On causa sans dépit quelques instants encore.
M. de Beuvre invita d'Alvimar à ne pas s'effaroucher de ses boutades et
à revenir le surlendemain avec Bois-Doré, qui avait coutume de dîner
tous les dimanches à la Motte; puis on vint annoncer que _la carroche_
de M. le marquis était prête. (Chacun sait qu'avant Louis XIV,
lequel, en personne, en ordonna autrement, carrosse était souvent des
deux genres, et le plus souvent féminin, d'après l'italien _carrozza_.)
Or, la carrosse ou carroche de M. de Bois-Doré était un vaste et lourd
berlingot que traînaient courageusement quatre forts et beaux chevaux
percherons, un peu trop gras; car tout était bien nourri, bêtes et gens,
au logis du bon M. Sylvain.
Ce respectable véhicule, destiné à affronter les routes carrossables et
non carrossables, était d'une solidité à toute épreuve, et, si la
souplesse de son allure laissait quelque chose à désirer, on était du
moins assuré de ne s'y pas trop briser les os, même en cas du chute, à
cause de l'énorme rembourrage de l'intérieur.
Il y avait six pouces d'épaisseur de laine et d'étoupe sous la doublure
de damas, en sorte qu'on y avait, sinon toutes ses aises, du moins une
sorte de sécurité.
C'était, du reste, un beau chariot, tout couvert de cuir, garni de clous
dorés qui formaient des bordures d'ornement autour des panneaux. Il y
avait, pour descendre et monter, une petite échelle que l'on retirait et
plaçait dedans quand on était en route.
Aux quatre coins de cette citadelle roulante, on remarquait un arsenal
composé de pistolets et d'épées, sans oublier la poudre et les balles,
si bien qu'au besoin on y pouvait soutenir un siége.
Deux valets à cheval, portant des torches, ouvraient la marche; deux
autres porte-flambeaux marchaient derrière la voiture avec le domestique
de d'Alvimar, tenant son cheval en laisse.
Le jeune page du marquis monta sur la banquette à côté du cocher.
Tout cela passa à grand bruit sous la herse de la Motte-Seuilly, et
le pont-levis, en se relevant derrière la cavalcade, aux joyeux
aboiements des chiens de garde qu'on lâchait dans le préau, compléta un
vacarme qui fut entendu jusqu'au hameau de Champillé, à un bon quart de
lieue de distance.
D'Alvimar crut devoir adresser à Bois-Doré quelques louanges sur son
beau carrosse, objet de luxe et de confort encore peu répandu dans les
campagnes, et qui, dans le pays particulièrement, passait pour une
merveille.
--Je ne m'attendais pas, dit-il, à trouver au fond du Berry les aises
des grandes villes, et je vois, monsieur le marquis, que vous menez ici
la vie d'un homme de qualité.
Rien ne pouvait être plus flatteur pour le marquis que cette dernière
expression. Simple gentilhomme, il n'était pas, il ne pouvait pas être,
malgré son titre, _homme de qualité_.
Son marquisat était une petite ferme du Beauvoisis qu'il ne possédait
même pas.
Dans un jour de fatigue et de danger, Henri IV, arrivant avec lui et une
très-petite escorte dans cette ferme, où le hasard de la guerre de
partisans les avait forcés de faire halte, et qu'ils trouvèrent déserte
et abandonnée, courait grand risque de ne point déjeuner du tout,
lorsque M. Sylvain, qui était l'homme de ressources dans ces sortes
d'aventures, avait découvert, dans un buisson, quelques volailles
oubliées et devenues sauvages. Le Béarnais s'était donné le plaisir de
cette chasse, et Sylvain s'était chargé de faire cuire à point le
gibier.
Ce festin inespéré avait mis le roi de Navarre en belle humeur, et il
avait _donné_ la ferme à son bon compagnon, l'érigeant en marquisat, de
par son bon plaisir, et ce, disait-il, pour avoir empêché un roi d'y
mourir de faim.
