_Susanne._ Cela n’est pas bien mal aysé à décider: c’est qu’un des

plus grands plaisirs qu’ils reçoivent est de cognoistre qu’ils nous

en font, comme j’ay desjà dit, et c’est en cela que consiste la plus

grande bonté de l’amour, qu’il veut partager esgalement tous les biens,

en sorte que l’un n’en ayt pas plus que l’autre. Or, quel meilleur

moyen avons nous de leur faire cognoistre qu’ils nous en font, si

ce n’est en désignant avec la main l’instrument dont ils se servent

pour nous en donner à gogo? Cela leur faict penser, quand nous leur

touchons, que nous ne nous rebutons pas, et que nous voulons comme

dire en nous-mesmes, tandis qu’ils nous regardent faire: Je prends

plaisir à toucher cela avec la main, parce que c’est tout mon bien

et mon bon-heur, parce que je l’ayme ainsi faict comme il est et que

c’est par luy que je doibs recevoir mon plus grand plaisir. Cela les

oblige bien sensiblement de leur costé, et l’attouchement de la main

est bien plus exquis et qui faict mieux examiner à la femme qui taste

ce que c’est de cest engin, par le soin qu’elle y apporte, que si elle

se servoit de celuy de quelque autre membre. Cest attouchement aussi

a bien plus de suc et de mouelle pour eux et les pénètre jusqu’au

fond, et le simple maniement volontaire d’une main blanche et délicate

qui se promène autour de leur baston pastoral est suffisant pour

leur expliquer tous les mouvements du cœur de leur dame. La main qui

s’applique doucement sur quelque chose est comme le symbole de l’amitié

qu’elle lui porte, comme aussi quand elle s’applique trop rudement elle

est un tesmoignage de haine. Nous touchons ordinairement les choses

que nous aymons avec la main: deux amis se touchent dans la main pour

dire qu’ils s’ayment, mais d’un amour purement spirituel et qui ne

leur permet pas de toucher autre chose; mais celuy de l’homme et de la

femme estant naturel et plus accomply, en ce que le corps et l’esprit y

ont part, ils se touchent aussi l’engin dans la main l’un de l’autre,

pour se dire qu’ils s’ayment, et une femme qui faict et souffre cela

réciproquement à un homme, luy tesmoigne bien plus sensiblement qu’elle

l’ayme que si elle ne le faisoit qu’à la main, car nous n’avons rien

de plus cher que les coüillons, et je dis, bien plus, que si elle

se laissoit baiser, embrasser, chevaucher, foutre, enconner, en un

mot, descharger le vit en son con, et qu’elle refusast néanmoins de

luy toucher le vit, elle ne luy tesmoigneroit point si véritablement

qu’elle l’ayme que si elle venoit à luy mettre simplement la main

dessus, par affection, et qu’elle refusast par crainte de se laisser

faire le reste. Aussi est cela le comble du plaisir amoureux, quand la

femme ne peut plus rien toucher à l’engin de l’homme qu’elle a tout

dans le sien, elle tasche au moins de luy toucher sur le bord ce qui

luy en reste dehors dans l’union des deux membres, et faict caresse à

ses ballottes (65) qui sont les ministres du plaisir. Il n’y a point

de plus grandes privautez que celles qui se font de la main, et la

nature qui a prévu à cela que l’homme peut recevoir deux plaisirs à la

fois, qui sont celuy du con et de la main, elle luy a laissé une assez

grande partie et espace du vit derrière les coüillons, qui ne peut

entrer et qui va rendre jusqu’auprès du cul, afin que la femme peust

luy toucher, mettre la main dessus, gravonner pendant le temps de la

conjonction. Cela monstre bien qu’il n’y a dans la composition de tous

deux (66) rien qui ne soit à dessein et dont il n’y ayt des raisons, si

on les vouloit esplucher, et partant c’est bien abuser des moyens que

la nature nous a donnés pour nous contenter que de ne les pas employer

