La première chose à rechercher pour un grand diplomate, c'est un
principe, un principe dirigeant de toute diplomatie théorique ou
pratique pour son pays et pour tous les pays du globe constitués en
nations. Les nations, ces individualités, agissent diplomatiquement
les unes sur les autres par cette pression mutuelle qui s'exerce dans
la guerre, dans la paix, dans les négociations, dans les congrès, dans
les traités d'un bout du monde à l'autre.
Si la diplomatie civilisée n'a point ce principe dirigeant dans ses
conseils, ce n'est plus la diplomatie: c'est la barbarie, la violence,
l'astuce, l'ambition, l'égoïsme national, bouleversant partout et sans
cesse les sociétés humaines, et ne reconnaissant de juste que son
intérêt, de morale que la victoire. Nous en avons vu et nous en voyons
en ce moment même sous nos yeux des exemples dans des contrées
voisines. Cet athéisme à ce qu'on appelle le _droit public_, ce défi à
la conscience du genre humain, ce mépris de l'honnêteté en diplomatie,
cette lâcheté devant ce qui est fort, cette oppression de ce qui est
faible, ce _Væ victis_ jeté impudemment à tous les droits, ce _Sauve
qui peut_ de tous les traités, cette déroute de toute diplomatie, ont
un succès de scandale pour un jour, et amassent des charbons dévorants
sur les cabinets qui les osent. C'est une diplomatie qui réussit
quelquefois aux grand Frédéric, aux Napoléon Ier, aux colosses
d'ambition et de talent, mais qui ne va qu'à eux. Les grands crimes ne
siéent pas aux petits moyens. Ces enjambées du monde veulent des
géants, et encore ces géants trébuchent-ils tôt ou tard dans leur
carrière; mais les pygmées!... qu'en sera-t-il?
Donc il faut un principe fondamental permanent; nous ajoutons honnête,
de diplomatie à tout cabinet national. Où trouver ce principe? On en a
inventé des centaines jadis et aujourd'hui, chez nous et ailleurs,
selon les besoins de la circonstance et selon l'engouement passager et
ignorant des masses populaires auxquelles on jetait en pâture ces
soi-disant principes diplomatiques afin de donner un air de science à
la perversité, et de profondeur au vide.
On a préconisé longtemps le principe dit _machiavélique_, c'est-à-dire
le principe de l'_utile_, sans considération des moyens d'astuce, de
mensonge et de violence qui feraient pendre un scélérat, et qui
glorifieraient un diplomate. On a osé s'écrier, comme Mirabeau dans
une fanfaronnade d'éloquence et de dépravation: LA PETITE MORALE TUE
LA GRANDE. Comme s'il y avait deux morales et deux consciences dans le
ciel et sur la terre! comme si la politique était hors la loi de Dieu!
comme si la moralité ou l'immoralité diplomatique était autre chose
que du crime ou de la vertu à plus grandes proportions que le crime ou
la vertu à petites proportions du scélérat ou de l'honnête homme! Et à
quelle mesure, dirons-nous aux partisans nombreux de ce sophisme, à
quel degré du thermomètre moral reconnaîtrez-vous que l'immoralité
change de nature, et que ce qui était crime dans le petit nombre
devient moralité dans le grand nombre? Qui est-ce qui graduera cette
échelle de la justice ou de la perversité diplomatique? Qui est-ce qui
osera dire, le doigt sur l'échelon: Ici finit le crime, là commence la
vertu; ce fourbe, au-dessous du chiffre convenu, est un fourbe;
au-dessus, c'est un Richelieu ou un Mazarin; ce meurtrier, qui ne tue
qu'un de ses semblables, est meurtrier; ce souverain, qui a cent mille
baïonnettes à sa suite et qui égorge une nation, est un honnête homme?
Un tel principe n'a duré pour les hommes pensants que le temps de
l'analyser et de le maudire. Malheureusement il dure encore pour les
multitudes: mais les multitudes sont nées pour être la proie des
sophismes; voilà pourquoi elles sont éternellement esclaves. N'en
parlons pas.