Et les épellations, les interrogations, les calculs, les problèmes
reprennent et se poursuivent, aussi prodigieux, aussi déconcertants,
mais déjà décolorés par l’accoutumance, comme tout miracle qui se
prolonge. Il importe du reste de remarquer que les faits que je cite ne
sont pas à ranger parmi les plus remarquables prouesses de nos chevaux
féeriques. C’est en somme une bonne séance ordinaire, une séance
bourgeoise et sans coups de génie. Mais ils eurent devant d’autres
témoins de plus remarquables exploits qui brisent plus nettement encore
la barrière sans doute fallacieuse qui sépare la nature animale de la
nature humaine. Un jour, par exemple, Zarif, l’enfant terrible de la
troupe, s’arrête brusquement au milieu de son travail. On lui demande
pourquoi?--«Parce que je suis fatigué». Une autre fois il répond: «Mal à
la jambe». Ils reconnaissent et identifient les images qu’on leur
présente, distinguent les couleurs et les odeurs, etc. Je tiens à ne
rapporter que ce que j’ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles; et
j’affirme que je le fais avec la même exactitude scrupuleuse que s’il
s’agissait d’un procès criminel et que la vie d’un homme dépendît de mon
témoignage.
Mais j’étais suffisamment convaincu de la réalité des faits avant
d’arriver à Elberfeld, et ce n’est pas pour les contrôler que j’ai
entrepris le voyage. J’ai hâte de vérifier si l’hypothèse télépathique,
que je crois la seule admissible, résistera aux épreuves auxquelles j’ai
l’intention de la soumettre. Je m’en ouvre à Krall qui, d’abord, ne
saisit pas parfaitement ce que je lui demande. Comme la plupart de ceux
qui ne se sont pas occupés spécialement de ces questions, il s’imagine
que la télépathie est, avant tout, une transmission de pensée volontaire
et consciente et m’affirme que jamais il ne s’efforce de transmettre la
sienne et que même, le plus souvent, les chevaux donnent une réponse
absolument contraire à celle qu’il attendait. Je n’en doute nullement;
en effet, la transmission directe et volontaire de la pensée, est, même
entre hommes, un phénomène très rare, difficile et précaire; au lieu que
les communications involontaires, imprévues et insoupçonnées de
subconscience à subconscience, ne sauraient plus être niées que par ceux
qui, de parti pris, ignorent les études et les expériences qui sont à la
portée de quiconque veut se donner la peine d’y prendre part. J’étais
donc persuadé que les chevaux agissaient exactement comme les tables ou
les guéridons «typtologues» qui traduisent simplement, à l’aide de
petits coups conventionnels, l’idée subliminale de l’un ou l’autre des
assistants. Il est, somme toute, bien moins surprenant de voir s’animer
le pied d’un cheval que le pied d’un meuble; et beaucoup plus naturel
que la substance vivante d’un animal plutôt que la matière inerte d’un
objet soit sensible et docile à l’influence mystérieuse d’un médium. Je
savais fort bien que des expériences avaient été faites afin d’éliminer
cette hypothèse; on préparait, par exemple, un certain nombre de
problèmes compliqués, on les mettait sous enveloppes, et, arrivé devant
le cheval, on prenait au hasard une de ces enveloppes, on l’ouvrait, on
transcrivait l’opération sur le tableau noir, et Muhamed ou Zarif
répondait avec la même aisance, la même promptitude que si la solution
avait été connue de tous les assistants. Mais était-elle réellement
inconnue de leur subconscience?--Qui pourrait l’affirmer?--Des épreuves
de ce genre exigent d’extraordinaires précautions et un doigté spécial,
car l’action de la subconscience est si subtile, a des détours si
imprévus, puise au trésor de tant d’acquisitions oubliées et s’exerce à
de telles distances qu’on n’est jamais sûr d’y échapper. Ces précautions
avaient-elles été prises? Je n’en étais pas convaincu; et sans prétendre
à trancher la question, je me disais que ma bienheureuse ignorance de la
mathématique ne serait peut-être pas inutile à en éclairer quelque
partie.