tous selon l’usage pour lequel ils ont esté faicts. Je me suis un peu

estendue sur ce discours, parce qu’il me touche à mon esgard et que

c’est là aussi un des plus grands contentemens de mon amy, lorsque nous

sommes nud à nud entre deux draps, lorsqu’il voit que j’ay (67) les

mains bien blanches, que de les appliquer en ce lieu que l’on appelle

improprement honteux, parce qu’il est la cachette du plus grand plaisir

du monde et qu’il nous faict souvent rougir de honte, par trop d’ayse,

quand nous y touchons. Comme aussi je reçois une double joye en mon

cœur quand il ne dédaigne pas de me faire les mesmes caresses; car je

te prie, ma chère cousine, quel plus grand délice de voir un petit bout

de chair flasque pendant au bas du ventre, de son amy, que nous prenons

avec nostre main et qui peu à peu se dresse, tant que tout à coup il

devient si gros qu’à peine le pouvons-nous empoigner avec une main, et

la peau en estant si délicate que l’attouchement de la main seul nous

faict pasmer d’ayse, et lorsqu’il est ainsi bien roide, en le broyant

bien doucement, vous le sentez enflammé de chaleur et d’une couleur

cramoisine qui vous dilecte entièrement la veuë, tellement qu’à force

de le frotter, vous faictes extasier vostre amy et voyez enfin que le

vit vous crache contre les doigts une liqueur blanchastre, tout opposée

en couleur à celle du vit lors qu’il est ainsi en fureur, qui estant

passée faict que nous le laissons vistement tomber en mesme façon que

nous l’avons pris, jusques à ce qu’un peu après nous recommencions.

(68) _Fanchon._ Ma cousine, cela va le mieux du monde, mais venons au

reste: je vous prie, qui est-ce qui a le plus de plaisir, de l’homme ou

de la femme, dans la conjonction naturelle?

_Susanne._ Cela est bien mal aysé à résoudre, car si on regarde en

l’escoulement de la semence, qui cause le plaisir, il n’y a point

de doubte que la femme n’en ayt davantage que l’homme, parce qu’elle

sent la sienne, comme j’ay dit, et celle de l’homme en mesme temps,

s’entrerencontrant par un mouvement chaleureux et un peu contraire,

et qui la chatouillent, au fond de la nature, toutes deux ensemble,

là où l’homme ne reçoit point de plaisir de celle de la femme, qui ne

coule pas en luy. Mais si on regarde qu’une partie du plaisir consiste

dans la chaleur et dans le tremoussement que l’on a, et que celuy qui

agit, s’il se plaist davantage dans son action que celuy qui ne bouge,

à proportionnée raison ayme celuy sur lequel il s’agite, on ne pourra

résoudre en ce cas lequel des deux est plus content et satisfaict.

(69) _Fanchon._ Et pourquoy est-ce, ma cousine, que le plaisir arrive

de la sorte, et que tous deux, naturellement et sans sçavoir qu’il y en

ayt, souhaictent tant de se joindre?

_Susanne._ C’est qu’autrefois, remarque bien cecy, l’homme et la femme

n’estoient qu’un, et ils estoient conjoints ensemble par ces deux

membres qui estoient enclos l’un dans l’autre, en sorte que l’homme

ne mouroit point et se reproduisoit continuellement en sa partie qui

estoit sa femme et qu’il empeschoit de mourir. Et du depuis qu’ils

ont esté séparés l’un de l’autre, la nature, qui se resouvient de sa

désunion, veut tousjours retourner à soy-mesme, pour avoir l’ancienne

conjonction, et s’efforce, quand elle trouve, de deux corps de n’en

faire qu’un. D’où vient que, pour signe de réjouyssance, elle en pleure

de joye, et il semble en mesme temps que les deux corps ne se doibvent

jamais disjoindre, tant ils sont collez l’un à l’autre, et qu’ils ont

bien repris racine; et peu après, elle se retire de tristesse, voyant

que cela n’arrive pas.

(70) _Fanchon._ Ma cousine, qu’est-ce donc que l’amour?

_Susanne._ C’est le désir d’une moitié pour servir ou s’unir à son

autre moitié.