La possession s'était bornée à ce séjour de quelques heures sur le petit
fief conquis sans coup férir. Il avait été repris dès le lendemain par
le parti contraire; puis, après la paix, il était retourné en la
possession de ses légitimes propriétaires.
Peu importait à Bois-Doré, qui ne tenait point à cette bicoque, mais
bien à son titre, et à qui le roi de France confirma plus tard, en
riant, la promesse faite par le roi de Navarre. Aucun parchemin ne
conféra cette dignité au gentilhomme berrichon; mais, sous la protection
du monarque devenu tout-puissant, le titre fut souffert, et l'obscur
campagnard accueilli dans l'intimité du roi comme marquis de Bois-Doré.
Comme personne ne réclama, la plaisanterie et la tolérance du roi
firent, sinon droit, du moins précédent, et on eut beau se moquer du
marquisat de M. Sylvain Bouron du Noyer,--car tel était son nom
véritable,--il se tint, en dépit des rieurs, pour homme de qualité.
Après tout, il méritait mieux ce titre et il le portait plus
honorablement que bien d'autres partisans.
D'Alvimar ignorait toutes ces circonstances. Il avait fait peu
d'attention à ce que lui en avait dit rapidement Guillaume d'Ars. Il ne
songeait pas à railler la qualité de son hôte, et notre marquis,
accoutumé à être taquiné sur ce point délicat, lui sut un gré infini de
sa courtoisie.
Pourtant il crut devoir faire le robuste pour effacer la fâcheuse date
du siége de Sancerre.
--J'ai cette carrosse, dit-il, à seules fins de pouvoir l'offrir aux
dames de mon voisinage quand besoin est; car, pour ce qui est de moi, je
préfère le cheval. On va plus vite et on fait moins d'embarras.
--Ainsi, reprit d'Alvimar, vous m'avez traité comme une dame, en faisant
venir cette voiture dans la journée? J'en suis confus, et, si j'avais
pensé que vous ne craigniez point le frais du soir, je vous aurais
supplié de ne rien changer à vos habitudes.
--Moi, j'ai pensé qu'après le voyage que vous venez de faire, vous avez
bien assez chevauché pour aujourd'hui et, quant au froid, à vous dire le
vrai, je suis un assez grand paresseux, et je me donne bien des douceurs
dont ma santé n'a nul besoin.
Bois-Doré voulait concilier la nonchalance des jeunes courtisans avec la
vigueur des jeunes campagnards, et il était quelquefois bien embarrassé
d'arranger tout cela.
En somme, il était encore solide, bon cavalier et bien portant, malgré
quelques douleurs de rhumatismes qu'il n'avoua jamais, et une légère
surdité dont il ne convenait pas, mettant les méprises de son oreille
sur le compte de sa distraction.
--Il faut, ajouta-t-il, que je vous demande excuse pour l'impolitesse de
mon ami de Beuvre. Rien n'est plus déplacé que ces querelles de
religion, lesquelles ne sont plus du tout de mode. Mais vous pardonnerez
à l'entêtement d'un vieillard. Au fond, de Beuvre ne se soucie pas plus
que moi de ces subtilités. C'est l'engouement pour le passé qui lui
donne de temps en temps la maladie de récriminer contre les morts et
d'ennuyer, par là, considérablement les vivants. Je ne vois pas pourquoi
la vieillesse est pédante de ses souvenirs, comme si, à tout âge, on
n'avait point vu assez de choses et assez de gens pour être autant
philosophe que de besoin? Ah! parlez-moi des gens de Paris, mon cher
hôte, pour savoir causer avec délicatesse et modération sur tous objets
de controverse! Parlez-moi de l'hôtel de Rambouillet, par exemple!
Vous n'êtes pas sans avoir fréquenté le _salon bleu d'Arténice_?
D'Alvimar put répondre qu'il était reçu chez la marquise, sans manquer à
la vérité. Son esprit et son savoir lui avaient ouvert les portes du
Parnasse à la mode; mais il n'y avait pas pris pied, son intolérance
s'étant dévoilée trop vite dans ce sanctuaire de l'urbanité française.
