La prémonition ou la précognition nous mène en des régions encore plus
mystérieuses que celles de la psychométrie, où se dresse à demi,
émergeant d’irritantes ténèbres, le plus grave problème qui puisse
passionner l’humanité: la connaissance de l’avenir. La plus récente, la
meilleure et la plus complète étude qu’on lui ait consacrée, est, je
pense, celle que vient de publier, sous le titre: _Des phénomènes
prémonitoires_, M. Ernest Bozzano. Profitant d’excellents travaux
antérieurs, notamment de ceux de Mrs. Sidgwick et de Myers[6], et y
joignant le résultat de ses recherches personnelles, il réunit un
millier de cas de précognition, parmi lesquels il en retient cent
soixante, moins par dédain de la plupart des autres que pour ne pas
excéder trop manifestement les limites normales d’une monographie.
[6] _Proceedings_, vol. V et XI.
Il commence par éliminer soigneusement tous les épisodes qui, sous une
apparence prémonitoire, peuvent s’expliquer par auto-suggestion (dans le
cas, par exemple, où quelqu’un, atteint d’une maladie encore latente,
semble prévoir cette maladie et la mort qui en sera la conclusion), par
télépathie (lorsqu’un sensitif a la perception anticipée de l’arrivée
d’une personne ou d’une lettre), ou enfin par lucidité (lorsqu’on a en
songe «la perception de l’endroit où l’on trouvera un objet égaré, ou
une plante rare, ou un insecte vainement cherché; ou encore lorsqu’on a
en rêve la vision du lieu inconnu qu’on visitera plus tard»), etc.
Dans tous ces cas, il ne s’agit pas à proprement parler d’avenir pur,
mais plutôt d’un présent qui n’est pas encore connu. Ainsi réduit et
dépouillé de toute influence, de toute ingérence étrangère, le nombre
d’exemples où il y a réellement perception nette et incontestable d’un
fragment du futur, demeure, au contraire de ce qu’on croit généralement,
assez considérable pour qu’il soit impossible de parler de hasards
extraordinaires ou de coïncidences merveilleuses. Il faut qu’il y ait
limite à tout, même à la méfiance, à l’incrédulité la plus étendue,
sinon toute étude historique et bon nombre d’études scientifiques
deviendraient décidément impraticables. Et cette remarque s’applique
autant à la nature des faits en question qu’à leur authenticité
narrative. On peut contester ou suspecter n’importe quel récit,
n’importe quelle preuve écrite ou testimoniale; mais il faut dès lors
renoncer aux certitudes et aux sciences qui ne s’acquièrent point parmi
les manipulations du laboratoire ou les opérations mathématiques,
c’est-à-dire aux trois quarts des phénomènes humains qui nous
intéressent le plus. Notez que les récits recueillis par les enquêtes de
la _Society for Psychical Research_, comme presque tous ceux retenus par
M. Bozzano, sont de première main et qu’on a impitoyablement rejeté ceux
dont les narrateurs n’avaient pas été les acteurs ou les témoins
directs. Au surplus, quelques-uns de ces récits ont nettement le
caractère d’observations scientifiques; quant aux autres, si l’on
examine attentivement la situation de ceux qui les ont faits et les
circonstances qui les corroborent, on conviendra qu’il est plus juste et
plus raisonnable d’y ajouter foi que de considérer, _a priori_, tout
homme à qui arrive un événement extraordinaire, comme un menteur, un
halluciné ou un plaisantin.