_Fanchon._ Expliquez-moy cela plus clairement, s’il vous plaist.

(71) _Susanne._ C’est un appétit corporel ou un premier mouvement de

la nature, qui monte avec le temps jusques au siége de la raison, avec

laquelle il s’habitue et se perfectionne en idée spirituelle; d’où

vient que ceste raison examine avec plus de cognoissance les belles

convenances qu’il y auroit que ceste moitié fust unie à son autre

moitié. Et quand la nature est arrivée à sa fin, ceste idée ou vapeur

spirituelle vient à se résoudre peu à peu en une pluye blanche comme

laict, et s’escoule, le long de l’espine du dos, dans les conduits, et

elle devient le plaisir de la chose dont elle n’estoit auparavant que

l’idée.

_Fanchon._ Et pourquoy est-ce que ceste idée chatouille si fort en

passant?

(72) _Susanne._ C’est qu’elle se resjouit sur le point qu’elle est

proche de se communiquer à la chose aymée.

(73) _Fanchon._ Cela est certes bien délicat et amoureux, et pourquoy

donc ceux qui sont en cest estat ne peuvent-ils rire, veu qu’ils sont

si ayses, sur tout dans le moment que le foutre s’escoule, et qu’il

semble que toutes choses les y convient?

_Susanne._ C’est qu’ils n’ont pas le plaisir dans la teste, et que

toute leur joye est au cul ou bien entre con et coüillons.

_Fanchon._ Ha, ha, ha, ha!

_Susanne._ Mais il se peut imaginer encore autrement.

_Fanchon._ Comme quoy?

_Susanne._ C’est que l’âme est tirée en bas par la force du plaisir

et comme arrachée de son siége par la grande attention qu’elle porte

à ceste union si désirée des deux corps, qui se faict en cest endroit;

d’où vient qu’elle ne songe plus à soy et laisse vuides et desgarnies

de sa présence les fonctions de la raison. Or, là où elle ne raisonne

plus, là aussi elle n’est plus libre, et par conséquent elle ne peut

rire, car c’est une propriété de la raison et effect de la liberté.

Pour preuve de cela, c’est que, au commencement que ceste idée passe,

l’on esprouve une certaine langueur et assoupissement des sens par

toute la teste, qui est une marque de la privation de l’âme qui n’y

exerce plus son pouvoir, tellement qu’il en arrive comme à ceux que la

rencontre d’un cas merveilleux tient suspendus entre l’admiration et

la joye, et qui sont tellement saisis et resserrez par ceste dernière,

qu’ils n’ont plus la liberté de s’estendre et ne peuvent se partager

pour en rire.

(74) _Fanchon._ Ma cousine, cela est trop délicat pour moy du premier

coup, et il mérite bien que nous y fassions reflexion une autre fois.

Mais pourquoy est-ce que les hommes, quand ils ne nous peuvent mettre

le vit dans le con, ils se plaisent au moins de le mettre entre

nos cuisses, entre nos fesses, entre nos tetons, dans nostre main,

et quelquefois nous en saluer le visage et autour du menton? Car

certainement il y a là une espèce d’amour aveugle, quoy qu’il n’y ayt

point de vray sentiment, dont je ne sçaurois m’imaginer la cause.

_Susanne._ C’est bien dit, aveugle, et souviens-toy de ce que nous

avons dit auparavant de l’idée, c’est que ces membres là de la femme

sont aussi bien partie de l’homme que les autres; car l’amour, qui est

aveugle et qui ne sçait où se faict la conjonction, ne se soucie pas

pourveu qu’il communique son plaisir en quelque endroit de la femme, ne

demandant que la conjonction de deux parties. D’où vient que quand il

sent cela il s’agite et remue contre elle, et trompe la raison, parce

que l’idée le veut ainsi, à cause de quelque ressemblance que ceste

dite conjonction a avec la véritable naturelle; d’où vient qu’il est

ravy quand il sent quelque chose en la personne aymée qui luy presse

et qui luy frotte l’engin pour l’abuser d’autant plus, soit quand il le

pousse de force entre ses genoux ou soit quand il luy faict serrer les

deux mamelles à l’entour, tandis qu’il faict l’action de se remuer.