D'ailleurs, il avait peu de goût pour la bergerie littéraire. L'ambition
du siècle le rongeait, et la pastorale, qui est un idéal de repos et
d'humble loisir, n'était point du tout son fait. Aussi se sentait-il
pris de fatigue et de sommeil, lorsque Bois-Doré, enchanté d'avoir à qui
parler, se mit à lui réciter des pages entières de l'_Astrée_.
--Quoi de plus beau, s'écriait-il, que cette lettre de la bergère à son
amant:
«Je suis soupçonneuse, je suis jalouse, je suis difficile à gagner et
facile à perdre, et plus aysée à offenser, et très-malaysée à rapaiser.
Il faut que mes volontés soient des destinées, mes opinions des raisons
et mes commandements des lois inviolables.»
Voilà du style! et quelle belle peinture d'un caractère!... Et la suite,
monsieur, n'est-ce point toute la sagesse, toute la philosophie et la
moralité dont un homme ait besoin? Écoutez ceci, que répond Sylvie à
Galatée:
«Il ne faut point douter que ce berger ne soit amoureux, étant si
honnête homme!»
Comprenez-vous bien, monsieur, la profondeur de cette devise? Au reste,
Sylvie l'explique elle-même:
«L'amant ne désire rien tant que d'être aymé; pour être aymé, il faut
qu'il se rende aimable, et ce qui rend aimable est cela même qui rend
honnête homme.»
--Quoi? qu'est-ce à dire? s'écria d'Alvimar éveillé en sursaut par le
discours de la docte bergère, que Bois-Doré lui criait aux oreilles pour
dominer le bruit de _la carrosse_ sur le dur pavé de l'ancienne voie
romaine de La Châtre à Château-Meillant.
--Oui, monsieur, oui, je le soutiendrais envers et contre tous! reprit
Bois-Doré sans s'apercevoir du _tressaut_ de son hôte; et je me tue à le
répéter à ce vieux radoteur, à ce vieil hérétique en matière de
sentiments!
--- Qui? demanda d'Alvimar effaré.
--Je parle de mon voisin de Beuvre, un très-excellent homme, je vous
jure, mais coiffé de l'idée que la vertu est dans les livres de
théologie, qu'il ne lit pas, attendu qu'il ne les comprendrait point; et
je lui soutiens, moi, qu'elle est dans les oeuvres de poésie, dans les
pensées agréables et bienséantes dont un chacun, pour si simple qu'il
soit, peut faire son profit. Par exemple, lorsque le jeune Lycidas cède
aux folles amours d'Olympe...
Pour le coup, d'Alvimar se rendormit résolûment, et M. de Bois-Doré
déclamait encore lorsque la carrosse et l'escorte firent retentir le
pont-levis de Briantes d'un bruit égal au bruit qu'elles avaient fait
sur celui de la Motte.
Le temps était devenu très-sombre; d'Alvimar ne vit du château que
l'intérieur, qui lui parut fort petit, et qui l'était effectivement, eu
égard aux grandes dimensions des logements de cette époque.
Aujourd'hui, les salles de ce manoir paraissent encore très-vastes; mais
elles semblaient alors aussi exiguës que possible.
La partie occupée par le marquis, et ruinée par les bandes d'aventuriers
en 1594, était de construction toute récente. C'était un pavillon
carré, flanqué à une tour fort ancienne et à une autre construction plus
ancienne encore, le tout formant un seul massif d'architecture
hétérogène, d'une étroitesse élancée et d'un aspect élégant et
pittoresque.
--Ne vous effrayez pas trop de la pauvre mine de ma maisonnette, dit le
marquis à son hôte en le précédant sur l'escalier, tandis que son page
et sa gouvernante Bellinde les éclairaient; ce n'est qu'un pavillon de
chasse et un logis de garçon. Si jamais la fantaisie du mariage me
montait à la tête, il me faudrait faire bâtir; mais, jusqu'ici, je n'y
ai point encore songé, et j'espère que, garçon vous-même, vous ne
trouverez point cette bicoque trop mal commode.