Cet exemple n’a rien d’exceptionnel, je l’ai pris entre beaucoup
d’autres parce qu’il est net et simple. Du reste, l’expérience est déjà
pour ainsi dire classique, ou du moins devrait l’être, si tout ce qui
touche aux manifestations de notre subconscient ne se heurtait à des
méfiances insolites. En tout cas, on peut la répéter à satiété, elle est
à la portée de tout le monde, et il est rare qu’avec les bons
psychomètres qui sont suffisamment connus et qu’il est loisible à chacun
de consulter, elle ne réussisse pas pleinement.
Ajoutons qu’on peut l’étendre beaucoup plus loin. Si j’avais, par
exemple, comme je le fis en des expériences similaires, interrogé le
médium sur l’entourage de la jeune fille, sur le caractère du père de
celle-ci, la santé de sa mère, les goûts, les habitudes, les sentiments
de ses frères et de ses sœurs, il m’aurait répondu avec la même
assurance, la même précision, comme ferait quelqu’un qui, non seulement
vivrait dans l’intimité de la jeune fille en question, mais serait doué
de facultés intuitives bien plus pénétrantes que celles d’un observateur
normal. En un mot, il aurait ressenti et traduit tout ce qu’aurait
ressenti la subconscience de cette jeune fille au sujet des personnes
dont on lui aurait parlé. Mais il faut reconnaître que ne s’agissant
plus ici de faits matériels aisément vérifiables, le contrôle devient
infiniment plus difficile.
Il ne saurait en l’occurrence être question de transmission de pensée,
puisque le médium et moi ignorions tout. D’ailleurs, d’autres
expériences qu’il est facile d’imaginer et de répéter et dont le
contrôle est plus sûr, éliminent entièrement l’hypothèse. Je mis, par
exemple, chacune sous une double enveloppe, trois lettres écrites par
des personnes de mon intimité et chargeai un intermédiaire qui ignorait
le contenu des enveloppes et ne connaissait pas les personnes en
question, de les porter à Mme M... Arrivée chez la voyante,
l’intermédiaire lui remit une des lettres prise au hasard et dirigeant
également au hasard l’interrogatoire indispensable, se contenta de
sténographier les réponses de la somnambule. Celle-ci fit d’abord un
portrait physique très frappant de la jeune femme qui avait écrit la
lettre, puis une description de son caractère, de ses habitudes, de ses
préoccupations, de ses qualités intellectuelles et morales, qui était
d’une exactitude irréprochable, et ajouta enfin quelques détails sur sa
vie intime, détails que j’ignorais moi-même complètement et qui me
furent confirmés peu après. L’expérience, poursuivie avec les deux
autres lettres, donna des résultats tout aussi remarquables.
* * * * *
Devant ce mystère, deux explications, également déconcertantes, sont
présentables. Selon la première, il faut admettre que le bout de papier
remis au psychomètre et imprégné de fluide humain, recèle, à la manière
d’un gaz prodigieusement comprimé, toutes les images sans cesse
renouvelées, sans cesse renaissantes, qui entourent un être, tout son
passé, et peut-être son avenir, sa psychologie, sa santé, ses désirs,
ses volontés souvent inconnues de lui-même, ses instincts les plus
secrets, ses sympathies et ses antipathies, ce qui baigne dans la
lumière et ce qui plonge dans l’ombre, toute sa vie en un mot et plus
que sa vie personnelle et consciente, outre toutes les vies et toutes
les influences, bonnes ou mauvaises, occultes ou manifestes, de tous
ceux qui l’approchent. Il y aurait là un mystère aussi insondable et
peut-être plus étendu que celui de la génération qui transmet, dans une
particule infinitésimale, la matière et l’esprit, toutes les qualités et
les tares, toutes les acquisitions, toute l’histoire d’une série
d’existences dont nul ne peut savoir le nombre.
D’autre part, si l’on n’accepte pas que tant d’énergie puisse se cacher,
subsister, s’agiter, se développer et indéfiniment évoluer dans une
feuille de papier, il faut nécessairement supposer que de ce même papier
rayonne constamment un invraisemblable réseau de forces innommées qui, à
travers le temps et l’espace, retrouvent à l’instant même et n’importe
où, la vie qui leur donna la vie et les mettent en communication
intégrale, âme et corps, sens et pensées, passé et avenir, conscience et
subconscience, avec une existence perdue parmi la foule innombrable des
hommes qui peuplent cette terre. C’est du reste exactement ce qui se
passe dans les expériences avec les médiums à écriture ou à parole
automatique, qui se croient inspirés par les morts. Mais ici, ce n’est
plus un esprit désincarné, c’est un objet quelconque imprégné d’un
fluide vivant qui opère le miracle; ce qui, pour le dire en passant,
porte un coup très sensible à l’hypothèse spirite.
Il y a néanmoins, à cette seconde explication, deux objections assez
sérieuses. A supposer que l’objet mette réellement en communication le
médium avec l’inconnu retrouvé dans l’espace, comment se fait-il que
l’image, ou le spectacle suscité par cette communication ne corresponde
presque jamais à la réalité de l’instant? D’autre part, il est constant
que la lucidité du psychomètre, son don de voir à distance les tableaux
et les scènes qui entourent l’inconnu, s’exerce avec la même certitude,
la même puissance, alors que l’objet qui met en branle son étrange
faculté a été touché par une personne morte depuis des années. Il
faudrait donc admettre qu’il y aurait communication actuelle et vivante
avec un être qui n’est plus, dont parfois,--en cas d’incinération par
exemple,--il ne reste pas trace sur cette terre; avec un mort, en un
mot, qui continuerait de vivre aux lieux et à l’instant où il imprégna
l’objet de son fluide et qui semblerait ignorer qu’il est mort?