(75) _Fanchon._ Ma cousine, c’est assez, et nous n’avons rien dit du

baiser de la langue, qui semble aussi estre une fantaisie.

_Susanne._ Le baiser de la langue, c’est une autre tromperie de

l’amour qui cherche la conjonction en toute chose et en toute sorte

de manières; c’est une image et représentation du vit qui entre dans

un con, pour s’unir à sa moitié, et la langue qui glisse en la mesme

guise soubs une autre langue, estant pressée à l’entour par les deux

lèvres ennemies, l’âme est trompée par la ressemblance de cest object.

D’où vient qu’elle veut aussi quelquefois plus de résistance par

l’opposition des dents, pour mieux imiter ceste douce force que le vit

rencontre par en bas pour s’unir parfaictement au con. C’est pourquoy

il semble alors que le cœur s’exhale par la bouche en souffrant les

caresses qui luy sont faictes, et quand l’amant peut imaginer cela de

soy, que son vit iroit de mesme dans le con de la personne qu’il baise,

laquelle, de son costé, coupe aussi la mesme pensée, et qu’un plaisir

est bien plus délicieux que l’autre, il s’exprime par là aussitost

un doux air qui est comme un tesmoignage de ce que les deux moitiés

qui cognoissent le symbole de ceste union de langues souhaicteroient

davantage, d’où vient qu’elles se picottent çà et là et pressent de

ces mesmes langues et imitent les plus vaines et naïfves gesticulations

du membre viril, et l’imagination se resjouit presque autant de ceste

vaine figure que si le plaisir véritable y estoit conjoint.

(76) _Fanchon._ Ma cousine, je descharge, n’en parlons plus. Et

pourquoy, en dernier lieu, est-il plus plaisant quand la femme est

montée dessus l’homme et qu’elle le chevauche, que quand elle est

dessoubs et l’homme estendu sur tout son corps, ayant tout à point son

vit rougeastre et prest à bander dans son con?

_Susanne._ Je t’ay desjà dit cela d’une façon, et le voylà d’une

autre: c’est une autre correspondance de l’amour, laquelle ne vient

pas de ceste considération d’une moitié, comme il arrive dans la

distinction que nous avons faicte de l’homme en deux parties séparées,

mais plustost c’est que l’homme et la femme estant considérés comme

deux touts parfaicts, ils désirent, par la grande affection qu’ils se

portent, de se transformer l’un dans l’autre.

_Fanchon._ Mais il ne faict rien pour cela que la femme doibve tenir le

dessus plustost que le dessoubs.

_Susanne._ Si fait bien! il y faict, et elle le doibt; en voicy la

raison: c’est une propriété donc, de l’amour reconnue, que l’amant

souhaicte que l’amour luy transforme en la chose aymée.

_Fanchon._ Eh bien, je l’avoue.

_Susanne._ Or, en ceste posture où la femme est dessus et l’homme

dessoubs, il y a une ressemblance de ceste métamorphose, par la

mutation des devoirs qui est réciproque; au moyen de quoy l’homme

se revest entièrement des passions de la femme, et ceste posture luy

figure qu’il a changé de sexe, et la femme réciproquement s’imagine

d’estre devenue homme parfaict dans la situation qu’elle luy faict

garder, se sentant esprise du désir d’en faire les mesmes fonctions;

tellement que l’un ne peut pas s’imaginer estre changé en l’autre,

qu’il ne s’imagine aussi que l’autre soit changé en luy. Il faut

adjouster à cela que si vous les voyiez de loin accouplés comme ils

sont, vous les prendriez l’un pour l’autre; voylà une raison qui me

semble assez pertinente.

_Fanchon._ Et qui a bien du rapport à nostre première façon de

concevoir et qui la fortifie beaucoup dans mon esprit.

_Susanne._ Quelle?

(77) _Fanchon._ Qu’une moitié désire de s’unir à son autre moitié.

