[24] Je rappelle que l’étude qu’on va lire, comme du reste toutes
celles qui composent ce volume, fut écrite avant la guerre,
c’est-à-dire vers la fin de l’année 1913, au retour d’un voyage en
cette Allemagne aujourd’hui maudite et mise au ban du genre humain,
et qui cachait alors, sous un sourire accueillant et amène, les
perfidies et les atrocités qu’elle préparait. J’ignore ce que sont
devenus les malheureux chevaux de l’écurie d’Elberfeld. Ils ont
probablement péri dans la tourmente, comme tant de milliers
d’autres, victimes de la démence de leurs maîtres.
I
Je résumerai d’abord le plus brièvement possible, pour qui les
ignorerait encore, les faits qu’il est nécessaire de connaître afin de
mieux comprendre la merveilleuse aventure des chevaux d’Elberfeld, en
renvoyant pour les détails au remarquable ouvrage de M. Karl Krall:
_Denkende Tiere_, publié à Leipzig en 1912, qui, dans une bibliographie
déjà considérable, reste la source première et principale.
Il y a quelque vingt ans, vivait à Berlin un vieux misanthrope nommé
Wilhelm von Osten. C’était un petit rentier un peu maniaque que hantait
une idée fixe, l’intelligence des animaux. Il entreprit l’éducation d’un
premier cheval et n’obtint que des résultats assez indécis. Mais en
1900, il fit l’acquisition d’un étalon russe qui, sous le nom de _Hans_,
auquel on ajouta bientôt l’épithète homérique et méritée de _Kluge_,
devait bouleverser toute notre psychologie animale et soulever des
problèmes qui comptent parmi les plus inattendus et les plus
passionnants que l’homme ait rencontrés jusqu’à ce jour.
Grâce à von Osten, dont la patience, au contraire de ce qu’on pourrait
croire, n’était nullement angélique, mais ressemblait plutôt à une
obstination rageuse, les progrès du cheval furent rapides et
extraordinaires. «Après l’avoir, comme le résume fort bien le Dr Ed.
Claparède, professeur à l’Université de Genève, dans l’excellente
monographie qu’il consacre aux chevaux d’Elberfeld, après l’avoir
familiarisé avec diverses notions d’emploi courant comme droite, gauche,
en haut, en bas, etc., on commença les leçons de calcul par la méthode
intuitive. Hans était amené devant une table sur laquelle on plaçait
une, puis deux, puis plusieurs petites quilles. Von Osten, agenouillé à
côté de Hans, prononçait les nombres correspondants, tout en l’obligeant
de frapper de son sabot autant de coups qu’il y avait de quilles.
Bientôt les quilles furent remplacées par des chiffres écrits sur une
planche noire. Les résultats furent surprenants. Le cheval fut capable
non seulement de compter (c’est-à-dire de frapper le nombre de coups
qu’on lui demandait), mais encore d’effectuer lui-même de véritables
calculs, de résoudre de petits problèmes.»
«Mais Hans ne savait pas seulement calculer, il pouvait lire, il était
musicien, distinguait les accords harmonieux des accords dissonnants. Il
avait aussi une mémoire extraordinaire: il pouvait indiquer la date de
chaque jour de la semaine courante. Bref, il se tirait de toutes les
opérations qu’un bon écolier de quatorze ans est capable d’effectuer.»