XXXIII

Qu'était-ce que le traité de Fontainebleau, dans lequel en effet M. de

Talleyrand mit sa main, non officielle, mais officieuse, de grand

diplomate? Le plan de ce traité secret entre le premier ministre

d'Espagne Godoï et le gouvernement français consistait à s'emparer du

Portugal, devenu vassal de l'Angleterre, au moyen d'une armée

combinée, moitié française, moitié espagnole; à donner à l'Espagne,

pour prix de ce concours, deux principautés souveraines formées du

démembrement du Portugal: l'une pour Marie-Louise, fille du roi

d'Espagne, en indemnité du royaume d'Étrurie (la Toscane), dont

Napoléon voulait doter sa soeur Élisa Bonaparte; l'autre pour Manuel

Godoï lui-même, premier ministre et favori de la reine d'Espagne;

enfin on réserva Lisbonne et ses provinces limitrophes à la France,

pour y instituer un trône de famille française.

En retour de ces deux souverainetés, la France recevait en toute

possession les provinces pyrénéennes espagnoles, jusqu'à l'Èbre, soit

pour dominer de là et de plus près la fidélité de l'alliance

espagnole, soit pour voler plus vite au secours de l'Espagne, si cette

monarchie venait à être attaquée par l'Angleterre. Un mariage de

Ferdinand, héritier de la couronne d'Espagne, avec une princesse

française de la maison de l'empereur, devait compléter et cimenter

cette seconde alliance de famille. Le roi d'Espagne prendrait, en

outre, le titre d'empereur des Amériques.

Voilà le traité de Fontainebleau, voilà la transaction que M. de

Talleyrand avait conçue, d'accord avec Godoï, premier ministre,

ministre presque souverain d'Espagne, et ensuite avec la passion de

Napoléon de jeter un de ses frères sur ce trône, au risque d'aliéner à

jamais de la France cette grande nation espagnole, alliée naturelle de

la monarchie ou de la république française.

C'est en vertu de ce traité, conseillé en effet comme une transaction

pacifique par M. de Talleyrand, qu'on a imputé à ce diplomate quoi?

précisément le contraire de cette pensée, c'est-à-dire l'invasion de

l'Espagne, l'expulsion de sa vieille dynastie, l'usurpation purement

vaniteuse d'une dynastie napoléonienne sur le trône de Charles-Quint

et de Louis XIV; la trahison de Bayonne, où toute une dynastie est

prise au piége prémédité d'une fausse conciliation entre le père et le

fils; enfin une guerre de conquête dynastique qui coûte à la France un

million de ses meilleurs soldats, à l'Espagne des flots de sang, et à

notre alliance un empire.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 119 / 171 题