Il n’est donc pas vrai que les sciences psychiques aient dit leur
dernier mot et qu’il n’y ait plus rien à en attendre. Elles viennent à
peine de s’éveiller ou de se réveiller: et, pour proroger d’une centaine
d’années la prédiction de Guyau, on pourrait dire, en songeant à elles,
que le XXe siècle «finira par des découvertes encore mal formulées, mais
aussi importantes peut-être, dans le monde moral, que celles de Newton
ou de Laplace dans le monde sidéral». Mais s’il y a beaucoup à en
espérer, ce n’est pas une raison pour leur demander tout et pour
abandonner en leur faveur ce qui nous a conduit où nous sommes. Le choix
dont nous avons parlé, entre l’intelligence et la subconscience, est
fait depuis longtemps et il ne nous appartient pas de le refaire. Nous
sommes entraînés par une force acquise depuis deux ou trois mille ans et
nos méthodes, comme nos habitudes intellectuelles, se sont elles-mêmes
transformées en une sorte de subconscience plus petite qui s’est
superposée et parfois mêlée plus ou moins à la grande. Bergson, dans le
très beau discours qu’il prononça le 28 mai 1913, en qualité de
président de la _Society for Psychical Research_, se demande ce qui se
serait passé si la science moderne, au lieu de partir des mathématiques,
au lieu de faire converger toutes ses forces sur l’étude de la matière,
avait débuté par la considération de l’esprit; si Képler, Galilée,
Newton, par exemple, avaient été des psychologues. «Nous aurions
certainement eu, dit-il, une psychologie dont nous ne pouvons nous faire
aucune idée aujourd’hui, pas plus qu’on n’eût pu, avant Galilée,
imaginer ce que serait notre physique: cette psychologie eût
probablement été à notre psychologie actuelle ce que notre physique est
à celle d’Aristote. Étrangère à toute idée mécanistique, ne concevant
même pas la possibilité d’une pareille explication, la science eût
recherché alors, au lieu de les écarter _a priori_, des faits comme ceux
qu’étudie votre société; peut-être même la «recherche psychique»
eût-elle figuré parmi ses principales préoccupations. Une fois
découvertes les lois les plus générales de l’activité spirituelle (comme
le furent, en fait, les lois fondamentales de la mécanique), on aurait
passé de l’esprit proprement dit à la vie; la biologie se serait
constituée, mais une biologie vitaliste, toute différente de la nôtre,
qui serait allée chercher, derrière les formes sensibles des êtres
vivants, la force intérieure invisible, dont elles sont les
manifestations.»
Elle aurait donc rencontré, dès les premiers jours de son activité, tous
ces problèmes étranges: télépathie, matérialisations, clairvoyance,
thérapeutique miraculeuse, connaissance de l’avenir, survivance
possible, intelligence interplanétaire et tant d’autres, qu’elle a
négligés jusqu’ici; et qui, par suite de cette négligence, se trouvent
encore dans l’enfance. Mais comme l’esprit humain ne peut prendre en
même temps deux directions diamétralement opposées, elle eût forcément
délaissé les sciences mathématiques. Un bateau à vapeur, venu d’un autre
hémisphère où l’intelligence aurait suivi à notre insu la voie qu’a
suivie la nôtre, nous aurait paru aussi merveilleux, aussi incroyable
que nous paraissent aujourd’hui les phénomènes de notre subconscience.
Nous serions allés très loin dans ce que nous appelons à présent
l’inconnu ou l’occulte; mais nous aurions presque tout ignoré de la
physique, de la chimie et de la mécanique, à moins, ce qui est fort
possible, qu’en faisant le tour de l’occulte, nous ne les eussions
rejointes par un autre chemin. Il est vrai que certains peuples, les
Hindous notamment, les Égyptiens, les Incas peut-être, d’autres sans
doute qui n’ont pas laissé de traces suffisantes, ont pris ainsi les
choses par l’autre bout, et n’ont rien obtenu de décisif. Est-ce encore
une conséquence de l’irréductible incompatibilité entre les facultés de
l’intelligence et de la subconscience? C’est possible, mais n’oublions
point qu’il s’agit de peuples qui n’eurent jamais nos habitudes
intellectuelles, notre besoin de précision, de constatations, de
certitudes expérimentales, lequel besoin, du reste, n’a pris en nous
toute sa force que depuis deux ou trois siècles. Il est donc à présumer
que l’Européen serait allé dans l’autre voie beaucoup plus loin que
l’Oriental. Où serait-il arrivé? Possédant un cerveau différent,
naturellement plus clair, plus exigeant, plus logique, moins crédule,
plus pratique, plus proche des réalités, plus attentif aux petits faits,
mais n’ayant pas cultivé son intelligence scientifique, se serait-il
égaré ou aurait-il rencontré les vérités que nous cherchons encore et
qui peuvent être bien plus importantes que toutes nos conquêtes
matérielles? Mal préparé, mal équipé, mal équilibré, insuffisamment
lesté d’expériences et de certitudes, eût-il couru les dangers que
connurent tous les peuples trop mystiques? Il est bien difficile de se
l’imaginer. Mais ce qu’il n’eût pu faire sans péril, il est peut-être
l’heure de le tenter sans risques. Tout en n’abandonnant rien de son
intelligence qui est petite si on la compare aux étendues illimitées du
subconscient, mais qui est sûre, éprouvée et docile, il peut à présent
s’engager dans la grande aventure et essayer de faire ce qui n’a pas été
fait. Il s’agit de trouver l’alliance entre les deux puissances. Nous
ignorons encore les moyens d’aider, d’encourager, de développer,
d’apprivoiser, de rapprocher de nous la plus grande; cette recherche
sera la plus difficile, la plus mystérieuse et à certains égards la plus
dangereuse qu’ait entreprise l’humanité. Mais nous pouvons nous dire,
sans crainte de nous tromper beaucoup, que c’est la meilleure tâche du
moment. En tout cas, c’est la première fois, depuis que l’homme existe,
qu’il affrontera l’inconnu avec d’aussi bonnes armes, comme c’est aussi
la première fois, depuis l’éveil, que son intelligence, parvenue à un
sommet d’où elle peut presque tout comprendre, va recevoir enfin une
aide du dehors et entendre une voix qui n’est pas seulement l’écho de la
sienne.