M. de Talleyrand voyait souvent le duc d'Orléans, sans être néanmoins
de sa faction. Ce prince, d'une habileté très-inférieure à celle du
ministre, était l'héritier présomptif des fautes ou des malheurs de la
Restauration: héritier très-légitime, s'il avait su attendre et
recevoir de l'avenir ce que la nature des choses lui promettait;
héritier très-équivoque, si sa dynastie prématurée expulsait du trône
deux générations de sa famille et un enfant innocent de ses calamités.
Le duc d'Orléans, parvenu au trône, eut le mérite de résister à la
folle impulsion du prétendu libéralisme soldatesque qui poussait la
révolution de Juillet à la guerre. Tout ce qui bouillonne tend à
s'extravaser; le patriotisme antibourbonien de 1830 n'avait d'autre
politique que le ressentiment des deux invasions; il oubliait que
l'Europe, elle aussi, avait dix invasions de la France à venger.
Les Français ont-ils donc seuls le privilége de l'orgueil national?
«Qu'en pense le prince de Talleyrand?» demanda le nouveau roi à ses
confidents avant de prendre un parti sur les affaires étrangères.
M. de Talleyrand, fidèle au principe de toute sa vie, démontra au roi,
dans une longue conférence, la nécessité de la paix pour asseoir son
gouvernement sur les sympathies de l'Europe. Malgré l'impopularité
acharnée dont le parti de la guerre révolutionnaire, dans les journaux
et dans la chambre, poursuivait le ministre de 1815, inventeur de la
légitimité et de la paix pour sauver la nationalité, le duc d'Orléans,
devenu roi, eut le courage d'avouer M. de Talleyrand pour son conseil
intime devant la tribune belligérante et devant la presse injurieuse.
M. de Talleyrand lui-même, qui ne manquait point de l'héroïsme du
diplomate dans le cabinet, eut le courage de braver l'opposition, la
tribune, la presse, et d'accepter l'ambassade d'Angleterre, au risque
de toutes les invectives et de toutes les menaces dont les patriotes
de caserne écrasaient son nom.
Sans doute, il devait lui en coûter de paraître apostasier son
principe, la légitimité, pour aller représenter le principe de
l'illégitimité dynastique à Londres; mais peu lui importait cette
inconséquence apparente, pourvu qu'il sauvât son principe supérieur,
la paix.
À l'âge de quatre-vingts ans, rassasié de fortune, de dignité, de
renommée, ce n'était certes pas une ambition vulgaire qui pouvait le
porter à sortir de son repos pour exposer sa personne et son nom aux
outrages des partis bonapartistes, des partis royalistes, des partis
républicains et des partis perturbateurs du monde, en défendant contre
eux tous la paix, contre laquelle tous alors semblaient conspirer. Il
y a des moments où ce qui paraît une ambition insatiable est un
dévouement pénible à l'idée qu'on croit nécessaire au salut de son
pays. Selon nous, M. de Talleyrand eut un de ces dévouements très
méritoires en acceptant l'ambassade publique de Londres et la
direction secrète de toute la diplomatie européenne du gouvernement de
Louis-Philippe.