_Susanne._ C’est un tesmoignage de bonté du principe quand les effects

et les raisons de la cause qu’on en tire sont bien deduits.

_Fanchon._ Je suis donc d’advis que nous nous tenions à celui là, ma

cousine, sans en chercher d’autre, car aussi bien nous n’en trouverons

pas de meilleur.

_Susanne._ C’est ce qui me semble, mais cependant remarque donc bien ce

que nous avons dit ce jourd’huy, pour t’en resouvenir, car après cela

je ne pense pas qu’on puisse faire d’autres recherches sur l’amour que

celles que nous avons expliquées.

_Fanchon._ Faites-moy une petite récapitulation, je vous en prie.

(78) _Susanne._ Nous avons premièrement parlé des effects, qui

sont les paroles, les attouchemens, les baisers, les œuvres, les

conjonctions; nous avons expliqué pourquoy ils se practiquent ainsi,

qui est ce que beaucoup d’autres ne se souviendroient pas de faire,

et néanmoins qui donne un grand prix à la besoigne quand on le sçait;

nous avons dit les humeurs différentes des hommes et des femmes, leurs

compositions et appétits divers; nous avons descouvert ce que c’estoit

que l’amour, sa nature, ses propriétés, ses effects et ses usages,

pourquoy, comment et en quel endroit il agissoit, et les raisons de

tout cela. Et si nous avons oublié quelques choses, elles sont de

peu de conséquence, touchant mille petites particularitez que l’on a

accoustumé de practiquer et qui diversifient la fonction du plaisir

d’amour pour quelque ragoust que l’on y trouve; ce sont de petites

superficies en luy, qui ne valent pas la peine d’estre touchées, et

qui ne prennent leur considération seulement que selon le plus ou

le moins de conformité qu’elles ont à signifier qu’une moitié veut

s’unir à son autre moitié. Comme il y a premièrement les postures, qui

sont les embrassemens de plusieurs sortes, il y a les fretillemens,

les secousses, les agreements ou gesticulations, les gémissemens,

souspirs, esvanouissemens, pasmoisons et coups de main, et toutes les

autres caresses que nous avons dites plus amplement à la fin de nostre

première conférence, tellement qu’il faut finir celle-cy, et remettre,

s’il y a encore quelque chose à dire, à une autre fois.

_Fanchon._ Ma cousine, touchez là, vous me le promettez donc.

_Susanne._ Ouy, ouy, je te le promets; il ne faut point tant de

cérémonies.

(79) _Fanchon._ Cela estant, me voylà en repos et je n’ay plus qu’à

vous remercier des bontez que vous m’avez tesmoignées jusques à ceste

heure, dont je vous seray éternellement redevable.

_Susanne._ Comme tu complimentes! O la belle chose! et de quoy me

remercieras-tu?

_Fanchon._ De la patience que vous avez eue à m’instruire tout

aujourd’huy, à former mon esprit grossier, qui estoit sans la practique

des choses et sans en concevoir les raisons les plus excellentes. Le

dernier fruict de vostre discours, c’est que l’amour est une source

inespuisable de pensées, et que l’on ne sçauroit dire de luy tant de

choses bonnes et de raisons qu’il y en a là où vous avez eu la bonté

et l’adresse de me conduire peu à peu, des plus communes et des plus

basses jusques aux plus relevées.

_Susanne._ Or sus, trefve de compliments, et disons encore cecy:

