le marquis crut rêver en apprenant

que l'existence du véritable univers (chose, disait-il, qu'il s'était

toujours imaginée) n'était pas une chimère de poëte.

Il n'eut pas de cesse qu'il ne se fût procuré un télescope, et il

s'attendait, le brave homme, tant il avait la tête montée, à voir

distinctement les habitants de la lune. Il lui fallut en rabattre; mais

il passait toutes ses soirées à se faire expliquer les mouvements des

astres et l'admirable mécanisme céleste dont Galilée, quelques années

plus tard, devait être condamné à abjurer l'_hérésie_, torturé, à

genoux, et la torche au poing.

Les beaux messieurs de Bois-Doré · 第 13 / 88 题