Mais ces objections sont peut-être moins graves qu’on le croirait.
D’abord, il y a des voyants, «télépsychiques» comme on les appelle, qui
ne sont pas psychomètres, c’est-à-dire qui peuvent communiquer avec une
personne inconnue et éloignée sans l’intermédiaire d’un objet; et chez
ces voyants, de même que chez les psychomètres, la vision correspond
très rarement à la réalité de l’instant; c’est également l’impression
d’ensemble, le geste habituel et caractéristique qu’ils perçoivent avant
tout. Ensuite, pour ce qui concerne les communications avec une personne
morte depuis des années, de deux choses l’une: ou le contrôle sera
presque impossible lorsqu’il s’agira de révélations au sujet de faits et
gestes intimes du défunt inconnus de tout être vivant; ou bien la
communication s’établira non pas avec le mort mais avec le vivant qui
connaît forcément les faits qu’il est chargé de contrôler. Comme le dit
fort justement le Dr Osty: «on se trouve alors dans les conditions de
perception par l’intermédiaire de la pensée d’un être vivant et l’être
défunt est perçu à travers une représentation mentale. L’expérience, de
ce fait, n’a aucune valeur probative pour la réalité de la psychométrie
rétrospective et par conséquent pour le rôle enregistreur de l’objet.»
«La seule catégorie d’expériences qui vaudrait à ce point de vue, serait
celle où le contrôle viendrait, ultérieurement, _de documents dont la
teneur aurait été inconnue de toute personne vivante_ jusqu’après la
séance de lucidité. Alors il pourrait être prouvé que l’objet peut
enregistrer de façon latente les individualités humaines qui l’ont
touché et qu’à lui seul il suffit à en permettre la reconstitution
mentale par le truchement d’un sujet lucide et psychomètre.»
V
On conçoit que de telles expériences, sans aucune fissure, sans aucune
fuite du côté des vivants, ne sont pas aisément réalisables. Dans un
crime, par exemple, notamment dans les affaires Cadiou et Riffaut,--sur
lesquelles, du reste, je n’insiste pas, car les faits ne sont pas encore
suffisamment contrôlés,--dans un crime, on peut toujours soutenir que le
médium retrouve le cadavre et les circonstances du drame par
l’intermédiaire involontaire et inconscient de l’assassin, alors même
que celui-ci échappe à toutes les poursuites et à tous les soupçons.
Mais un événement récent, relaté avec les détails les plus précis et les
garanties les plus minutieuses par le Dr Osty, dans le numéro d’avril
des _Annales des Sciences psychiques_, vient peut-être nous apporter une
de ces expériences qu’on n’avait pu réaliser jusqu’à ce jour. Voici les
faits en quelques mots:
Le 2 mars de cette année, à Cours-les-Barres (Cher), M. Étienne Lerasle,
vieillard âgé de 82 ans, quittait la maison de son fils pour faire sa
promenade quotidienne et ne reparaissait plus. Cette maison se trouve au
milieu d’une vaste forêt faisant partie du domaine du baron Jaubert.
Jusqu’au 18 mars, on chercha vainement de tous côtés les traces du
disparu, on fouilla inutilement les étangs et les mares et le 8 mars,
notamment, une exploration méthodique de la forêt, à laquelle prirent
part quatre-vingts personnes, ne donna aucun résultat. C’est alors que
M. Louis Mirault, intendant du baron Jaubert, eut l’idée de s’adresser
au Dr Osty et lui remit un foulard que le vieillard avait porté. Le
docteur se rendit chez son médium préféré, Mme M... Il ne savait qu’une
chose, qu’il s’agissait d’un vieillard de 82 ans, marchant un peu
penché, et _rien de plus_.
Dès que Mme M... eut manié le foulard, elle vit le cadavre d’un
vieillard étendu sur un sol humide, dans un bois, au milieu d’un
taillis, au bord d’une eau qui décrivait une courbe, près d’une sorte de
rocher. Elle retraça l’itinéraire suivi par la victime, peignit les
bâtiments devant lesquels elle avait passé, son état mental débilité par
l’âge, sa volonté fixe de mourir, son aspect physique, les gestes
habituels et caractéristiques qu’il faisait avec sa canne, sa chemise
molle à raies noires et blanches, etc.
L’exactitude de la description avait provoqué un grand étonnement dans
l’entourage du disparu. Un détail déroutait un peu: la mention d’un
rocher dans un pays qui n’en possédait point. On reprit les recherches
sur les données fournies par la voyante. Mais, dans une forêt, tous les
chemins se ressemblent plus ou moins, et les points de repères étant
insuffisants, on ne trouva rien.
Les circonstances voulurent qu’on ne put avoir avec Mme M... une
deuxième, puis une troisième séance que le 30 mars et le 6 avril
suivants. A chacune de ces séances, les détails de la vision et de
l’itinéraire se précisèrent avec une netteté de plus en plus frappante;
si bien qu’en suivant pas à pas les indications du médium, on découvrit
enfin le cadavre, vêtu comme il avait été dit, couché au milieu d’un
taillis, dans le décor décrit, près d’une énorme souche recouverte de
mousse qui avait à s’y méprendre l’apparence d’un rocher, et au bord
d’une eau incurvée. Il convient d’ajouter qu’aucun autre point de la
forêt ne réunissait le même ensemble de repères.