l’amour a cela d’accommodant qu’il satisfaict entièrement tout le monde

selon sa portée: les ignorans par une pleine jouyssance des plaisirs

qu’ils y trouvent sans sçavoir d’où ils viennent, les habiles gens par

les douces imaginations que l’esprit y conçoit en les recevant. Par

exemple, dans ceste posture que l’homme faict tenir à la femme quand

elle monte dessus, combien de douces considérations peuvent satisfaire

l’esprit, causées par le seul eschange mutuel des devoirs et des

volontez qui se practique entre eux; car de chevaucher simplement une

femme qui se laisse faire et que la honte ou la froideur empeschent

de passer outre dans la recherche du plaisir, c’est une satisfaction

commune, et il n’y a que le plaisir de descharger dans son con qui

chatouille les sens de l’un et de l’autre pour un peu de temps. Mais

quand, au lieu de veoir que l’homme se tourmente pour venir au point

désiré, c’est au contraire la femme qui prend ceste peine de chevaucher

et qui prend la peine d’elle mesme de s’engaigner autour de sa forte

et dure lance, en faisant pour cela, à ses yeux, les actions requises

et nécessaires, ô! dame, c’est un bonheur qui n’a point d’esgal et qui

les doibt ravir en des contentemens extrêmes. (80) Car il voit sur luy

le ventre, le nombril, les cuisses, la mothe, le con et généralement

tout le corps de sa mieux aymée, qui donne de vifs esguillons à sa

flamme; il voit et sent l’agitation naturelle qu’elle faict sur luy en

luy pressurant amoureusement la plus pretieuse partie de luy mesme;

il l’admire en face, qui faict toutes ces choses; il semble qu’il

doubte, il taste encore pour s’asseurer de son bonheur, il s’escrie

de plaisir chaque coup qu’elle donne, il se transit d’ayse en sentant

ses attouchemens, et estime plus son bon vouloir que le reste, asseuré

qu’il est d’en estre aymé. Et quand l’amour après vient à payer le

tribut deu à leurs contentemens, il voit fondre son plaisir dans ses

yeux, et comparant les clairs rayons qui viennent de ces mêmes yeux,

vrais miroirs de l’âme, avec les postures et grimaces naturelles

qu’elle faict de son corps, de ses reins, de sa teste, de ses cuisses

et de la partie la plus secrète où il a le contentement de loger

son membre tout entier, croit que ses autres membres, bien qu’ils ne

voyent goutte, ne laissent pas de sentir leur part du plaisir. La femme

aussi, qui est dessus, considère de son costé et faict des reflexions

particulières sur chasque posture, en suite à les conter toutes une par

une, qui a son nom propre aussi bien que ses ragousts différents, sur

lesquels on recommenceroit d’icy à dix ans.

(81) _Fanchon._ Ma cousine, ce ne seroit jamais faict qui voudroit

icy rapporter les imaginations de tout le monde, car, pour moy, j’en

puis bien concevoir des autres que celles là, et qui ne me semblent

pas moins douces ny moins remplies de volupté et délectation; mais

dites-moy seulement une chose, tandis que vous mettez votre coeffe pour

vous en aller.

_Susanne._ Quoy?

(82) _Fanchon._ Quelles sont les qualitez plus requises à deux amans

qui baisent, pour se rendre tout à fait heureux dans la possession

qu’ils ont l’un de l’autre?

_Susanne._ Ha! ma foy, cela ne se dit pas en si peu de temps qu’en

mettant ma coeffe, car il nous faudroit discourir premièrement de

la beauté qu’ils doibvent avoir l’un et l’autre, et puis en venir à

d’autres particularitez qui seroient trop longues à deduire maintenant.

_Fanchon._ Et qu’importe, ma cousine, plus vous y serez et plus le

plaisir sera grand. Vous voylà bien malade! pour un quart d’heure que

vous y serez. Soyez en plustost deux et accordez cela à ma prière; car

qu’est-ce qui vous presse si fort? il n’est point encore si tard. Si

c’est que tousjours mesme discours vous déplaise, vous avez beau faire,

car c’est un effect de ma destinée aujourd’huy que je ne sçaurois

entendre parler sinon d’amour.

_Susanne._ Tu auras encore cela de moy, veu que tu le veux, mais après

cela n’attends pas de me retenir davantage, m’estant tout espuisée de

ce que je sçavois. C’est pourquoy, aussitost la demy heure passée, à

la première question que tu me feras, certes, je couperay court et m’en

iray.

