Nuit silencieuse, ô sainte nuit!
Fils de Dieu, comme l'amour
Rit sur ta bouche divine.
Quand sonne pour nous l'heure du salut.
Christ, par ta naissance! (bis.)
Puis ce sont des épanchements d'amitié, des remerciements sans fin,
la joie brille dans tous les regards, les plus secrets désirs ont été
devinés.... Noël est le plus beau jour de l'année.
Enfin, grand'mère fait une lecture dans la Bible. D'une voix tremblante
et pieuse, elle lit l'histoire du Sauveur qui naquit dans une étable et
qui fut mis dans une crèche. Les enfants écoutent cette histoire qu'ils
connaissent déjà et qui chaque année cependant leur paraît plus belle.
Quelquefois, on enferme, la veille de Noël, un arbre chargé de petits
cierges, de bonbons, de pommes et de jouets dans une armoire, qu'on
ouvre à l'instant où l'on s'y attend le moins, pour donner aux enfants
le plaisir de la surprise. Goëthe, dans son roman célèbre de Werther,
fait allusion à cette coutume. Entourée de ses petits frères et de ses
petites soeurs, Charlotte dit à l'un d'eux, cachant son inquiétude sous
un agréable sourire: «Tu auras, si tu es sage, une bougie de couleur et
_quelque chose avec_.»
Dans quelques familles, c'est encore l'usage qu'avant la distribution
des présents se montre le _valet Rupert[28] (_Knecht Ruprecht_) ou
_Nicolas le Velu_.
[Note 28: Cet usage tend à disparaître; les petits enfants s'en font
peur et leur santé peut en souffrir; les grands n'y croient plus.]
Dans la croyance populaire, ce _Knecht Ruprecht_ est le même que saint
Nicolas (ou le _Santa Claus_ des Anglais). Il est bien connu dans toute
l'Allemagne Centrale et l'Allemagne du Nord. Il revêt un habit de
fourrure et une barbe très épaisse couvre sa figure, un large bonnet à
longs poils orne sa tête. Il porte sur le dos un sac plein de jouets et
de friandises et dans sa main une baguette, car une partie de sa mission
consiste à châtier les enfants méchants. Il est maintenant le messager
du Christ-Enfant, bien qu'il doive son origine à des coutumes païennes.
Dans d'autres parties de l'Allemagne, saint Nicolas et saint Martin sont
les messagers de l'Enfant Jésus. Saint Martin est le fameux évêque de
Tours et Saint Nicolas le non moins fameux évêque de Myre en Lycie.
Leurs fêtes tombent vers le temps de Noël[29] et c'est probablement la
raison pour laquelle leurs noms sont mêlés aux réjouissances de cette
fête. En Allemagne, les catholiques ont adopté saint Martin et les
protestants saint Nicolas, mais ils ne sont ni l'un ni l'autre séparés
de l'Enfant Jésus. Dans les pieuses familles allemandes on rappelle aux
enfants que ce n'est pas saint Martin ou saint Nicolas, avec ses dons
matériels, qui est le principal visiteur pendant la sainte veillée, mais
l'Enfant Jésus qui vient plus tard avec ses grâces divines. Dans les
demeures où la venue de l'Enfant Jésus est représentée, Il entre avec
un coeur de pain d'épices dans sa main, symbolisant le coeur renouvelé
qu'il apporte à tous ceux qui l'attendent. De leur côté, les enfants
tiennent un verre de vin pour rafraîchir l'Enfant Jésus et une botte de
foin pour l'âne sur lequel Il est monté. Quand Il apparaît, ils chantent
un Noël enfantin des plus charmants:
Christkindele, Christkindele,
Komm doch zu uns herein!
Wir haben ein Heubündele
Und auch ein Gläsele Wein.
Das Bündele fürs Esele,
Für's Kindele das Gläsele,
Und beten können wir auch.
Cher petit Enfant Jésus.
Descends donc chez nous!
Nous avons une botte de foin
Et aussi un verre de vin.
La botte est pour l'âne
Pour l'Enfant le verre.
Et nous savons aussi prier.
[Note 29: La fête de Saint-Martin est le onze Novembre et la fête de
Saint-Nicolas le six Décembre.]
Le _Knecht Ruprecht_ est souvent représenté par quelque ami de la maison
qui, pour n'être pas reconnu des enfants, porte, comme nous l'avons dit
plus haut, un bonnet de fourrure, une longue barbe et un grand bâton.
