La paix ou la guerre ne tenait, en ce moment, qu'à un fil. Entre des
mains moins délicates et moins expérimentées, ce fil pouvait se
rompre, on peut même dire qu'il était déjà rompu par la révolution de
Belgique, contre-coup de la révolution de Paris. Or la question qui
venait de se poser devant les cabinets de France et d'Europe était
celle-ci:
En 1815, on avait reconstitué l'Europe à peu près telle qu'elle était
géographiquement constituée avant 1790. Cependant l'Angleterre, la
Russie, la Prusse, l'Autriche, étaient tombées d'accord qu'il fallait
unir la Hollande et la Belgique en une seule monarchie sous la royauté
du prince d'Orange. Cette annexion de la Belgique catholique à une
royauté étrangère et protestante blessait l'orgueil et la conscience
des Belges. Le lendemain de la révolution de Juillet, les Belges,
soulevés par le contre-coup, avaient rompu l'unité avec la Hollande et
chassé le roi. Or le royaume-uni hollando-belge, on ne le cachait pas,
était un rempart élevé par l'Angleterre et la Prusse contre des
invasions éventuelles de la France, champ de bataille fortifié, que
les Anglais avaient le droit de surveiller et d'occuper en cas de
guerre.
La révolution de Belgique démantelait donc l'Angleterre et les
puissances du Nord de leurs principales fortifications contre les
ambitions de la France. L'Angleterre et l'Europe se refusaient
naturellement à reconnaître ce déchirement de la Belgique et de la
Hollande en deux parts; on menaçait de les contraindre par la force à
l'unité, qui leur répugnait comme la mort. La Hollande invoquait à son
secours l'Angleterre et les Prussiens du Nord pour l'aider à
contraindre les Belges à l'annexion. La Belgique invoquait la France,
et lui offrait même sa couronne pour la coïntéresser à son
indépendance.
Les Belges, longtemps Français, révolutionnaires de tradition,
catholiques de religion, libéraux de circonstance, avaient d'immenses
sympathies dans tous les partis de l'opposition en France. Refuser de
les secourir, c'était une lâcheté, selon l'opposition; les adopter,
c'était la guerre universelle. Négocier à Londres, dans un congrès
européen, entre le refus et l'acceptation, c'était un chef-d'oeuvre de
difficultés à vaincre.
Ce chef-d'oeuvre donc, M. de Talleyrand était chargé de l'accomplir;
il serait trop long de raconter comment il l'accomplit en deux ans de
sagesse, d'habileté, de poids et de contre-poids maniés avec la
dextérité d'un instrumentiste dont l'Europe aurait été le clavier.
Grâce à son zèle véritable, et on pourrait dire instinctif, pour la
paix du monde, il sortit vainqueur, triomphant, honoré, de sa longue
lutte de vieillard contre l'esprit de désordre, de violence, de
discorde européenne; et, après la signature du dernier protocole des
conférences de Londres, il put dire: «J'ai vaincu le monde, et je l'ai
vaincu par la raison. J'ai été le Napoléon de la paix; il n'y a pas
une existence en Europe qui ne me doive une indulgence ou une
bénédiction: j'ai été l'instrument de la Providence pour épargner le
sang d'une génération!»