Les hypothèses religieuses écartées[3], que nous n’examinons pas ici,
car elles appartiennent à un ordre d’idées différent, pour expliquer la
plupart de ces phénomènes, ou du moins pour ne pas garder à leur sujet
un silence absolu et décourageant, s’offrent deux théories qui, par des
routes plus ou moins divergentes, vont se perdre dans l’inconnu; c’est à
savoir la théorie spirite et la théorie médiumnique. Les spirites, ou
plutôt, les néo-spirites ou spirites scientifiques, qu’il ne faut pas
confondre avec les disciples un peu trop crédules d’Allan Kardec,
soutiennent que les morts ne meurent pas tout entiers, que leur entité
spirituelle ou animique ne s’éloigne ni ne se disperse dans l’espace
après la dissolution du corps, mais continue autour de nous une
existence active encore qu’invisible. On n’a du reste, dans la théorie
néo-spirite, sur la vie de ces désincarnés, que des notions assez
vagues. Sont-ils plus intelligents que lorsqu’ils habitaient leur chair?
Disposent-ils de connaissances, de facultés plus étendues que les
nôtres? On ne possède pas jusqu’ici les faits incontestables qui
permettraient de l’affirmer. Il semble, au contraire, si les désincarnés
subsistent réellement, que leur vie soit bornée, débile, précaire,
incohérente et surtout assez brève. A quoi l’on objecte qu’elle n’est
telle qu’à nos yeux impuissants. Les morts parmi lesquels nous marchons
sans nous en douter, s’évertuent à se faire entendre, à se manifester,
mais se heurtent au mur impénétrable de nos sens qui, uniquement créés
pour percevoir la matière, ignorent irrémédiablement tout le reste qui
est sans doute le principal de l’univers. Ce qui survivra en nous,
emprisonné dans notre corps, est absolument inaccessible à ce qui survit
en eux. Tout au plus réussissent-ils, par moments, à faire pénétrer
quelques lueurs de leur existence à travers les fissures de ces
organismes singuliers qu’on appelle médiums. Mais ces lueurs errantes,
fugaces, hasardeuses, étouffées, déformées, ne peuvent nous donner
qu’une idée dérisoire d’une vie qui n’a plus rien de commun avec la vie
purement animale, au fond, que nous menons sur cette terre. Il est
possible, et l’hypothèse est défendable. Il est en tout cas remarquable
que certaines communications, certaines manifestations ont ébranlé les
savants les plus froids, les plus hostiles aux influences de l’au-delà.
Afin de comprendre un peu leur inquiétude et leurs étonnements, il
suffira de lire, pour ne citer qu’un exemple entre mille, le troublant
mais inattaquable rapport du professeur Bottazzi, directeur de
l’Institut de Physiologie de l’Université de Naples, intitulé[4]: _Dans
les régions inexplorées de la biologie humaine. Observations et
expériences sur Eusapia Paladino._ Il y eut rarement dans le domaine
médiumnique ou spirite, expériences conduites avec une méfiance plus
ombrageuse, une rigueur scientifique plus implacable. Lorsque dans le
petit laboratoire de physiologie de l’université napolitaine, aux portes
sévèrement cadenassées et scellées, toute possibilité de fraude étant
pour ainsi dire mathématiquement exclue, apparurent soudain des membres
épars, des mains pâles, diaphanes et intelligentes, qui faisaient
fonctionner les appareils destinés à enregistrer leurs attouchements,
surtout lorsque s’éleva d’entre les rideaux du cabinet médiumnique le
profil d’une tête noire qui demeura visible durant plusieurs secondes et
ne se retira qu’épouvantée elle-même, semble-t-il, par les exclamations
d’étonnement arrachées à ce groupe de savants qui pourtant s’attendait à
tout; le professeur Bottazzi avoue--ce sont ses propres termes, mesurés
comme il sied à la science, mais significatifs--«qu’il éprouva dans tout
son corps un frémissement».
[3] Au même titre, écartons également l’hypothèse théosophique qui,
ainsi que les autres, exige d’abord une adhésion, un acte de foi
aveugle. Ses applications, souvent ingénieuses, ne sont que des
affirmations énergiques mais gratuites et, comme je l’ai dit dans
_La Mort_, ne nous apportent pas l’ombre d’un commencement de
preuve.
[4] _Annales des Sciences psychiques_, août-novembre 1907.
C’est une de ces minutes où un doute qu’on croyait à jamais aboli
étreint le plus incrédule. Pour la première fois peut-être, il regarde
autour de soi avec incertitude et se demande dans quel monde il se
trouve. Quant aux fidèles de l’inconnu qui, depuis longtemps, ont
compris qu’il faut se résigner à ne rien comprendre et être prêts à
toutes les surprises, il y a là cependant, même pour eux, un mystère
d’une autre nature, un mystère qui les déconcerte, le seul vraiment
étrange, plus angoissant que tous les autres réunis, parce qu’il
effleure des craintes ancestrales et touche le point le plus sensible de
notre destinée.