Cet usage est ainsi raconté dans le _Journal des Voyages_:
«Le soir du vingt-quatre Décembre, dans une chambre bien éclairée, est
disposé l'arbre de Noël orné d'objets et de friandises; les enfants sont
partagés entre l'espérance et la crainte.... Tout à coup on entend une
clochette, la porte s'ouvre et _Christkindel_[30] paraît: c'est une jeune
femme vêtue de blanc et coiffée d'une perruque de chanvre[31]. Sa figure
est enfarinée pour la rendre méconnaissable, et elle porte sur la tête
une couronne; d'une main elle tient une clochette, et de l'autre une
corbeille pleine de bonbons.... Soudain un grand bruit de ferrailles se
fait entendre et bientôt apparaît _Nicolas le Velu_, le corps couvert
d'une peau d'ours. Sa figure toute noire est encadrée d'une grande
barbe; d'une voix grave et vibrante, il demande quels sont les enfants
méchants.... Alors les bons parents interviennent, plaidant en faveur
des petits coupables, implorant pour eux l'indulgence, et promettant, en
leur nom, une conduite exemplaire pour l'avenir.... Le démon est chassé
du logis; et bientôt l'on n'entend plus que des rires sonores et des
applaudissements enfantins autour de l'arbre de Noël, objet de toutes
les convoitises.
[Note 30: _Kindel_ petit enfant, _Christkindel_ petit Enfant Jésus.]
[Note 31: Les Allemands sont caractérisés par les cheveux blonds
clairs et les yeux bleus.]
Pendant la guerre de 1870, ce ne fut pas l'un des moindres sujets
d'étonnement pour les paysans français envahis, que de voir Prussiens,
Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, etc., et les uhlans eux-mêmes, se
grouper fraternellement autour de petits sapins agrémentés de lumières
et chanter des choeurs glorifiant la venue du Messie.--De nombreux
soldats bavarois, logés au Petit Séminaire d'Orléans, à La
Chapelle-Saint-Mesmin, demandèrent une des salles d'étude et y élevèrent
leur arbre de Noël. Ils firent entendre leurs plus beaux chants en
l'honneur de l'Enfant Jésus, et écoutèrent avec un profond recueillement
une allocution très éloquente de leur aumônier militaire.
A l'occasion des fêtes de Noël, les officiers allemands accordent des
congés aux soldats placés sous leurs ordres. Mais il faut compter avec
les exigences du service: tout le monde ne peut pas être envoyé «en
permission». Après le départ des privilégiés qui passent la fête de
Noël dans leurs foyers, il reste encore un grand nombre de soldats «au
quartier».
Or, en vertu du principe qui déclare que le régiment est une «seconde
famille», les chefs cherchent à les récréer en cette fête solennelle.
L'avant-veille de Noël, chaque _Hauptmann_ (capitaine) reçoit de
la commission des ordinaires, une somme d'environ cent marks (cent
vingt-cinq francs), destinée à l'achat d'un arbre de Noël.
Le soir du vingt-quatre Décembre, on installe un beau sapin tout hérissé
de petites bougies, dans la chambre la plus vaste du casernement affecté
à la compagnie: des tables sont dressées autour de l'arbre et tendues de
nappes bien blanches sur lesquelles s'alignent des paquets de cigares,
enveloppés de chauds tricots de laine, des _Pfefferkuchen_ (pains
d'épices) autour desquels s'enroulent des paires de bretelles, des
chaussettes, des ceintures de gymnasque; aux extrémités et servant
d'encadrement des pipes, des photographies, des portraits de l'Empereur,
etc.
Au fond de la salle, un tonnelet de bière chevauche majestueusement sur
un chevalet improvisé.
La nuit est venue. Déjà, depuis un instant, le capitaine est arrivé avec
ses officiers et attend dans la chambre du chef.
La commission des sous-officiers et soldats chargés de préparer la fête
fait son entrée. Le sergent-major s'avance et dit:
--Mon capitaine, tout est prêt.
--Très bien. Et le tonnelet de bière?
--Il est en place, mon capitaine.
--Parfait. Voulez-vous faire venir «les hommes.»
Cinq minutes après, toute la compagnie est là. Un profond recueillement
plane sur l'assistance. Le capitaine entre alors dans la salle et
aussitôt les soldats entonnent le choral:
_O du fröhliche, o du selige,
Gnadenbringende Weihnachiszeit
Welt ging cerloren: Christ ist geboren
Freue dich, freue dich, du Christenheit._
O joyeux, ô radieux.
