Pour préciser nettement l’esprit dans lequel j’entreprends cette étude
et écarter d’abord tout soupçon de crédulité aveugle ou systématique, je
tiens donc à dire dès le début que je me rends fort bien compte que des
cas de ce genre n’emportent nullement conviction. Il est fort possible
que tout se soit passé dans l’imagination subconsciente du sujet; qu’il
ait créé lui-même, par auto-suggestion, sa maladie, sa terreur, sa
chute, sa fausse-couche et se soit adapté à la plupart des circonstances
qu’il avait prédites dans son état second. Seule, l’apparition du rat à
l’instant fatidique, supposerait une vision précise et troublante d’un
événement futur et inévitable. Malheureusement on ne nous affirme pas
que cette apparition ait été constatée par d’autres témoins que la
patiente; de sorte que rien ne prouve qu’elle ne soit pas également
imaginaire. Je n’ai donc rapporté cet exemple insuffisant en soi, que
parce qu’il représente assez bien l’allure générale et la valeur
indécise de beaucoup de faits analogues et permet de marquer une fois
pour toutes les objections qu’on peut faire et les précautions qu’il
faut prendre avant de s’engager dans ces régions suspectes et
ténébreuses.
Voici, maintenant, un fait infiniment plus significatif et moins
discutable, rapporté par le Dr Maxwell, le savant et très scrupuleux
auteur des _Phénomènes psychiques_; il s’agit d’une vision qui lui fut
racontée _huit jours avant l’événement_, et dont il avait fait le récit
à diverses personnes avant la réalisation. Un sensitif, comme disent les
Anglais, avait donc aperçu dans un globe de cristal la scène suivante:
un grand steamer, ayant un pavillon à trois bandes horizontales, noire,
blanche et rouge, et portant le nom de _Leutschland_, naviguait en
pleine mer. Le bateau fut soudain entouré de fumée, des marins, des
passagers et des gens en uniforme coururent en grand nombre sur le pont
et le bateau sombra.
Huit jours plus tard, les journaux annonçaient l’accident du
_Deutschland_, dont la chaudière éclata, obligeant le paquebot à faire
relâche.
Le témoignage d’un homme tel que le Dr Maxwell, surtout lorsqu’il s’agit
d’un fait pour ainsi dire personnel, a une importance sur laquelle il
est inutile d’insister. Nous avons donc ici, plusieurs jours d’avance,
la prévision très nette d’un événement qui, du reste, chose étrange mais
assez fréquente, n’intéresse en rien le voyant. L’erreur de lecture,
_Leutschland_ pour _Deutschland_, qui eût été très naturelle dans la
réalité, ajoute encore je ne sais quel caractère de vraisemblance et
d’authenticité au phénomène. Quant à la submersion finale qui ne fut
qu’une simple relâche, il y faut voir, comme le font remarquer les Drs
J.-W. Pickering et W.-A. Sadgrove, «la dramatisation subconsciente d’une
inférence subliminale du percipient»; ces dramatisations sont d’ailleurs
instinctives et presque générales en ce genre de visions.
Si ce cas était unique, il n’y faudrait certes pas attacher une
importance décisive; «mais, fait observer le Dr Maxwell, ce sensitif m’a
donné quelques autres exemples curieux: ces cas rapprochés de ceux que
j’ai observés par ailleurs ou dont j’ai eu le récit de première main
rendent très improbable l’hypothèse d’une coïncidence sans cependant
l’exclure d’une manière absolue[7]».
[7] J. MAXWELL, _Les phénomènes psychiques_, p. 182.
V
Un autre cas, peut-être plus convaincant, plus rigoureusement établi et
qui exclut plus nettement toute explication par l’hypothèse, d’ailleurs
fort respectable, des coïncidences, est celui que rapporte M. Th.
Flournoy, professeur à la Faculté des sciences de l’Université de
Genève, dans son remarquable ouvrage: _Esprits et Médiums_. M. Flournoy
est, comme on sait, l’un des théoriciens les plus savants et les plus
sceptiques de la métapsychique. Il pousse même l’amour des explications
naturelles et la répugnance à admettre l’intervention de forces
supra-humaines, à un point où il est parfois difficile de le suivre. Je
résume le plus brièvement possible son récit qu’on trouvera tout au
long, aux pages 348 à 362 de l’excellent livre que je viens de
mentionner.
En août 1883, une certaine Mme Buscarlet, qu’il connaît personnellement,
revient à Genève, après avoir été, durant trois ans, l’institutrice de
deux jeunes filles dans la famille Moratief, à Kasan. Elle reste en
correspondance avec cette famille ainsi qu’avec une dame Nitchinof, qui
dirige, à Kasan, un institut où les demoiselles Moratief, ses anciennes
élèves, sont entrées après son départ.
Dans la nuit du 9 au 10 décembre (style russe) de la même année, Mme
Buscarlet a un songe dont elle envoie le matin même le récit à Mme
Moratief, par une lettre datée du 10 décembre. Elle y dit textuellement:
«Vous et moi étions sur un chemin, dans la campagne, lorsque passa
devant nous une voiture d’où sortit une voix qui nous appela. Arrivées
près de la voiture, nous vîmes Mlle Olga Popof couchée en travers, vêtue
de blanc avec un bonnet garni de rubans jaunes. Elle vous dit: _Je vous
ai appelée pour vous dire que Mme Nitchinof quitte l’institut le 17._
Puis la voiture continua de rouler.»
_Une semaine plus tard_, et _trois jours avant l’arrivée de la lettre à
Kasan_, l’événement prévu par le songe se réalise tragiquement. Mme
Nitchinof succombe le 16 à une maladie infectieuse; et le 17, son
cadavre, par crainte de la contagion, est transporté hors de l’institut.
Il n’est pas inutile d’ajouter que la lettre de Mme Buscarlet, ainsi que
les réponses venues de Russie, ont été communiquées au professeur
Flournoy et portent les dates des cachets de la poste. De tels rêves
prémonitoires sont fréquents; mais il est assez rare que les
circonstances et surtout l’existence d’un écrit antérieur à leur
réalisation, leur donnent une authenticité aussi incontestable.
Remarquons en passant le caractère bizarre de cette prémonition, bien
conforme du reste aux habitudes de notre hôte inconnu. Il fixe la date
avec précision; mais il ne fait qu’une allusion voilée et énigmatique
(la femme couchée en travers de la voiture et vêtue de blanc) à la
partie essentielle de la prédiction: la maladie et la mort.
Y a-t-il eu coïncidence, vision de l’avenir pure et simple ou vision de
l’avenir suggérée par influence télépathique? La théorie de la
coïncidence peut ici, comme partout, être à la rigueur défendue, mais
serait dans ce cas bien extraordinaire. Quant à l’influence
télépathique, il faudrait supposer que dès le 9 décembre, huit jours
avant sa mort, Mme Nitchinof possédât, dans sa subconscience, le
pressentiment de sa fin; et qu’elle eût, de Kasan à Genève, à travers un
millier de lieues, envoyé ce pressentiment à une personne avec laquelle
elle n’avait que des relations assez vagues.
C’est fort compliqué mais possible, car la télépathie a souvent des
fantaisies plus déconcertantes. Dans ce cas, puisqu’il s’agirait d’une
maladie latente ou même d’auto-suggestion, la préexistence de l’avenir,
sans être entièrement détruite, serait moins nettement établie.