La république de 1848, étonnement soudain de l'Europe et de ceux-là
même qui la saisirent pour la diriger, eut à délibérer inopinément, le
lendemain d'une révolution complète, sur la diplomatie qu'elle
adopterait à la face de la France et du monde.
Appelé par le hasard à formuler et à motiver en une seule nuit cette
diplomatie, dont tous les liens et toutes les traditions venaient de
se briser en un seul jour, je ne manquai pas d'évoquer en silence
l'esprit de l'Assemblée constituante, qui avait toujours été l'âme de
M. de Talleyrand tant que Napoléon avait souffert la sagesse dans ses
conseils, et je me demandai, avant d'écrire le manifeste de la
république au dehors, quel serait dans ce cabinet, plein de ses
souvenirs et de sa supériorité, l'avis de ce grand héritier du
cardinal de Richelieu, du duc de Choiseul et de Mirabeau. Voici ce que
je me répondis, en croyant véritablement entendre la voix creuse et
impassible, la voix lapidaire de l'oracle des cabinets:
X
«Il y a deux partis à prendre, quand on est maître absolu de ses
décisions, le lendemain d'un événement qui a fait table rase en
Europe, quand on est la France de 1848 et qu'on s'appelle république:
on peut se placer en idée sur le terrain des ambitions napoléoniennes,
des ressentiments de Waterloo, des vengeances militaires, des
humiliations populaires, des propagandes insurrectionnelles, des
appels des peuples contre tous les trônes; on peut faire appel à
toutes les turbulences soldatesques ou populaires; jeter au vent tous
les traités, toutes les cartes géographiques qui limitent les nations;
lever, au chant d'une _Marseillaise_ agressive, un million de soldats
lassés de la charrue ou de l'atelier; les lancer, comme des
proclamations vivantes, par toutes les routes de la France, sur toutes
les routes de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne, de la Belgique,
de la Hollande, et promener ces quatorze armées révolutionnaires avec
le drapeau de l'insurrection universelle des peuples contre les rois,
la grande _Jacquerie_ moderne, le rêve de tous les démagogues et de
tous les forcenés de gloire, contre toutes les bases sociales, contre
tous les pouvoirs et contre toutes les paix du continent.
«Rien de plus facile à exécuter; je dis même rien de plus difficile à
contenir dans un moment où l'effervescence d'une révolution sans
gouvernement donne de l'air à tous les soupiraux de Paris et de
l'Europe.
«En six semaines, les frontières de tous les peuples voisins de la
France seront franchies, les populaces debout, les soldats étonnés
sous les armes, les uns se ralliant à la voix et aux amorces de
l'insurrection soldatesque, les autres se pressant autour de leurs
souverains pour les défendre; ceux-ci abandonnant leurs rois pour un
autre, comme nous le voyons en ce moment en Italie; ceux-là arborant
le lendemain le drapeau qu'ils défendaient la veille; l'enthousiasme,
la terreur, l'indiscipline, l'anarchie soldatesque partout, le règne
transitoire de cinq ou six cents _Marius_ de caserne faisant ou
défaisant des républiques ou des démagogies partout; la France pendant
quelques jours triomphante, comme coryphée de ces saturnales de la
guerre, sur toute la ligne de ses frontières débordées.