O salutaire Noël,
La Terre était perdue, le Christ est né,
Réjouis-toi, réjouis-toi, ô Chrétienté!
Le chant terminé, le sergent-major dépose dans un casque un nombre de
numéros égal à celui des hommes présents. Chaque troupier, à son tour,
vient en tirer un et prendre ensuite possession du cadeau correspondant.
L'opération du tirage au sort est achevée. Le tonneau est mis en perce.
Le capitaine, verre en main, se porte au centre; après un petit speech
de circonstance, il termine par ces mots:
--_Auf cuer Wokl, Leute; ich wünsche euch allen ein frohes Fest._
(A votre santé! les hommes (mes amis), je vous souhaite à tous de passer
joyeusement la fête.)
Au bout de quelques minutes, après avoir causé amicalement avec les
soldats, le _Hauptmann_ se retire pour donner aux sous-officiers ses
étrennes _personnelles_.
Un trait patriotique, extrait d'un journal allemand[32], nous permet de
compléter tout ce que nous avons dit des coutumes de Noël dans les pays
d'Outre-Rhin.
[Note 32: C'est la _Fraukfurter Zeitung_, la _Gazette de Francfort_,
qui raconte ce trait ravissant, plein de patriotisme et de souffle
religieux.]
C'était en 1870, pendant le siège de Paris. La nuit était glaciale et
des milliers d'étoiles perlaient au firmament. Français et Allemands
étaient si rapprochés que, d'un poste à l'autre, on entendait clairement
retentir les appels et résonner les armes sur le sol durci par une gelée
des plus intenses.
Il pouvait être minuit. Tout à coup un soldat français, après avoir
demandé la permission à son capitaine, gravit le fossé et s'avance de
quelques pas vers l'ennemi. Là, il s'arrête, salue militairement, et
d'une voix puissante et grave, à pleins poumons, il entonne:
Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle Où l'Homme-Dieu
descendit jusqu'à nous...
Cette apparition était si inattendue, si mystérieuse, cette voix
vibrait si harmonieusement dans le calme de la nuit, ce chant magistral
empruntait aux circonstances une telle grandeur, une telle beauté que
tous--raconte le capitaine de mobiles témoin du fait[33]--parisiens
sceptiques et railleurs, nous étions suspendus aux lèvres du
chanteur.--Et du côté des Allemands, l'impression devait être la même,
car on n'entendit pas le moindre bruit d'armes, pas la moindre parole.
[Note 33: Le capitaine X***, d'un bataillon de mobiles de Paris, a
raconté lui-même le fait: le chanteur appartenait à l'un des grands
théâtres de la capitale.]
Quand les derniers mots du cantique d'Adam:
Peuple, debout! Chante la délivrance!
Noël! Noël! Voici le Rédempteur!
eurent retenti au milieu du silence général, comme un coup de clairon
«qui sonne la victoire», le soldat rentra au poste où il fut acclamé par
tous ses camarades.
Mais aussitôt après, du côté des Allemands, un soldat apparaissait à son
tour: c'était un superbe artilleur, casque en tête. Il s'avança, comme
le français, de quelques pas et salua militairement avec la raideur
propre aux soldats de son pays. Là, entre ces deux armées d'hommes qui
jusqu'alors ne songeaient qu'à s'entr'égorger, il entonna, à son tour,
en allemand, un beau cantique de Noël, hymne de reconnaissance et de foi
à Jésus Enfant, qui naquit, il y a dix-huit siècles, et vint prêcher aux
hommes l'amour de leurs frères.
Pas un bruit, pas un mouvement hostile du côté des Français ne vint
troubler la voix du chanteur allemand. Quand, avec une émotion toujours
croissante, il eut redit les dernières paroles du refrain:
Weihnachtszeit! Weihnachtszeit[34].
le poste allemand tout entier le reprit en choeur.
[Note 34: Temps de Noël! Temps de Noël!]
Et dans nos retranchements, le poste français répondit d'une seule voix:
Noël! Noël! Vive Noël!
Un instant, les deux armées ennemies furent ainsi confondues dans
une pensée commune de cordialité et de paix. L'idée de Noël, avec le
souvenir de ses fêtes familiales et de ses enseignements divins, avait
ainsi transformé ces hommes et mis dans leurs coeurs les sentiments de
la plus fraternelle charité[35].
[Note 35: On nous écrit qu'un fait à peu près semblable se serait
passé à la tranchée de la Plâtrière, près de Choisy-le-Roi.]
NOËL
DANS
LES PAYS DU MIDI