M. de Talleyrand pouvait-il proposer à cette Europe monarchique la
résurrection d'une république nationale en France comme gage de paix
et de sécurité?
Mais, outre que M. de Talleyrand, quoique ayant servi la république
par nécessité et par diplomatie alors, n'était pas républicain, quel
gage à offrir à l'Europe monarchique armée, victorieuse, campée sur la
place de la Révolution, autour des traces de l'échafaud de Louis XVI
et de toute une famille royale, qu'une république le pied sur la tête
d'un roi décapité?
Il n'y avait donc aucune option pour un homme d'État aussi clairvoyant
que M. de Talleyrand alors: ou la ruine de sa patrie, ou la dynastie
des Bourbons rapportant à la fois, d'un long exil, la conciliation
avec l'Europe, l'amnistie de tous les actes et de toutes les opinions
de la révolution, et la liberté constitutionnelle garantie à la France
par la monarchie représentative.
C'est ce que M. de Talleyrand, redevenu en une heure l'oracle de la
France et de l'Europe, définit admirablement dans le conseil des rois:
«La république est une impossibilité; la régence, c'est Napoléon
continué, avec le ressentiment de sa déchéance et l'inimitié de
l'Europe; Bernadotte (candidat alors de la Russie), c'est une
intrigue: la légitimité seule est un principe.»
Cette note verbale était l'expression exacte et forte de la France, de
l'Europe et du temps; elle portait en peu de mots un sens souverain et
irréfutable. C'était l'axiome de la diplomatie; il forçait la
conviction des puissances: une acclamation l'adopta. M. de Talleyrand,
maître par ce seul mot des convictions au dedans et au dehors, n'eut
qu'à ménager, par son habileté, la transition de la révolution à la
légitimité, de l'invasion à la paix, du despotisme à la liberté
représentative. Les Bourbons furent rappelés: la France fut sauvée.
Premier ministre et ambassadeur à la fois au congrès de Vienne, M. de
Talleyrand domina, quoique vaincu, les vainqueurs; les Bourbons
rentrèrent de plain-pied, et avec la France ancienne tout entière,
dans la société des rois et des peuples. M. de Talleyrand fut
véritablement arbitre de l'univers au congrès des rois; il ne dut
cette autorité personnelle qu'à son génie de diplomate, et non à son
titre de plénipotentiaire. Ce fut sa personne qui négocia; il portait
dans sa tête ses instructions: un signe de ses sourcils faisait taire
les ennemis de la France.