XLVIII

La paix ou la guerre ne tenait, en ce moment, qu'à un fil. Entre des

mains moins délicates et moins expérimentées, ce fil pouvait se

rompre, on peut même dire qu'il était déjà rompu par la révolution de

Belgique, contre-coup de la révolution de Paris. Or la question qui

venait de se poser devant les cabinets de France et d'Europe était

celle-ci:

En 1815, on avait reconstitué l'Europe à peu près telle qu'elle était

géographiquement constituée avant 1790. Cependant l'Angleterre, la

Russie, la Prusse, l'Autriche, étaient tombées d'accord qu'il fallait

unir la Hollande et la Belgique en une seule monarchie sous la royauté

du prince d'Orange. Cette annexion de la Belgique catholique à une

royauté étrangère et protestante blessait l'orgueil et la conscience

des Belges. Le lendemain de la révolution de Juillet, les Belges,

soulevés par le contre-coup, avaient rompu l'unité avec la Hollande et

chassé le roi. Or le royaume-uni hollando-belge, on ne le cachait pas,

était un rempart élevé par l'Angleterre et la Prusse contre des

invasions éventuelles de la France, champ de bataille fortifié, que

les Anglais avaient le droit de surveiller et d'occuper en cas de

guerre.

La révolution de Belgique démantelait donc l'Angleterre et les

puissances du Nord de leurs principales fortifications contre les

ambitions de la France. L'Angleterre et l'Europe se refusaient

naturellement à reconnaître ce déchirement de la Belgique et de la

Hollande en deux parts; on menaçait de les contraindre par la force à

l'unité, qui leur répugnait comme la mort. La Hollande invoquait à son

secours l'Angleterre et les Prussiens du Nord pour l'aider à

contraindre les Belges à l'annexion. La Belgique invoquait la France,

et lui offrait même sa couronne pour la coïntéresser à son

indépendance.

Les Belges, longtemps Français, révolutionnaires de tradition,

catholiques de religion, libéraux de circonstance, avaient d'immenses

sympathies dans tous les partis de l'opposition en France. Refuser de

les secourir, c'était une lâcheté, selon l'opposition; les adopter,

c'était la guerre universelle. Négocier à Londres, dans un congrès

européen, entre le refus et l'acceptation, c'était un chef-d'oeuvre de

difficultés à vaincre.

Ce chef-d'oeuvre donc, M. de Talleyrand était chargé de l'accomplir;

il serait trop long de raconter comment il l'accomplit en deux ans de

sagesse, d'habileté, de poids et de contre-poids maniés avec la

dextérité d'un instrumentiste dont l'Europe aurait été le clavier.

Grâce à son zèle véritable, et on pourrait dire instinctif, pour la

paix du monde, il sortit vainqueur, triomphant, honoré, de sa longue

lutte de vieillard contre l'esprit de désordre, de violence, de

discorde européenne; et, après la signature du dernier protocole des

conférences de Londres, il put dire: «J'ai vaincu le monde, et je l'ai

vaincu par la raison. J'ai été le Napoléon de la paix; il n'y a pas

une existence en Europe qui ne me doive une indulgence ou une

bénédiction: j'ai été l'instrument de la Providence pour épargner le

sang d'une génération!»

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 134 / 171 题