L’argument spirite le plus digne d’attention est celui que fournissent
les apparitions des morts et les maisons hantées. Ne tenons pas compte
des phantasmes qui précèdent, accompagnent ou suivent de près le décès;
ils s’expliquent par la transmission d’une émotion violente de
subconscient à subconscient, et lorsqu’ils ne se manifestent que
plusieurs jours après la mort, on peut encore soutenir que ce sont des
communications télépathiques retardées. Mais que dire des fantômes qui
surgissent plus d’un an, voire plus de dix ans après la disparition du
cadavre? Ils sont assez rares, je le sais, mais enfin il y en a qu’il
est bien difficile de nier tant leurs gestes furent soigneusement
constatés par des témoignages nombreux, concordants et précis. Il est
vrai qu’ici encore, où il s’agit, dans la plupart des cas, d’apparitions
à des parents, à des amis, on peut alléguer qu’on se trouve en présence
de faits télépathiques ou d’hallucinations de la mémoire. Nous enlevons
ainsi aux spirites une province nouvelle et considérable de leur
domaine. Néanmoins, il leur reste certains clos réservés où nos
explications télépathiques pénètrent moins facilement. Il y eut en effet
des revenants qui se montrèrent à des personnes qui n’avaient jamais vu
ni connu celui qui revenait. Ils se confondent plus ou moins avec les
spectres des maisons hantées auxquels il nous faut un instant revenir.
Comme je l’ai dit plus haut, il est presque impossible de nier de bonne
foi l’existence de ces maisons. Ici encore, l’interprétation
télépathique s’impose dans la plupart des cas. On peut même lui donner
une extension étrange mais justifiée, car on ne connaît guère ses
limites. Il arrive assez fréquemment, par exemple, que des revenants
viennent troubler un logis où l’on retrouve parfois, sur leurs
indications, des ossements cachés dans les murs ou sous les lames des
parquets. Il se peut même, comme dans le cas de William Moir, aussi
rigoureusement contrôlé qu’une enquête judiciaire[5], que le squelette
soit enterré à une assez grande distance de la demeure et remonte à plus
de quarante ans. Les restes enlevés et convenablement ensevelis, les
apparitions cessent.
[5] _Proceedings_, t. VI, p. 35-41.
Mais, même dans le cas de William Moir, il n’y a pas, je crois, de
raison suffisante pour abandonner l’hypothèse télépathique. Le médium,
le _sensitif_, comme disent les Anglais, «sent» la présence ou la
proximité des ossements; une relation, d’ailleurs profondément
mystérieuse, s’établit d’eux à lui, qui lui fait éprouver la dernière
émotion du défunt et parfois lui permet d’évoquer l’image et les
circonstances du suicide ou du crime, tout comme dans la télépathie
entre vivants, le contact d’un objet dans ce qu’on appelle la
psychométrie, peut le mettre en rapport direct avec le subconscient du
propriétaire de celui-ci. Le chaînon qui rattache la vie à la mort n’est
pas entièrement brisé; et l’on peut dire, à la rigueur, que tout se
passe encore dans notre monde.
V
Mais y a-t-il des cas où tout lien, si ténu, si subtil qu’on le suppose,
semble décidément rompu? Qui oserait l’affirmer? On commence seulement à
soupçonner l’élasticité, la ductilité, la complexité de ces fils
invisibles qui relient entre eux objets, pensées, vies, émotions, tout
ce qui existe sur cette terre, et même ce qui n’est pas encore à ce qui
n’est plus. Prenons un exemple de la première série des _Proceedings_:
M. X-Z..., connu de la plupart des membres du _Committee on Haunted
Houses_ et dont le témoignage ne saurait être mis en doute, loue une
vieille maison, dont il ignore complètement l’histoire. Tout ce qu’il
sait, c’est que deux servantes de son ami, M. G..., qui occupe une autre
partie de la maison très vaste, l’ont quitté à cause de bruits étranges
qu’on entendait la nuit. Un soir, un 22 septembre, M. X-Z..., se
disposant à gagner sa chambre à coucher, voit tout le couloir illuminé
d’une lumière éblouissante et inexplicable et, dans cette lumière
insolite, se dresser un vieillard en robe à fleurs; après quoi,
vieillard et lumière s’évanouissent, le laissant dans une obscurité
profonde. Le lendemain, se rappelant l’aventure des deux servantes, il
fait une enquête dans le village. D’abord elle ne donne aucun résultat;
mais enfin un vieil homme de loi lui apprend qu’il a entendu dire que le
grand-père du propriétaire actuel avait étranglé sa femme et s’était
coupé la gorge à l’endroit même où s’était montrée l’apparition. Il ne
pouvait plus préciser exactement la date de ce double événement; mais M.