Car cette ignorance, si déplorable à d’autres points de vue, me donnait
ici un précieux avantage. Il était en effet fort peu vraisemblable que
mon subliminal, qui ne sut jamais ce que c’est qu’une racine cubique ou
d’une autre puissance, pût aider le cheval. Je pris donc sur une table
une liste qui portait plusieurs centaines de problèmes aussi divers que
rébarbatifs, je masquai leurs solutions, priai Krall de sortir, et,
demeuré seul en face de Zarif, je recopiai l’un d’eux au tableau noir.
Afin de ne pas encombrer ces pages de détails qui se répéteraient, je
dirai tout de suite qu’aucune des épreuves anti-télépathiques ne réussit
ce jour-là. C’était la fin de la séance et de l’après-midi, les chevaux
étaient énervés, excédés, et que Krall fût présent ou absent, que le
problème fût élémentaire ou difficile, ils ne donnaient que des réponses
dérisoires et volontairement, c’est bien le cas de le dire, «sabotées».
Mais le lendemain matin, à la reprise du travail, en procédant comme je
l’ai dit plus haut, Muhamed et Zarif, mieux disposés et sans doute déjà
plus familiarisés avec leur nouvel examinateur, fournirent coup sur
coup, à peu près autant de réponses justes qu’il y eut de problèmes
proposés. On ne pouvait trouver, je dois le déclarer en toute loyauté,
aucune différence appréciable entre ces résultats et ceux qu’on obtient
en présence de Krall ou d’assistants qui connaissent d’avance, à leur su
ou insu, la solution sollicitée.
J’imaginai ensuite une autre épreuve, beaucoup plus simple, mais que sa
simplicité même mettait à l’abri de tout soupçon trop compliqué.
J’avisai, sur une des tablettes de l’écurie, un paquet de cartons, à peu
près du format d’un in-8º, et portant chacun, sur l’une de ses faces,
l’un des dix signes de la numération arabe. Je priai une fois de plus
l’excellent Krall, dont la complaisance est inépuisable, de me laisser
seul avec son élève; je mêlai mes cartons, et, _sans les regarder_, j’en
alignai trois, sur le tremplin, devant le cheval. Il n’y avait donc en
ce moment, sur cette terre, nulle âme humaine qui connût le chiffre qui
s’étalait ainsi aux pieds de mon compagnon si plein de mystères que déjà
je n’ose plus l’appeler une bête. Sans hésiter et sans se faire prier,
celui-ci frappa correctement le nombre que formaient les cartons. Avec
Haenschen, Muhamed et Zarif, l’épreuve réussit autant de fois qu’il me
plut de la tenter. Muhamed fit même davantage; chaque chiffre étant
d’une couleur différente, je lui demandai, l’ignorant absolument
moi-même, quelle était la couleur du premier qui se trouvait à droite. A
l’aide de l’alphabet conventionnel, il me répondit qu’il était bleu, ce
qui était l’exacte vérité. Il aurait évidemment fallu multiplier,
approfondir et compliquer ces expériences, combiner, à l’aide de ces
cartons et dans les mêmes conditions, des multiplications, des divisions
et des extractions de racines; le temps me manquait, mais quelques jours
après mon départ, l’étude fut reprise et complétée par le Dr H. Hænel.
Voici le résumé du procès-verbal de la séance: Se trouvant seul avec
Muhamed (Krall était en voyage), le docteur écrit au tableau noir le
signe +, puis, de chaque côté de ce signe, pose, sans les regarder, un
carton portant un chiffre qu’il ne connaît pas. Il demande ensuite à
Muhamed d’additionner les deux nombres. Muhamed, d’abord distrait, donne
au hasard quelques coups de sabot. On le rappelle à l’ordre en le priant
d’être sérieux et attentif. Il frappe alors bien nettement quinze fois.
Le docteur se retourne et constate qu’on lit au tableau: 7 + 8. Viennent
d’autres additions de deux ou trois chiffres qui toutes sont exactes. Le
docteur remplace ensuite le signe + par le signe × et, toujours sans les
regarder, pose deux cartons et demande au cheval, non plus
d’additionner, mais de multiplier cette fois les deux nombres. Muhamed
frappe 27. C’est juste, le tableau porte en effet: 9 × 3. Il en va de
même d’autres multiplications: 9 × 2, 8 × 6. Le docteur tire alors d’une
enveloppe un problème dont il ignore la solution: Racine quatrième de
7890481. Muhamed répond: 53. Le docteur regarde au verso du papier;
c’est, une fois de plus, parfaitement exact.