(83) _Fanchon._ Ma cousine, je le veux; c’est pourquoy remettons-nous

dans le discours d’amour, et premièrement, par où commenceray-je? je ne

sçay. D’où vient que quand je suis esloignée quelque temps de mon amy,

et que je me représente à tout temps la jouyssance que j’aurois de luy,

j’ay une telle imagination et amour pour son vit et ses coüillons que,

sans songer à ses autres perfections, je me le figure tousjours tel que

s’il me le fourroit dedans le con avec force et qu’il eust de la peine

à entrer, tellement que mon engin se quarquillant et se desgluant, le

dedans de ma nature me démangeast furieusement, et qu’enfin entré, je

le sentisse tout au fond proche la matrice, et là opérant par de petits

coups lors que la teste du vit rentre dans la peau et qu’elle ressort

avec rage, tellement que je n’en puis plus? Une telle pensée me met en

un tel goust de la fouterie que je ne suis jamais sans y songer, ou à

moins que je tienne son vit dans ma main, à belle poignée, qui se bande

tant qu’il peut.

_Susanne._ Cela est commun à tous ceux là qui ayment, et c’est un

effect de ton désir qui te met aussi vivement les choses devant

les yeux que si elles estoient en effect présentes; et par la

représentation plustost que tu fais de ce vit que de toute autre chose,

cela faict veoir que toute l’idée de la beauté que l’on renferme

dedans l’object aymé et qui consiste dans une belle façon de visage

et agreement des autres membres, lesquels sont incomparablement plus

beaux que les deux natures générantes de l’homme et de la femme,

néanmoins est effacée et comme soubmise à ceste autre idée qui faict

imaginer le plaisir qu’on a quand un membre s’introduit dans un autre,

tellement qu’elle est seulement une circonstance qui n’est au plaisir

que la dernière et qui ne sert de rien. Par exemple, d’avoir un bel

œil, une belle cuisse, une belle main, qui pour rendre plus grand le

plaisir que l’on a de mettre le vit dans le con: sçavoir l’œil pour

regarder l’action honteuse avec une chaleur vive, et représenter à

la personne aymée l’image du plaisir de son âme lorsque le grand et

indicible chatouillement arrive; la belle cuisse sert d’admiration à

nos sens, dans la contemplation d’une structure si polie et qui excite

merveilleusement nos appétits sensuels; enfin ceste main blanche,

pourprine et délicate, est la cause que le vit s’enfle d’une telle

vistesse que nous jugerions, avant que le foutre en soit dehors, qu’il

deust crever: si bien que la beauté de ces parties et des autres cause

un changement tout extraordinaire et incroyable.

(84) _Fanchon._ Ma cousine, je conçois ce que vous dites, et puisque

nous sommes sur le chapitre de la beauté, je voudrois que vous m’en

fissiez une description telle que vous la demanderiez si vous vouliez

représenter une jouyssance parfaicte et qui fust accompagnée de tous

les plaisirs qui peuvent provenir de ceste beauté.

(85) _Susanne._ Volontiers. La beauté consiste en deux choses: dans

les traicts et perfections du corps, et dans les actions qui partent de

luy.

_Fanchon._ J’ayme ces divisions qui sont nettes.

_Susanne._ Tellement qu’il y a des personnes qui ont la beauté du corps

et qui n’ont pas celle des actions, et d’autres qui ont ce certain je

ne sçay quoy qui plaist en tout ce qu’elles font, et cependant qu’on ne

peut point proprement appeler belles.

_Fanchon._ Cela seroit trop long à disputer, si on y vouloit aller.

Par exemple, Paris est tout plein de personnes qui ont une partie de la

beauté et non pas l’autre, d’autres qui ont toutes les deux, et c’est

de celles là que je demande que vous me fassiez une description qui

soit le plus à vostre gré.

(86) _Susanne._ Je commenceray par la beauté du corps et des actions,

et premièrement de celle de la femme.

_Fanchon._ Bon, après nous viendrons à celle de l’homme.

_Susanne._ Il y a encore des beautez qui sont plus propres à l’amour

les unes que les autres, et c’est d’une de celles là que je vais faire

la description.

_Fanchon._ Voyons.

L'escole des filles réimpression complète du texte original sur la contrefaçon hollandaise de 1668 · 第 7 / 9 段