X-Z..., après avoir consulté les registres de la paroisse, constate
qu’il avait eu lieu un 22 septembre.
Le 22 septembre de l’année suivante, un ami de M. G... descend chez
celui-ci pour y passer quelques jours. Le lendemain, pâle et défait, il
annonce son départ à son hôte. Pressé de questions, il finit par avouer
qu’il a peur, qu’il n’a pu fermer l’œil, que durant toute la nuit il a
entendu des gémissements, des blasphèmes, des cris de désespoir, que sa
porte s’est ouverte, etc.
Trois ans après, M. X-Z... va rendre visite, à Londres, au propriétaire
de la maison, et remarque, au-dessus de la cheminée, un portrait qui
reproduit exactement l’image de l’apparition du couloir. Il le désigne à
son ami M. G..., qui l’accompagne, en lui disant: «Voilà l’homme que
j’ai vu.»
Interrogé, le propriétaire déclare que c’est le portrait de son
grand-père qui, ajoute-t-il, «n’avait pas fait honneur à la famille».
Évidemment, tout ceci ne prouve nullement l’existence des fantômes ou la
survivance de l’homme. Il est fort possible que malgré la bonne foi
incontestée de M. X-Z..., l’imagination ait sournoisement, mais
énergiquement, collaboré à ces prodiges. Peut-être fut-elle mise en
branle par l’histoire des deux servantes, insignifiante et négligée,
mais probablement descendue dans les ténèbres fantasques et fécondes de
la subconscience. L’image est ensuite transmise par suggestion à l’hôte
effrayé d’une nuit sans sommeil; quant au portrait reconnu, c’est, selon
la thèse qu’on défend, le point le plus faible ou le plus frappant de
l’aventure.
Il n’en est pas moins certain qu’il y a quelque déloyauté à expliquer de
cette façon tous les événements de ce genre. C’est étendre à l’extrême
les vertus à tout faire de la très complaisante télépathie. Il est du
reste des cas où l’interprétation télépathique est encore plus précaire;
par exemple, celui qu’expose Miss R.-C. Morton, au t. VIII des
_Proceedings_.
L’histoire est trop longue et trop compliquée pour qu’il soit possible
de la reproduire ici. Inutile de faire remarquer que par le caractère de
Miss Morton, entraînée aux méthodes scientifiques, par la valeur des
témoignages qui la corroborent, l’authenticité des faits semble
irrécusable. Il s’agit donc d’une maison bâtie en 1860, successivement
habitée par un Anglo-Indien, par un vieillard, puis inoccupée durant
quatre ans. Quand la famille du capitaine Morton s’y installe en 1882,
il n’a jamais, du moins à sa connaissance, été question de revenants.
Trois mois après, Miss Morton, se trouvant dans sa chambre et sur le
point de se coucher, entend un bruit près de sa porte, croit que c’est
sa mère, ouvre, d’abord ne voit rien, fait quelques pas dans le couloir
et aperçoit alors, au coin de l’escalier, une femme de haute taille,
vêtue de noir. Pour ne pas inquiéter les siens, elle n’en parle à
personne qu’à une amie assez éloignée. Mais bientôt la même femme vêtue
de noir est rencontrée tour à tour par les autres habitants de la
demeure: par une sœur de passage, par le père, par trois autres sœurs,
par un petit garçon, par les domestiques, par un voisin, le général
A..., qui, la voyant tout en pleurs dans le verger, s’imagine que c’est
une des filles Morton qui est malade et envoie prendre de ses nouvelles.
Il n’est pas jusqu’aux deux chiens de la maison, qui, plus d’une fois,
ne manifestent clairement qu’ils aperçoivent le fantôme.
Ce fantôme est d’ailleurs inoffensif, il ne dit rien, il ne demande
rien. Il erre çà et là, sans but apparent, et quand on l’interpelle, il
ne répond pas et s’évade. On s’y habitue, il ne gêne personne et
n’inspire aucune terreur. Il est immatériel, on ne peut le toucher, mais
il intercepte la lumière. Après enquête on parvient à l’identifier; ce
doit être la seconde femme de l’Anglo-Indien. La famille Morton n’a
jamais vu cette dame, mais d’après la description qu’on en fait à ceux
qui la connurent, il paraît que la ressemblance est certaine. On ignore
du reste pourquoi elle revient ainsi hanter une maison où elle n’est pas
morte. A partir de 1887, les apparitions deviennent moins fréquentes et
plus vagues, et cessent complètement en 1889.